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CHAPITRE V

Le mérile et le démérite.

536. l-e mérite et le démérite. — On défiait généralement le mérite la qualité en vertu de laquelle un agent moral se rend digne d'une récompense ; et le démérite serait, au contraire, en vertu de cette définition, la qualité par laquelle un agent moral se rendrait en quelque sorte digne de punition. En d'autres termes, le mérite ou le démérite seraient le rapport que l'agent moral peut avoir soit avec la récompense, soit avec le châtiment.

Je crois que la précision des idées veut qu'on considère l'idée de mérite ou de démérite en elle-même, indépendamment de la récompense ou de la punition.

Pour bien comprendre ces deux idées, il faut savoir que les objets de la nature ont déjà en eux-mêmes, avant toute action morale, une certaine valeur proportionnée à l'excellenee de leur nature.

Les choses se distinguent les unes des autres, comme l'a fait, remarquer Malebranche, non seulement par la grandeur ou la quantité, mais encore par la perfection ou la qualité. De là une double série de rapports : rapports de grandeur, qui sont l'objet des mathématiques; 'mpports de perfection ou d'excellence, qui sont l'objet de la morale.

Dne bête, dit Malebranche, est plus estimable qu'une pierre et moins estimable qu'un homme, parce qu'il y a un plus grand rapport de perfection de la bête 4 la pierre, que de la pierre à la bête, et qu'il y a un moindre rapport de perfection entre la bête comparée à l'homme, qu'entre l'homme comparé à la bête. Et celui qui voit ces rapports de perfection, voit des vérités qui doivent régler son estime, et par conséquent cette espèce d'amour que l'estime détermine. Mais celui qui estime plus son cheval que son cocher, ou qui croit qu'une piejTe en ellemême est plus estimable qu'une mouche., tombe nécessairement dans l'erreur •t dans le dérèglement. (Morale, ch. I, 23.)

îîon seulement les choses ou les êtres ont entre eux certains rapports d'excellence ou de perfection, mais dans un même être les '"liverses qualités qui le composent ont également des rapports du même genre; c'est ainsi que dans l'homme nous trouvons l'àme préférable au corps, le cœur aux sens, la raison à la passion, etc. Il y a donc là aussi une échelle dont les degrés doivent mesurer les degirs de notre estime, et par conséquent régler nos actions conformément à celte estime.

r.haijue être ayant reçu de la nature un certain degré d'excellence, ce qui caractérise l'homme entre tous les êtres, c'est qu'il est capable, par sa volonté, de s'élever au-dessus du degré d'excellence qu'il a reçu individuellement et de s'approcher indéfiniiniînt du plus haut état que l'on peut concevoir dans la nature iiumaine : de même aussi il peut descendre au-dessous. Dans le premier cas il gagne en valeur et en excellence; dans le second il perd et s'abaisse : il sacrifie quelque chose de son prix.

J'appelle mérite l'accroissement volontaire de notre excellence intérieure; j'appelle démérite la diminution volontaire de cette excellence. C'est une sorte de hausse ou de baisse morale, pour emprunter une image à la langue financière. Le prix moral de l'homme, sa valeur morale, est en effet susceptible, comme les valeurs économiques, de monter ou de redescendre, et cela par le seul fait de notre volonté. Celui qui fait le bien gagne en valeur, il a du mérite : son action est méritoire. Celui qui fait le mal perd son mérite : son action est déméritante.

Le démérite n'est pas seulement l'absence du mérite, le nonmérite. L'absence de mérite consiste à ne faire ni bien ni mal, ce qui a lieu dans les actions que l'on appelle indifférentes. Le démérite n'est pas une simple négation, un défaut, un manquement : c'est en quelque sorte ce qu'on appelle en mathématique une quantité négative, laquelle n'est pas un pur rien; car une dette n'est pas seulement un non-avoir; une perte n'est pas une non-acquisition. Ce sont là des quantités en moins. Le (démérite est donc un mérite en moins, une perle réelle, une diminution.

