De auffinentis scientiarum, liv. VU, ch. i
menl susceptible d'une classification méthodique. Les passions^ les mœurs, les habitudes se mêlent et se compliquent dans' les individus de tant de manières différentes, qu'il ne peut guère y avoir là matière qu'à description; et ce sujet, très rictie cependant, convient mieux à la littérature qu'à la science. Théophrasle chez les anciens, la Bruyère chez les modernes, ont excellé dans ce genre; mais il serait difficile d'analyser leurs ouvrages, qui n'ont rien de didactique : il vaut mieux les lire. Théophraste traite du dissimulé, .du flatteur, de l'impertinent, du rustique, du complaisant, du bavard, du superstitieux, de l'avare, de l'orgueilleux, du médisant, etc. Ce sont bien là les types principaux des caractères humains, mais ce n'est pas une réduction rigoureuse à quelques types élémentaires. La Bruyère en est encore bien plus éloigné ; il n'étudie pas seulement leî caractères, mais les mœurs; il décrit les individus plus encore qu'il ne peint les hommes, ou du moins c'est toujours dans l'individu qu'il voit l'homme. De là le charme et le piquant de sei peintures ; mais la science morale ne peut guère lui rien emprunter.
Kant a essayé de donner une théorie des caractères *, et il est oarti de la même idée que Bacon, à savoir, de l'analogie des caractères et des tempéraments ; aussi s'est-il contenté de reprendre la vieille théorie physiologique des tempéraments et de l'appliquer à l'homme moral. Il distingue deux espèces de tempéraments : les tempéraments de sentiment et les tempéraments d'activité, et dans chacune de ces deux espèces il y a deux degrés ou deux tons différents : Vexaltalion ou la rémission. De là quatre tempéraments différents : le sanguin et le mélancolique (tempéraments de sentiment), le colérique et le flegmatique (tempéraments d'activité). Voici la description donnée par Kant de ces quatre tempéraments ou caractères * :
On reconnaît le tanguin aux caractères suivants : il est sans souri et d'espérance facile; il donne à chaque chose, au premier moment, une grande importance, et ne peut plus ensuite y penser. H promet magnifiquement, mais ne tient pas parole, parce qu'il n'a pas assez réfléchi d'abord s'il pourrait tenir sa promesse. Il est assez disposé à secourir, mais c'est un mauvais débiteur qui demande ton» iours des délais. C'est un bon compagnon, enjoué, de bonne humeur, ne donnant À rien une grande importance, et qui aime tout le monde. 11 n'est pas d'or(iinaira un niécliant homme, mais c'est un pécheur difficile à convertir; qui se repentira fort, mais ce repentir qui ne sera Jamais du chagrin, sera vite oublié. Le travail
{. Kant, Anthropologie, trad. fr., p. 271, partie II, A 2. — i. Anthropologie de Kant, p. 271.
le fatigue, et cependant il est toujours occupé, mais à ce qui n'est qu'un jeu, parce que c'est un changement et que la constance n'est pas son fait.
Le mélancolique donne à tout ce qui le touche une grande importance. Il trouve partout des cause» d« souci et ne voit d'abord que les difficultés, comme le saiw guin commence par l'espoir du succès. Celui-là (le mélancolique) pense profondément, ^-elui-ci (le sanguin) superficiellement. Le premier promet avec peine, parce qu'il tient à garder sa parole et qu'il veut savoir s'il le pourra. Il se défie et se tourmente pour des choses qui ne touchent pas le sanguin jovial; il est peu phi" lanthropCf par la raison que celui qui se prive lui-même de la joie la souhaitera difficilement aux autres.
Le colérique s'allume et st eonsume rapidement comme un feu de paille; il se laisse bien vite adoucir par la soumission des autres; il est alors irrité sans haïr, et il aime même d'autant plus celui qui lui a cédé promptement. Son activité est prompte, mais sans durée; il ne reste jamais sans rien faire, mais il n'est pas a»- •idu. Sa passion dominante est celle des honneurs : il aime à s'occuper des affaires publiques et à s'entendre louer; il est pour l'apparat et la pompe des formes. U se fait volontiers protecteur et parait généreux; mais ce n'est pas par afTection, c'est par orgueil, car il s'aime beaucoup plus lui-même qu'il n'aime les autres. U est passionné pour le gain, courtisan, mais avec cérémonie, raide et guindé ea société, et s'accommode volontiers de quelque flatteur qui lui sert de plasxron; oa on mot, le tempérament colérique est le moins heureux de tous, parce que ce>t «elui qui rencontre le plus d'opposition.
