I. Vo;. le ch. m . Contcimce et amtimenl moral
692 MORALE THEORIOITE.
lois qui ne sont pas les lois morales, il en résulte naturellement une inégalité et une disproportion nécessaires entre le mérite moraielle bonheur. C'est un fait connu que la vertu n'est pas une égide suffisante pour vous protéger contre les coups de l'adversité, et que l'immoralité ne vous condamne pas nécessairement à la misère et à la douleur. Il est évident qu'un homme corrompu et méchant peut naître avec tous les avantages du génie, de la fortune, de la santé : un homme honnête peut naître dés- ^ hérité sur tous ces points. Il n'y a là ni injustice, ni hasard ; s mais cela prouve que l'harmonie du bien moral et du bonheur ' n'existe pas dans les conditions de notre existence actuelle. Quant aux plaisirs et aux peines de la conscience, il est évident qu'ils ne sont pas non plus suffisants pour sauver la justice de la providence divine : en effet, une multitude de plaisirs d'une certaine espèce peuvent absorber tellement la capacité de sentir d'un individu, l'étourdir à un tel point, l'occuper si entièrement, qu'il n'ait besoin à la longue que de peu d'efforts pour chasser l'impression fâcheuse du remords ; et il faut le dire aussi, quoique cela soit plus triste encore, il arrive quelquefois que l'impitoyable acharnement du malheur émousse, dans une âme honnête, le plaisir de la vertu* les efforts douloureux qu'elle coûte peuvent finir par effacer, pour un homme fatigué de la vie, les jouissances calmes et douces qu'elle procure. Si telle est la disproportion et le désaccord des plaisirs et des peines internes avec le mérite moral de celui qui les éprouve, que sera-ce de cette sanction tout extérieure qui consiste dans les récompenses e,t les châtiments que distribue l'inégale justice des hommes? Je ne parle pas seulement des peines légales; on sait qu'elles tombent quelquefois sur l'innocent, que souvent elles sont épargnées au coupable, que presque toujours elles sont disproportionnées, la loi punissant le crime, sans chercher à déterminer d'une manière absolument exacte la valeur morale de l'action. Mais je parle même des peines et des récompenses de l'opinion, de l'estime et du mépris. Sontelles toujours en proportion exacte du mérite? C'est ce que peu^ vent dire ceux qui ont vécu dans le monde et en ont été jugés» De toutes ces observations, que j'esquisse seulement et qu'il serait possible d'étendre, d'approfondir, de vérifier, il résulte que la loi d'harmonie entre le bien et le bonheur n'est pas de ce monde, qu'il y a toujours désaccord ou tout au moins disproportion entre le mérite moral et les plaisirs de la sensibilité. De là vient la nécessité d'une sanction supérieure.
LA SANCTION MOIULE. 393
r»^5 Immortalité de ràmc. — L'immortalité de l'âme est «ne vérité qui ressort comme un corollaire de ces deux propositions : la première, c'est qu'il y a dans l'homme une âme dislincta du corps (275-285) ; la seconde, c'est que toute sanction terrestre de la loi morale est insuffisante. En effet, s'il y a une âme distincte du corps, il n'est pas nécessaire qu'élit périsse avec lui. Si toutes les sanctions terrestres sont insuffisantes, il faut une sanction supérieure et définitive qui rétablisse l'harmonie naturelle de la vertu et du bonheur. Le premier de ces deux arfîuments est ce qu'on appelle la preuve physique ou métaphysique, le second, la preuve morale de l'immortalité.
1° Preuve physique. — Fénelon l'a exposée dans les termes suivants :
La distinction réelle et l'entière dissemblance de ces deux êtres (ftme et corps) étant établies, à quel propos conclurait-on que l'un de ces deux êtres serait anéanti dès que leur union viendrait à cesser? Keprésentons-nous deux corps qui sont absolument de même nature : séparez-les, vous ne détruisez ni Tnn ni l'autre. Bien plus, l'existence de l'un ne peut jamais prouver l'existence de l'autre; et l'anéantissement du second ne peut jamais prouver l'anéantissement du premier. (Juninu'on les suppose semblables en tout, leur distinction réelle suffit pour prouver leur indépendance. Que si i'on doit ainsi raisonner de deux corps qu'on sépare et qui sont de même nature, à plus forte raison en est-il de même d'un esprit et d'un corps dont les natures sont dissemblables en tout. Un être qui n'est nullement la cause de l'existence de l'autre ne peut pas être la cause ^e «on acéantisseroent. Il est donc clair comme le jour que la désunion du corps et de i Sme ne peut opérer l'anéantissement ni de l'un ni de l'autre, et que l'anéantissecnent même da corps n'opérerait rien pour faire cesser l'existence de l'âme •.