Un animal déraisonnable ne pratique aucune vertu, dit Kant; mais cette omislion n'est pas un démérite, car il n'a violé aucune loi intérieure : il n'a pas étt. poussé A une bonne action par un sentiment moral, et le zèle ou l'omission n'est qu'une pure négation. Il n'en est pas de même de S'homme ♦.

i. Kant, des Quantités négatives en philosophie (Mélange» de Logique, tr«d. franc da Tissot, p. 153).

537. le mérite et robligation. — On a posé quelquefois ce principe que le mérite est en raison inverse de l'obligation, da telle sorte que là où l'obligation serait absolument rigoureuse, par exemple de ne pas voler ou ne pas tuer, le mérite serait en quelque sorte égal à zéro ; tandis que si l'action est toute da dévouement, le mérite est extrême, précisément parce que le dévouement n'est pas obligatoire. Ainsi, il y aurait deux sortes de bonnes actions, les unes obligatoires, les autres non. Le bien serait accompagné du devoir jusqu'à une certaine limite : au delà il n'y aurait plus de devoir, mais un champ libre ouvert à la vertu et par conséquent au mérite. Le méritoirfi s'opposerait donc à Vobligatoire.

Nous n'admettons pas, quant à nous, cette théorie. Il n'y a pas d'actions obligatoires qui ne soient pas méritoires; il n'y a pas d'actions purement méritoires qui ne soient pas obligatoires. Enfin nous n'admetlons pas davantage que le mérite soit en raison inverse de l'obligation*.

Est-ce à dire qu'il n'y ait pas de degré dans le mérite, et que toutes les actions bonnes soient également méritantes? Non, sans doute ; mais ici nous ne connaissons qu'une règle : le mérite est tn raison composée de la difficulté et de Vimportance du devoir. Pourquoi, par exemple, a-t-on très peu de mérite à ne pas s'approprier le bien d'aulrui? Parce que l'éducation sur ce point nous a tellement façonnés, que la plupart des hommes n'éprouvent aucune tentation de ce genre ', et que, même eût-on une tentation semblable, on aurait honte d'en revendiquer publiquement le mérite. Pourquoi y a-t-il un grand mérite à sacrifier sa vie au bonheur des autres hommes? Parce que nous avons une très vive attache à la vie et un sentiment relativement très faible d'amour pour les hommes en général. Sacrifier ce ■que nous aimons beaucoup à ce que nous aimons peu, par une vue de devoir, 'est évidemment très difficile; c'est pourquoi nous itrouvons dans cette action un très grand mérite

Ce qui prouve que c'est la difficulté, et non pas le plus ou •moins d'obligation de l'action, qui fait le mérite des actes, c'est c[u'une action rigoureusement obligatoire peut avoir le plus hauf

1. Voy. dans notre traité de la Morale la ré- sphère plus étendue (liv. II, ch. 11 el m), futation de la théorie dos devoirs stricts et 2. Au moins sous la forme grossière du vol.

des devoirs larges, et de cotte autre théorie la conquête est encore considérée comme glo-

que le bien est au-dessus du devoir et a une rieuse :

Ce sont là jeux de prince :

On respecte un moulin, on vole une province.

iANET, Philosophie. *2

:^j^ MORALE THÉORIQUE.

degré de mérite, si elle est très difficile et si elle coûte beaucoup d'eiïorts. Par exemple, rien de plus obligatoire que la justice. Rendre à chacun le sien est une des maximes élémentaires de la morale. Cependant, supposez qu'un homme ait joui en toute sûreté de conscience, pendant une longue vie, d'une grande fortune qu'il croit sienne et dont il fait le plus noble usage, et qu'au seuil de la vieillesse il apprenne tout à coup que cette fortune n'est pas à lui. Supposez, pour rendre l'action plus difficile, qu'il le sache seul, et puisse par conséquent, en toute sécuriié, la garder, s'il le veut : aggravez la situation en supposant que cette fortune appartient à des héritiers dans la misère, et que ce dépositaire, une fois dépouillé, soit lui-même réduit à la dernière misère. Imaginez enfin toutes les circonstances qui rendent à la fois le devoir et plus strict et plus difficile ; vous aurez alors une action tout aussi méritoire que peut l'être le dévouement le plus libre et le moins strictement exigé.

