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LA SANCTION MORALE. 68Ï

de leurs fautes, cependant il ne faudrait pas prendre cela à la rigueur : autrement on transformerait trop facilement les malheureux en coupables.

(jiioiqiie les récompenses et les peines puissent être secondairement des moyens de conduire au bien ou de détourner du mal, ce ne doit pas être là leur office essentiel, ni leur vraie idée. Sans doute les hommes, dans leur faiblesse, ont besoin d'être aidés dans la recherche du bien, et plus ou moins contraints d'éviter le mal : de là vient la nécessité de les solliciter par l'attrait de quelque bien désiré ou de les réprimer par la menace de quelque mal redouté; mais ce n'est là que le premier degré et le premier effet de la récompense et de la punition. A parler rigoureusement, les récompenses et les punitions ne peuvent être ^considérées comme des moyens, sans porter atteinte à la pureté de la loi morale. Chez les animaux, qui n'ont ni liberté ni raison, les récompenses et les punitions ne peuvent valoir qu'à titre d'attraits ou de menaces; il en est de même chez les enfants, qui n'ont pas encore la liberté ni la raison; il en est de même chez les hommes, dont beaucoup n'ont guère plus de raison que les enfants. Mais les moyens d'action qui déterminent la volonté par l'espoir ou par la crainte, par le plaisir ou par la douleur, ne peuvent être qu'improprement appelés récompeoses et peines

54.2. l-a loî morale et la sauciion. — C'est détruire l'essence même de la loi morale que da se la représenter comme une loi matérielle qui doit être accompagnée de promesses et de menaces.

lien est ainsi sans doute pour la loi civile. Une loi qui n'aurait pas de sanction matérielle serait une loi inefficace. Un commandement qui n'est pas accompagné du pouvoir de se faire obéir n'est plus un ordre : ce n'est qu'un conseil. Si la loi civile se trouvait tout à coup destituée de toute sanction, elle perdrait nécessairement le caractère de loi préceptive et ne serait plus qu'une loi indicative. Le législateur ferait savoir aux citoyens (lesquels n'ont ni le Vemps ni le moyen de se livrer à cette étude), que telle loi leur paraît le moyen le plus sage et le plus juste de régler tels intérêts. Si les hommes étaient sages, sans doute, une telle indication suffirait. Mais si les hommes étaient sages, ils n'auraient pas besoin de lois; et par eux-mêmes, éclairés par leurs intérêts etpar leurs consciences, ils trouveraient dans chaque circonstance

la solution la plus efficace. Il n'y a donc des lois générales que parce que les hommes ne sont pas sages : car ceux-là mêmes qui font la loi, et qui sont censés être capables de découvrir le meiU leur in ahstracto, seront, dans la pratique, aussi tentés que d'ai» très de violer la loi. Il suit de là que, l'homme étant toujourf incliné par son intérêt particulier ou actuel à manquer aux lois, il faut qu'il soit contraint par quelque peine, et quelquefois excité par quelque récompense à y obéir*.

Maintenant, la sanction étant définie comme nous venons de le faire, peut-on appliquer une telle idée à la loi morale? C'est ce qui peut paraître contradictoire, au premier abord, à qui examine la nature propre de cette loi.

La loi morale a ce caractère propre, avons-nous dit (520), de demander à être accomplie par respect pour elle-même, et c'est là ce qu'on appelle le devoir. Toute autre raison d'accomplir la loi, hors celle-là, est une manière de violer la loi. Que la loi soit exécutée matériellement, c'est ce qui importe peu, et même ce qui n'importe pas du tout au point de vue moral. Il faut qu'elle soit exécutée dans son esprit, c'est-à-dire intrinsèquement, parce qu'elle est la loi. C'est Vintention morale qui constitue la moralité. Or aucune sanction ne peut forcer l'agent à l'intention morale, et il semble au contraire qu'elle ne puisse que l'altérer. Car si je n'accomplis la loi que pour les récompenses et les punitions qui la suivent, je ne l'accomplis plus pour elle-même; si, au contraire, je dois l'accomplir pour elle-même, il est inutile et même périlleux d'ajouter un autre motif que celui-là à la prescription de la loi. Une sanction n'est donc utile que lorsqu'il s'agit de faire exécuter matériellement une loi : car ici ce qui importe, ce n'est pas le motif, c'est l'effet. Là, au contraire, où €'est le motif de la loi qui doit agir, en ajouter un autre à celuilà pourle rendre efficace, c'est une contradiction dans les termes.

C'est donc une manière grossière de se représenter la sanction morale que de la concevoir sur le modèle des sanctions légales que nous rencontrons dans notre expérience de la vie civile. Ce point de vue est la conséquence d'un système qui se représente le monde moral, comme le monde politiq-.ie, soumis à des règles et à des défenses émanées d'une puissance souveraine et absolue. C'est l'idée de la force subtilisée. On dira que sans récompenses et peines la loi sera inefficace. Je réponds :

1. A mesure que les hommes s'éclairent, beaucoup de lois passent de l'élat de préceptes à Téta» lie conseils. Lea mœurs remplacent les peines.