2° Preuve morale. — Nous avons emprunté à Fénelon la preimière de ces deux preuves. Rousseau nous fournira la seconde :
Plus je rentre en moi, plus je me consulte, et plus je lis ces mots écrits dans mon âme : Sois juste et tu seras heureux. 11 n'en est rien pourtant, à considérer l'état présent des choses : le méchant prospère et le juste reste opprimé 2. Voyez aussi quelle indignation s'allume en nous quand cette attente est fruî^trée! La conscience s'élève et murmure contre son auteur; elle lui crie en gémissant : Tu m'as trompé! — Je t'ai trompé, téméraire! Qui te l'a dit? Ton âme est-elle anéantie? as-tu cessé d'exister? 0 Brutus! d mon fils, ne souille pas ta noble vie en la finissant : ne laisse pas ton espoir ot ta gloire avec ton corps aux champs de Philippes. Pourquoi dis-tu : La vertu n'est rien, quand tu vas jouir du prix de la tienne? Tu vas mourir, penses-tu : non, tu vas vivre, et c'est alors que je tiendrai
1. Fénelon, Lettres sur la métaphysique et nous l'avons dit, c'est qu'il n'y a pas un rapport la religion, lelire 11, ch. u. ni'cessaire et constant entre l'onlre physique
2. Il lie fiiiil pas prendre tout à fait à la et l'ordre moral. De là une grande inégalité . lettre celle pensée de Rousseau. II n'est pas et un grand caprice apparent dans la distnbu- Trai que li' niéihiint prospère lonjoirrs el que tion des l'iens et des maux : ce qui suffit pouf le juste sdii toujours opprimé. Les choses ne la force de l'argument.
^ont pas tiim. Mais ce qui est vrai, comme
te que j'ai pro.^iis. On dirait, aux murmures des impatients mortels quo Dieu leur do.t la récompense avant le mérite, et qu'il est obligé de payer leur verî; à avance. Oh! soyons bons premièrement, et puis nous serons heureux. N'exi<4o„ï
\Z h'"? M?' '' "'"'''''?' "' '' '^'"•'■^ ^^^"* '« '^^^^'1- Ce n'est nas da'ns la în.l .' ^^^-y^""' 'ï"^ •«« vainqueurs de nos jeux sacrés sont couronnés, c'est après qu ih n ont parcourue.
Ici-bas, mille passions ardentes absorbent le sentiment intime, et donnent 1« Change aux remords; les humiliations, les disgrâces qu'attirent l'exercice des vertes, empêchen d en sentir tous les charmes. Mais quand, délivrés des illusions fue nous font le corps et les sens, nous jouirons de la contemplation de l'Être suprême et des ventés éternelles dont il est la source, quand la beauté de l'ordre irappera toutes les puissances de notre âme, et que nous serons uniquement occupés à comparer ce que nous avons fait avec ce que nous aurons dû faire, c'est «lors que la voix de la conscience reprendra sa force et son empire: c'est alor» que la volupté pure qui naît du contentement de soi-même, et le regret amer de • ôtre avili distingueront par des sentiments inépuisables le sort que clacun se jera préparé. Ne me demandez point, ô mon bon ami! s'il y aura d'autres sourciS. de bonheur et de peines : je l'ignore; et c'est asseï de celles que j'imagine pour me consoler de cette vie et m'en faire espérer une autre. Je ne dis point que les fions seront recompensés; car quel autre bien peut attendre un être excellent que d exister selon sa nature? Mais je dis qu'ils seront heureux, parce que leur auteur. 1 auteur de toute justice, les ayant faits sensibles, ne les a pas faits pour souffrir: et que, n ayant point abusé de leur liberté sur la terre, ils n'ont pas trompé leur destination par leur faute : Us ont souffert pourtant dans cette vie, ils seront donc dédommagés dans une autre. Ce sentiment est moins fondé sur le mérite de 1 nomme que sur la notion de bonté qui me semble inséparable de l'essence divine. Je ne fais que supposer les loi» de l'ordre observées, et Dieu constant à luimême '.
f. BowsMu, Émil», iw, IV,