Il est évident aussi que ce n'est pas seulement la difficulté de l'action qui en fait le mérite : c'est encore lïmportance du devoir lui-même. Le mérite de la difficulté vaincue n'a pas plus de valeur en morale qu'en poésie, quand il est tout seul. On peut sans doute s'imposer une sorte de gymuastique morale, et par conséquent des épreuves très difficiles, quoique inutiles en définitive ; mais ce n'est qu'à titre d'épreuves et d'exercices, et non pas comme devoirs; et encore faudra-t-il que ces épreuves aient quelques rapports à la vie à laquelle on est destiné. Par exemple, qu'un missionnaire ou un voyageur appelé à braver toute sa vie tous les climats, tous les dangers, s'y exerce d'avance par des entreprises hardies et téméraires, de telles entreprises sont raisonnables et méritoires. Mais celui- qui par bravade, par ostentation, sans aucun but scientifique, s'imposerait de Gravir des montagnes inaccessibles, de traverser un bras de mer à la nage, de lutter ouvertement avec des bêtes féroces, etc., accomplirait des actions qui ne seraient pas sans mérite, puisqu'elles seraient courageuses, mais dont le mérite n'équivaudrait pas à celui que nous attribuerions à d'autres actions moins difficiles, mais plus sages.

Deux éléments doivent donc se rencontrer dans l'action pour en constituer le mérite : la difficulté, et la valeur intrinsèque.

Quant au démérite, il est en raison de la gravité des devoirs et de la facilité à les accomplir : c'est pourquoi il est en quelque sorte en raison inverse du mérite. Lorsqu'une action est

LE MERITE ET uÈ DEMERITE. '75

très peu méritoire, l'action contraire est très déniérilante, et réciproquement.

D'après ces principes, on peut déterminer de la manière suivante l'évaluation des actions morales.

^38- Qualification des actions morales. — Les actions humaines se divisent en deux classes : les bonnes et les mauvaises; c'est une question entre les moralistes de savoir s'il y en a ô' indifférentes.

Parmi les actions bonnes, les unes sont belles, héroîqueSy sublimes, les autres convenables, droites et honnêtes; parmi les mauvaises, les unes sont simplement condamnables, les autres honteuses, hideuses, criminelles ; enfin, parmi les indifférentes, les unes sont agréables et permises, les autres sont nécessaires et inévitables.

Donnons quelques exemples pour bien faire comprendre ces différents caractères des actions humaines.

Un juge qui rend la justice sans partialité, un marchand qui ne fend sa marchandise que ce qu'elle vaut, un débiteur qui s'exécute régulièrement avec son créancier, un soldat exact à la manœuvre, obéissant à la discipline et fidèle à son poste en temps de paix, un écolier qui fait régulièrement le devoir qui lui a été commandé, toutes ces personnes accomplissent des actions bonnes et louables, mais non extraordinaires. On les approuve, on ne les admire pas. Diriger économiquement sa fortune, ne pas trop accorder aux plaisirs des sens, ne pas mentir, ne pas blesser ou frapper nos semblables, sont autant d'actions bonnes, droites, convenables, dignes d'estime, non d'admiration.

A mesure que les actions deviennent plus difficiles, elles deviennent plus belles; et si elles sont très difficiles, on les appelle héroïques et sublimes, pourvu d'ailleurs qu'elles soient bonnes; car on emploie quelquefois l'héroïsme à faire le mal. Celui qui, comme de Harlay, dit en face à un usurpateur tout-puissant : « C'est grand'pitié quand le valet chasse le maître; » celui qui, comme le vicomte d'Orthez, répond à Charles IX après la Saint- Barthélémy : « Mes soldats ne sont pas des bourreaux; » celui qui, comme Boissy d'Anglas, maintient d'une manière ferme et inébranlable le droit d'une assemblée en face des violences san- ^inaires d'une populace ameutée; celui qui, comme Morus du Dubourg, aime mieux mourir que de sacrifier sa foi; celui qui, comme Colomb, brave un océan inconnu et la révolte d'une

troupe grossière et superstitieuse pour obéir à une conviction généreuse; celui qui, comme Alexandre, croit assez à l'amitié pour recevoir des mains de son médecin une boisson que l'on dit empoisonnée; tout homme qui se dévoue pour ses semblables, qui, dans le feu, dans l'eau, dans les profondeurs de la terre, brave la mort pour sauver la vie; qui, pour répandre la vérité, pour rester fidèle à la foi, pour servir ou la religion, ou la science, ou l'humanité, ne recule pas devant la faim, la soif, la misère, l'esclavage, les tortures ou la mort, est un héros.