LA SANt:TION MORALE. gg^

elle sera ce qu'elle sera; mais si, pour la rendre efficace, vous en détruisez l'essence, vous la rendez moins efficace encore, car vous la rendez nulle.

Esl-ce à dire qu'il faille nier la sanction de la loi morale? Non sans doute, mais il faut se la représenter autrement, et ne pas confondre une sanction légale avec une sanction vraiment morale.

La croyance naturelle des hommes à une sanction morale repose sur la notion de la justice, et eu particulier de cette espèce de justice que l'on appelle justice dlslribiUive. La formule très précise de la justice donnée par les anciens est celle-ci : reddere suum cuique, à chacun le sien. Ce n'est pas pour que la loi s'accomplisse qu'il doit y avoir en morale des récompenses et des châtiments, c'est parce qu'elle a été accomplie ou violée. Sans doute l'homme qui fait le bien ne doit pas penser à son propre bonheur; mais la justice, et nous entendons par là une providence juste, doit y penser pour lui. Il serait insensé que l'homme fût obligé par la loi morale à la justice et qu'il n'y ait point de juslice par rapport à lui. Il devrait à chacun selon son mérite, et il ne lui serait rien dû selon son mérite ! Cela est contradictoire; ainsi la conscience veut que nous détachions notre pensée de la considération du bonheur, mais la justice veut que le bonheur ne soit pas séparé de la vertu. Tel est le vrai principe de la récompense. Elle vient de la justice, non de l'utilité.

Par la même raison, le châtiment, dans sa vraie idée, ne doit pas être seulement une menace qui assure l'exécution de la loi, mais une réparation ou une expiation qui en corrige la violation. L'ordre troublé par une volonté rebelle est rétabli par la souffrance qui est la conséquence de la faute commise. P'nun autre sens, on peut dire avec Platon que la punition est le remède de la faute. En effet, l'injuste et le vice étant comme les maladies de l'âme, il est certain que la souffrance en est le remède ; mais c'est à la condition que cette souffrance soit acceptée à titre de châtiment. C'est ainsi que la douleur a une verti^ purificative, et qu'au lieu d'être concidérée comme un mal elle peut être appelée un bien.

Une autre confusion d'idées qu'il faut également éviter et qui est très répandue parmi les hommes, c'est celle qui consiste à prendre pour le bien la récompense elle-même, et pour le mal la punition. Ces deux idées étant en effet toujours jointes ensemble, il est conforme aux lois de l'association des idées, fortifiées

JANET, Philosophie

d'.iilleurspar les impulsions naturelles du cœur humain, d'appeler l)ien ou mal ce qui n'est que la conséquence du bien ei du mal. C'est ainsi que l'enfant croit que le bien c'est d'obtenir des prix et d'éviter les pensums. C'est ainsi que les hommes sont plus fiers des litres et des honneurs que du mérite véritable par lequel ils les ont conquis. C'est ainsi encore qu'ils craignent la prison plus que le délit et la honte plus que le vice. C'est pourquoi il faut le plus grand courage pour supporter fortement la punition imméritée et pour dire, comme le héros de la tragédie :

Le crime fait la honte et non pas l'échafaud.

Nous venons d'expliquer la nature de la sanction en général, distinguons maintenant les différentes espèces de sanctions.

54-3. Diverses espèces de sanctions. — On distingué habituellement quatre espèces de sanctions :

1° La sanction naturelle; 2° la sanction légale; S" la sanction de r opinion ; 4° la sanction intérieure.

1° La sanction naturelle est celle qui repose sur les conséquences naturelles de nos actions. Il est naturel que la sobriété entretienne et rétablisse la santé, que l'intempérance soit une cause de maladie. Il est naturel que le travail amène l'aisance, que la paresse soit une source de misère et de pauvreté. Il es* naturel que la probité assure la sécurité, la confiance et le crédit, que le courage écarte les chances de la mort, que la patience rende la vie plus supportable, que la bienveillance attire la bienveillance, que la méchanceté éloigne les hommes de nous, que le parjure les mette en défiance, etc. Ce sont ces faits, souvent vérifiés par l'observation, qui ont amené les épicuriens à confondre l'honnête avec l'utile.

2" La sanction légale est surtout une sanction pénale. Elle se compose des châtiments que la loi a établis contre les coupables. Il y a en général peu de récompenses établies par la loi, et elles peuvent rentrer dans ce que l'on appelle l'estime des hommes.

3° Cette nouvelle sanction consiste dans l'opinion que les autres hommes portent sur nos actions et notre caractère. Nous avons vu qu'il est dans la nature des actions bonnes d'inspirer l'estime, et des actions mauvaises le blâme et le mépris. L'honnête homme jouit en général de l'honneur, de la considération ^ubUque. Le malhonnête homme, mêm«' celui que les lois n'at-

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