‹ Traité élémentaire de philosopheChapitre 196 sur 313 · Satisfaction morale, repentir, remords. — Lors · texte numérisé non relu

Satisfaction morale, repentir, remords. — Lors

que au contraire l'action est accomplie, le plaisir qui en résulte, si nous avons bien agi, est appelé satisfaction morale, el si nous avons mal agi, remords ou repentir.

Le remords est la douleur cuisante, et, comme l'indique le mot, la morsure * qui torture le. cœur après une action coupable. Celte souffrance peut se rencontrer chez ceux-là mêmes qui n'ont aucun regret d'avoir mal fait et qui recommenceraient encore. Il n'a donc aucun caractère moral, et doit être considéré comme une sorte de châtiment infligé au crime par la nature elle-même.

Montaigne a peint d'une manière admirable les angoisses et les aiguillons du remords :

11 semblait à cet homme, nous dit-il, en parlant d'un coupable qui sa croyait découvert, qu'au travers de son masque et des croix de sa casaque, on irait lire jusqut dans son cœur ses secrètes intentions, tant est merveilleux l'effon de la conscience. Elle nous fait trahir, accuser et combattre nous-mêmes, et, faute de témoins étrangers, elle nous produit contre nous.

Occultum quatiem animo tortore flagellum'.

Ce conte est en la bouche des enfants : Bessus, Paeonien, reproché d'avoir de gaieté de cœur abattu un nid de moineaux et les avoir tués, disait avoir eu raison, parce que ces oisillons ne cessaient de l'accuser faussement du meurtre de son père Ce parricide, jusqu'alors, avait été occulte et inconnu; mais les furies vengeresses de la conscience le firent mettre hors à celui même qui en devait porter la pénitence.

... Quiconque attend la peine, il la souffre, et quiconque l'a méritée, Tattend

i. Du mol latin mordeo, remordeo, mordre étant à elle-même son propre bourreau « J»k plusieurs reprises. nal, »at. Xin, v. 195.

i. • Elle ttous fouette d'un fouet sec et, l'ànie

La méchanceté fabrique des tourments contre soi, comme la mouche-guêpe pique et offense aultruy, mais plus soi-mâme; car elle y perd son aiguillon et sa força pour jamais >.

Montaigne dit encore avec une admirable énergie :

La malice s'empoisonne de son propre venin. Le vice laisse comme un ulcère en la chair, une repentanceen l'&me qui toujours s'égratigne et s'ensanglante ellemême.

Le repentir est aussi, comme le remords, une souffrance qui naît de la mauvaise action; mais il s'y joint le regret de l'avoir accomplie, et le désir (sinon la ferme résolution) de ne plus l'accomplir.

Le repentir est une tristesse de l'âme; le remords est une torture et une angoisse. Le repentir est déjà presque une vertu ; le remords est un châtiment; mais l'un conduit à l'autre, et celui qui n'a point de remords ne peut avoir de repentir.

Montaigne n'a pas moins énergiquement peint les joies de la bonne conscience.

II y a, dit-il, je ne sais qatXïo congratulation de bien faire qui nous réjouit «n nous-mêmes, et une fierté généreuse qui accompagne la bonne conscience. Une ftme courageusement vicieuse se peut à l'aventure garnir de sincérité; mais,, de cette complaisance et satisfaction, elle ne s'en peut fournir. Ce n'est pas un léger plaisir de se sentir préservé de la contagion d'un siècle si gâté et de dire en soi : « Qui me verrait jusque dans l'âme, encore ne me trouverait-il coupable ni de l'arâiction et ruine de personne, ni de vengeance ou d'envie, ni d'offense publique des lois, ni de nouveauté et de trouble, ni de faute à ma parole. .» Ces témoignages de la conscience plaisent, et nous est grand bénéfice que cette esjouissance naturelle, et le seul payement qui jamais ne nous manque *.

528. Sentiment de l'honneur, honte. — Parmi les sentiments qui sont provoqués par nos propres actions, il y en a deux qui sont les auxiliaires naturels du sentiment moral, ou qui même en sont des parties essentielles : c'est le sentiment de Vhonneury ou le sentiment de la honte.

La honte est le sentiment opposé à celui de l'honneur : c'est ce que nous éprouvons quand nous avons fait quelque action qui nous abaisse non seulement aux yeux des autres, mais aux nôtres propres. Tout remords est plus ou moins accompagné de honte ; cependant la honte est plus grande pour les actions qui semblent le signe d'une certaine bassesse d'âme. Par exemple,

I. Montaigne, E$sais, liv. U, ch. V. — S. Montai£:ne, Essai$, liv. III, cb. n.

on sera plus honteux d'avoir menti que d'avoir frappé, d'avoir trompé au jeu que de s'être battu en duel.

Qu'est-ce que l'honneur? C'est ud principe qui nous détermine à faire les actions qui nous relèvent à nos propres yeux et à éviter celles qui nous abaissent. Le principe du devoir commande purement et simplement sans qu'il soit question de nous-mêmes. Le principe de Thoniieur nous détermine d'après l'idée de notrd grandeur. La vertu ne s'inquiète pas de la grandeur : elle est grande sans le savoir et sans y penser. Quel(]uefois la vertu exi^e le sacrifice de la grandeur, et lorsqu'on a failli elle commande l'humilialion •; l'honneur ne va jamais jusque-là. Souvent même il nous ftiit sacrifier des devoirs très graves à une idée fausse et exagérée de notre propre grandeur. L'honneur est donc un principe moral très in« suffisant et très incomplet... C'est d'ailleurs un principe supérieur au désir de la réiiutaiion et même de l'estime : car l'honneur ne demande pas à être approuvé; il a cela de commun avec la vertu, qu'il se contente en lui-même. Il est encore différent du principe de l'amour-propre. L'ainour-propre consiste à s'aimer soimême, grand ou petit, et à prendre plaisir à tous ses avantages. L'honneur consiste à ne faire état que de ce qui est grand, non pas môme des grands talents ou des grands avantages de la nature, mais seulement des grands sentiments et des telles actions 8.

La honte, par cela même, n'est pas toujours une mesure exacte de la valeur morale des actions ; car pour peu qu'elles aient quelque éclat, l'homme a bien vite fait d'en dépouiller toute honte; c'est ce qui a lieu, par exemple, pour la prodigalité, pour le désordre, pour l'ambition. On l'ait le mal, non sans remords, mais avec une ostentation qui étouffe le sentiment de la honte.

Indépendamment des sentiments que nous venons d'énumérer et qui sont soit les mobiles, soit les résultats de nos actions, il y a des sentiments qui naissent du jugement que l'homme porte sur lui-même : par exemple, l'estime ou le mépris de soimême. Mais, comme ces sentiments sont tout à fait du même genre que ceux que nous éprouvons pour les autres hommes, nous les examinerons surtout à ce second point de vue.

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