Épicfète, le célèbre stoïcien, était esclave. Son maître, pour une négligence, le fit frapper : « Vous allez me casser la jambe, > dit-il : ce fut ce qui arriva. « Je vous avais bien dit que vous la casseriez, > reprit paisiblement l'esclave. Voilà un héros. Jeanne d'Arc, vaincue, prisonnière, menacée du feu, disait en face à ses bourreaux : 4 Je sais bien que les Anglais me feront mourir; mais fussent-ils cent mille goddem, ils n'auront pas ce royaume. 1 Voilà une héroïne.

Les actions mauvaises ont également leurs degrés. Mais ici il est assez digne de remarque que les plus détestables sont celles qui s'opposent aux actions simplement bonnes : au contraire, une action qui n'est pas héroïque n'est pas pour cela nécessairement mauvaise; et quand elle est mauvaise, elle n'est pas ce qu'il y a de plus criminel. Quelques exemples sont encore nécessaires pour comprendre ces nuances, dont tout le monde a le sentiment et que l'on reconnaît très bien dans la pratique, mais qui sont assez difficiles à analyser théoriquement.

Être respectueux, par exemple, envers ses parents, c'est une action bonne et honnête, mais non héroïque. Au contraire, les frapper, les insulter, les tuer, sont des actions abominables, du nombre des plus basses et des plus hideuses que l'on puisse comme lire. Aimer ses amis, leur rendre les services que l'on peut, est le fait d'une âme droite et bien douée; mais cela n'a rien de sublime. Au contraire, trahir l'amitié, calomnier ceux qui nous aiment, mentir pour s'insinuer auprès d'eux, leur surprendre leurs secrets pour s'en servir contre eux, sont des actions noires, basses et honteuses. On ne se fait guère de mérite de ne pas prendre le bien d'autrui ; le vol, au contraire, est ce qu'il y a de plus méprisable. Réciproquement, faiblir devant l'adversité, reculer devant la mort, ne pas affronter les glaces du pôle nord, rester chez soi quand l'incendie ou l'inondation menace nos frères, sont ou peuvent être des actions plates ou vulgaires,

mais ce ne sont pas toujours des actions criminelles. Ajoutons cependant qu'il est des cas où le dévouement est obligatoire et où il est presque criminel de ne pas être héroïque. Un capitaine de vaisseau qui a mis son navire en péril et qui ne reste pas à son poste pour le sauver, un général qui ne sait pas mourir, s'il le faut, à la tête de son armée, un chef d'État qui, en temps de révolte ou de patrie menacée, craint la mort, un président d'assemblée qui fuit devant l'émeute, un médecin qui fuit devant l'épidémie, un magistrat qui trahit la justice par peur, commettent des actions vraiment coupables. Chaque état a son héroïsme qui devient obligatoire dans un cas donné. Néanmoins, il sera toujours vrai de dire que plus une action est facile, moins il est excusable, et par conséquent plus il est odieux de s'en affranchir.

Outre les actions bonnes et les actions mauvaises, il en est d'autres qui paraissent n'avoir ni l'un ni l'autre de ces deux caractères, ne sont ni mauvaises ni bonnes, et sont appelées pour cela indifîérentes. Par exemple, aller se promener est une action qui, considérée en elle-même, n'est ni bonne ni mauvaise, quoiqu'elle puisse revêtir l'un ou l'autre caractère selon les circonstances. Dormir, veiller, se nourrir, prendre de l'exercice, causer avec ses amis, lire un livre agréable, faire de la musique, sont des actions qui n'ont certainement rien de mauvais et que l'on ne citera pas néanmoins comme exemples de bonnes actions. On ne dira pas, par exemple : un tel est fort honnête homme, car il joue bien du violon ; un tel est un sage, parce qu'il a un bon appétit. A plus forte raison s'il s'agit d'actions qui sont absolument nécessaires, comme l'acte de respirer et de dormir. Les actions qui tiennent aux nécessités mêmes de notre existence échappent par là à tout caractère moral : elles sont chez nous ce qu'elles sont chez les animaux ou chez les plantes, des actions purement naturelles. Il en est d'autres qui ne sont pas nécessaires, mais simplement agréables, et que nous faisons parce qu'elles s'accommodent avec nos désirs et avec nos goiits. Il suffit qu'elles ne soient pas contraires au bien pour qu'on ne puisse pas dire qu'elles sont mauvaises; mais il ne s'ensuit pas qu'elles soient bonnes : et c'est ce qu'on appelle les actions indifférentes.

Telle est du moins l'apparence des choses : car, à un point de vue plus élevé, les moralistes n'ont pas eu tort de dire qu'il n'y a pas d'action absolument indifférente, et que toutes, à quelque degi é, sont bonnes ou mauvaises, suivant la pensée dans laquelle on les accomplit.

539.iîe rimpatation morale. — L'homme, étant libre, est par là même responsable de ses actions : elles sont imputables. Ces deux expressions ont à peu près la même signification; seulement la responsabilité se dit de l'agent, et l'imputabilité s'applique aux actions.

Le terme d'imputer, dit Burlamaqui, est pris de Tarithmétique; il signifie prc^ prement mettre une somme surie compte de quelqu'un. Imputer une action à quelqu'un, c'est donc la lui attribuer comme à son véritable auteur, la mettre pour ainsi dire sur son compte et Ten rendre responsable.

Le même Bnrlamaqui distingue Yimputabilité de Vimputa' tion. La première est une qualité générale des actions; la seconde est l'acte par lequel nous jugeons que telle ou telle action doit être actuellement imputée à son auteur, ce qui dépend de beaucoup de circonstances. Nous allons indiquer, d'après le même auteur, les principales circonstances qui, changeant les conditions de responsabilité dans l'agent, modifient le jugement d'imputation*.

Les deux conditionb fondamentales de la responsabilité morale sont, avons-nous dit : 1" la connaissance du bien et du mal; 2° la liberté d'action. En conséquence, lorsque ces deux conditions varieront, la responsabilité variera, et dans la même proportion. Il suit de là que :

1° L'idiotisme, la folie, le délire en cas de maladie, détrui.«ant presque toujours à la fois les deux conditions de la responsabilité, à savoir le discernement et le libre arbitre, ôtent par là même tout caractère moral aux actions commises dans ces différents états : elles ne sont pas de nature à être imputées à l'agent. Cependant certains fous, n'étant pas tout à fait fous, peuvent conserver dans leurs états lucides quelque part de responsabilité. Seulement il est juste que la loi étende autant que possible l'immunité accordé^ à la démence; car on ne peut jamais savoir exactement jusqu'à quel point la partie saine de Tentendement a été affectée par la partie malade. De même, le sommeil et le somnambulisme sont en général des causes d'irresponsabilité. Cependant telle action, qui serait le résultat de mauvaises pensées conçues pendant la veille, n'échapperait pas à toute imputation; par exemple, celui qui aurait longtemps pensé à la mort de son ennemi, et qui irait le tuer dans un accès de

I. BurUraaqui, Principei d% droit de la nature, ch. in et ch. XL

somnambulisme, ne pourrait pas se considérer comme entièrement innocent de cette action.

2° L'ivresse peut-elle être considérée comme une cause d'irresponsabilité? Non, sans doute; car, d'une part, on est responsable du fait même de l'ivresse; de l'autre, on sait qu'en se mettant dans un pareil état on s'expose à toutes les suites, et par conséquent on les accepte implicitement. Par exemple, celui qui se met en état d'ivresse consent d'avance à toutes les actions basses et grossières qui sont inséparables de cet état. Quant aux actions violentes et dangereuses qui en peuvent résulter accidentellement, comme les coups et les meurtres qui naissent de .querelles, on ne peut pas sans doute les imputer à Thomme ivre avec la même sévérité qu'à l'homme sain, car certainement il ne les a pas voulues explicitement en se mettant en état d'ivresse; mais il n'en est pas non plus innocent, car il savait que c'était Tune des conséquences possibles de cet état. Pour celui qui se met volontairement en état d'ivresse dans l'intention expresse de commettre un crime et afin de se donner du courage, il est bien évident que, bien loin de diminuer par là sa part de responsabilité dans l'action, il l'augmente au contraire, puisqu'il fait des efforts pour écarter violemment tous les scrupules ou les hésitations qui auraient pu arrêter le crime.

3° « A l'impossible nul n'est tenu. » D'après ce principe, il est évident que l'on n'est pas responsable d'une action, si l'on a été dans l'impuissance absolue de l'accomplir. Ainsi on ne peut en vouloir à un paralytique, à un enfant, à un malade de ne pas prendre les armes pour défendre la patrie. Cependant il ne faut pas s'être mis volontairement dans l'impossibilité d'agir, comme feraient, par exemple, ce qyi arrivait souvent à Rome, ceux qui se couperaient le pouce pour ne pas porter les armes. De même le débiteur qui, par des circonstances indépendantes de sa volonté (incendie, naufrage, épidémie), est mis hors d'état d'acquitter ses obligations, est excusable ; mais s'il s'est engagé sachant qu'il serait dans l'impuissance de s'acquitter, il est évident que cette impuissance ne serait pas une excuse.

4° Les qualités naturelles ou les défectuosités de l'esprit et du corps ne peuvent être imputées à personne, ni en bien ni en mal. « Qui ferait des reproches à un homme, dit Aristole, parce qu'il est aveugle de sa naissance on parce qu'il l'est devenu à la suite d'une maladie ou d'un coup ? » Ainsi des défauts de l'esprit : nul n'est responsable de n'avoir pas de mémoire ou d'avoir peu

d'esprit. Cependant, comme ces défauts peuvent se corriger par l'exercice, on est plus ou moins responsable de ne pas faire d'efforls pour y remédier. Quant aux défauts ou difformités qui résulteraient de notre faute, par exemple de nos passions, il est évident qu'ils peuvent nous être imputés à juste titre. Les qualités naturelles ne sont pas davantage imputables à la personne. Ainsi on ne doit faire honneur à personne de sa force physique, de sa santé, de sa beauté, ou même de son esprit; et personne ne doit se vanter ou se faire honneur à soi-même de tels avantages. Cependant celui qui, par une vie sage et laborieuse, a réussi à conserver ou à développer sa force physique, ou qui, par ses efforts de volonté, a cultivé et perfectionné son esprit, mérite des éloges; et c'est ainsi qu'indirectement les avantages physiques et moraux peuvent devenir matière légitime à l'imputation morale.

5" <L Les effets des causes extérieures et les événements, quels qu'ils soient, ne sauraient être attribués à quelqu'un, ni en bien ni en mal, qu'autant qu'il pouvait et devait les produire, les empêcher ou les diriger, et qu'il a été soigneux ou négligent à leur égard. » Ainsi on met sur le compte d'un laboureur une bonne ou mauvaise récolte, selon qu'il a bien ou mal cultivé les terres dont il est chargé.

6"^ Les cas précédents n'offrent aucune difficulté, et les maximes que nous avons données ne sont guère que des maximes de sens commun. La difficulté commence lorsqu'il s'agit d'actions commises par erreur ou par ignorance*. L'erreur et l'ignorance sont-elles des causes d'excuse? Oui et non, selon les circonstances. On est généralement d'accord, par exemple, que l'ignorance invincible et involontaire est une excuse valable (37). Ainsi le sauvage qui n'a jamais connu d'autres mœurs et d'autres habitudes que celles de ses ancêtres, et à qui on n'a jamais parlé d'une autre morale, si l'on suppose d'ailleurs que sa conscience ne lui dit rien, ne peut être considéré comme responsable des erreurs qu'il commet par suite d'une telle ignorance. La femme indienne qui se brûle sur le bûcher de son mari fait certainement une action très déraisonnable; mais comme on lui a appris que c'était là pour elle un devoir et qu'elle ne soupçonne pas une autre vérité que celle-là, elle est excusable et même louable d'obéir à une loi cruelle dont rien ne l'avertit de se défier. Il n'en

i. Voy. cb. III : la Comcieneê»

est pas de même de l'ignorance volontaire, comme serait celle du juge qui ne se serait pas donné la peine d'étudier les lois qu'il est chargé d'appliquer. Dans l'ordre civil, on admet comme une maxime nécessaire que « nul n'est censé ignorer la loi », quoique en fait les lois ne soient guère connues que de ceux qui en font leur étal. Mais pour ce qui est des lois criminelles, la conscience suffit pour apprendre à chaque homme ce qu'il est défendu de faire; il n'est guère nécessaire d'apprendre le Code pour cela. Quant aux lois civiles, chacun, selon qu'il y a intérêt, prend connaissance des lois qui le regardent personnellement. Celte maxime est une convention nécessaire au maintien de l'ordre social; mais dans l'ordre purement moral, personne ne doit être réellement jugé que sur la connaissance actuelle qu'il a de la loi. Cependant, comme il est trop facile d'abuser de ce principe, à savoir que l'ignorance excuse, il ne faut s'en servir qu'avec une certaine circonspection, surtout par rapport à nous-mêmes ; et même, quoique la fraternité humaine nous autorise à l'appliquer aux autres le plus souvent qu'il sera possible, il faut encore que celle indulgence ne dégénère pas en molle complaisance pour le mal.

11 en est de même des actes accomplis sans intention.

Par exemple, dit Ariitote', on peut, en voulant montrer le mécanisme d'une machine, la faire partir sans intention, comme celui qui laisserait partir le trait d'une catapulte. Dans d'autres cas, on peut, comme Mérope, prendre son propre fils pour un ennemi mortel ; croire qu'une lame pointue a le fer émoussé, prendre nue pierre de taille pour une pierre ponce, tuer quelqu'un d'un coup en voulant le défendre, ou lui faire quelque grave blessure en voulant lui démontrer qnelqua tour d'adresse, ainsi que font les lutteurs quand ils préludent à leurs combats.

7° Une autre difficulté souvent débattue par les moralistes et les criminalistes est de savoir si l'on est responsable des actions imposées par la contrainte : en principe, il est de toute évidence que l'on ne peut imputer que les actions libres : les actions forcées ou contraintes ne sont pas imputables. Mais la difficulté n'est que reculée, et il s'assit de savoir dans quel cas il y a contrainte. Si la contrainte est toute physique, au point que la force matérielle seule ait déterminé l'action, il est évident que l'aclion est absolument irrépi'ochable. « En ce cas, dit Bur lamaqui, l'auteur de la violence est la vraie et la seule cause

t. Et\. Nie. IW. III. ch. II, 8&

de l'action, lui seu\ en est responsable; et l'agent immédiat étant purement passif, le fait ne peut pas plus lui être imputé qu'à l'épée, au bâton ou à tout autre instrument dont on se servirait pour frapper. » Mais si la contrainte, au lieu d'être matérielle, n'est que morale, si elle est, par exemple, la menace d'un très grand mal, l'action ne peut pas être considérée comme tout à fait involontaire; car la volonté peut toujours résister à la violence, ou du moins la subir sans y céder. Sans doute, à mesure que le mal dont on est menacé est plus grand, l'action devient plus difficile, et par conséquent plus grande et plus héroïque si ou l'accomplit, plus excusable si elle s'égare. Mais il n'y a là qu'un degré d'atténuation, et non une justification. La présence même de la mort ne peut pas justifier l'accomplissement d'une injustice. Ainsi celui qui, dans la Révolution française, votait contre sa conscience pour échapper à l'échafaud, était responsable de ses actes; et il y a de tels cas où il faut subir la mort plutôt que d'accomphr une lâcheté. Par exemple, un soldat ne serait pas excusable de s'enfuir du champ de bataille sous prétexte qu'il a eu peur de la mort. Et il y a des cas semblables dans la vie civile. Le martyre est un devoir pour ceux qui ont la foi, et l'on pourrait justement reprocher à un croyant de n'avoir pas su mourir plutôt que de laisser humilier en lui la foi et la vérité.

Parmi les actions extorquées par la force, Burlamaqui distingua entre celles qui sont absolument mauvaises et que la force ne peut excuser, et celles qui, étant indifférentes en elles-mêmes, ne peuvent être imputées; et il cite, par exemple, les promesses et les conventions forcées. Mais on ne peut dire qu'une promesse soit une action absolument indifférente : car en promettant ce que vous comptez ne pas tenir, vous employez la parole pour déguiser votre pensée; par conséquent il y a là un véritable mensonge, sans parler de l'abaissement qui consiste à céder devant la force. Sans doute on doit reconnaître que de telles promesses ne sont pas obligatoires; mais il n'est pas vrai qu'elles soient innocentes. Tout ce qu'on peut dire, en thèse générale, c'est qu'à mesure que le devoir est plus difficile à accomplir, l'acr-omplissement est plus héroïque et plus sublime, et la contravention moins condamnable. En un mot, l'appréciation dépend des circonstances; mais ce qui est certain, c'est qu'il n'y a que la violence physique qui excuse d'une manière absolue. Le poète latin, n'hésite pas à dire qu'il faut préférer la mort à un faux témoignage et ne pas sacrifier l'honneur à la vie :

Summum crede ncfas animam proef(^rrc pudori Et propter vitam vivendi perdere causas. Juvén., Sal. vin, v. 80.

8° Une dernière question est celle de la responsabilité que l'homirie peut avoir dans les actions d'autrui. En principe, snns doute, nul homme n'est responsable que de ses propres acti(»ris. Mais les actions humaines sont tellement liées les unes aux autres, qu'il est bien rare que nous n'ayons pas quelque part directe ou indirecte dans la conduite des autres hommes. Par exemple : V on est responsable dans une certaine mesure de la conduite de ceux qui nous sont >ouinis : un père de ses enfants, un maître de ses serviteurs, et dans une certaine mesure un patron de ses ouvriers; 2° on est responsable des actions qu'on aurait pu empêcher, lorsque, par négligence ou paresse, on ne l'a pas fait. Par exemple : si vous voyez un homme près de se tuer et que vous ne fassiez aucun effort pour l'en empêcher, vous n'êtes pas innocent de sa mort, à moins, bien entendu, que vous n'ayez pas deviné ce qu'il allait faire ; 3" vous êtes responsable de l'action d'autrui lorsque vous y avez coopéré soit par vos instigations, soit même par une simple approbation.

Lorsqu'une même action est accomplie en commun, la responsabilité est appelée collective et elle se partage entre les coopérants d'après la mesure de leur coopération. On distingue trois espèces de causes diverses dans une action commune : la cause principale, la cause subalterne et les causes collatérales. La cause principale est la vraie cause efficiente : c'est elle qui commande l'action ou l'exécute elle-même pour la plus grande .part. Tel est le chef d'un complot, soit qu'il se soit contenté de le concevoir ou d'en combiner toutes les machines, soit qu'il se mette à la tête de l'exécution. Un prince, qui ne peut pas exécuter p.ir lui-même toutes les actions qu'il ordonne, n'en est pas moins la cause principale. « David fut la cause principale âr la mort d'Uri, quoique .loab y eût contribué, connaissant bien Tinteniion du roi. » Joab était précisément dans tetle circonstance la. cil use subalterne, c'est-à-dire l'agent qui exécute d'après un ordre supérieur. De même, dans V Andromaque de Racine, llermione est la cause principale et Oreste la cause subalterne. La responsabilité de l'agent subalterne est moindre évidemment que celle de l'agent principal; mais elle est réelle, néanmoins, et varie en raison de la part plus ou moins importante de l'agent secondaire à l'action totale. Mais il faut évidemment que pour

être responsable, l'agent subalterne ait agi sciemment; autrement il n'est qu'un instrument. Enfin la cause collatérale est celle qui concourt à l'action sans l'exécuter immédiatement : par exemple le receleur d'un vol, celui qui fournit l'argent d'un complot, etc. De ces distinctions fort justes, mais qu'il ne faut pas poussb? trop loin pour ne pas tomber dans la subtilité, Burlamaqui déduit la règle suivante : c Toutes choses égales d'ailleurs, dil-il, les causes collatérales doivent être traitées également; mais les causes principales méritent en général plus de louange ou de blâme, et un plus haut degré de récompense ou de peine que les causes subalternes. >

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