Le flegmatique : flegme signifie absence d'émotions. L'homme flegmatique auquel la nature a donné une certaine dose de raison ressemble à l'homme qui se conduit par principes, quoiqu'il ne doive ce caractère qu'à l'instinct. Son heureux tempérament lui tient lieu de sagesse, et souvent même dans la vie ordinaire on l'appelle le philosophe. Souvent aussi on le traite de rusé, parce que les projectiles qu'on lui lance rebondissent sur lui comme sur des sacs de laine. 11 fait un mari supportable, et sait dominer femme et valets, tout en ayant l'air de faire la volonté de tout le monde, parce qu'il sait, par sa volonté inflexible, mais réfléchie, mettre la leur d'accord avec la sienne, i
Il y aurait donc, suivant Kant, quatre caractères essentiellement distincts : le sanguin, enjoué, bienveillant, superficiel; \e mélancolique, profond, triste, personnel; lecolérique, ardent, passionne, ambitieux, cupide; le flegmatique, froid, modéré, inflexible.
Kant nie que ces quatre espèces de tempéraments puissent se combiner les unes avec les autres; il n'y en a que quatre en tout, dit-il, et chacun d'eux est simple. Il nous semble, au contraire, que l'expérience nous montre qu'aucun de ces caractères n'existe séparément d'une manière absolue; il y a toujours mélange à quelque degré, et on caractérise les différents hommes par leur caractère dominant.
548 . Le caractère. — Il faut distinguer, du reste, les caractères et le caractère. Avoir tel ou tel caractère, ce n'est pas toujours avoir du caractère, La première de ces deux expressions signifie les diverses aptitudes, inclinations ou habitudes
jqui di&tingTient un homme des autr^îs; la secontie signifie cette force de volonté, cet empire sur soi-même qui lonl qu'un homme est fidèle aune ligne de conduite choisie, qu'il résiste courageusement aux tentations. Le caractère n'est pas toujours la vertu, car il peut être employé à des principes faux et vicieux, mais il fl'y a pas de vertu sans caractère.
La disposition de la volonté d'agir suivant des principes fixes (et non de sauter ici ou ià comme les mouches) est quelque choso d'estimable et qui mérite d'autant plus l'admiration que c'est plus rare. 11 ne s'agit pas ici de ce que la nature lait de l'iiomme, mais de ce que l'h^mma fait de lui-môme. Le talent a un prix ♦érw/ qui permet d'utiliser l'honmie qui en est doué; le tempérament a un prix (Caffection qui en fait un agréable compagnon avec lequel on peut agréablement •'entretenir; mais le caractère a une valeur qui le place au-dessus de tout.
549. Les âges. — A cette classification des caractères suivant les tempéraments on peut ajouter celle qui est fondée sur les âges. En effet, les divers âges ont, comme on sait, des caractères très différents. C'est Aristote qui, le premier, a décrit les mœurs différentes des hommes suivant les âges, et il a été depuis très «cuvent imité.
I. Let jeunes geru. — Les jeunes gens sont pleins de désirs, et pour les satisfaire il n'est rien qu'ils ne tentent. Portés à l'inconstance, ils se dégoûtent vite de ce qu'ils ont le plus désiré. Leurs désirs sont violents, mais ils n'ont point de profondes racines; ils ressemblent à la faim et à la soif d'un malade. Entraînés par une humeur bouillante, ils se fâchent pour le moindre sujet et sont incapables de mettre un frein à leur colère. Ils aiment l'honneur, et plus encore la victoire. Ils ne sont pas malicieux, mais d'une grande franchise. Ils sont crédules, parce qu'ils n'ont pas encore été victimes de la mauvaise foi. Ils sont pleins d'espérance; leur naturel bouillant les enflamme et produit sur eux l'effet du vin sur un homme ivre. Ils ne vivent que d'espoir, car pour eux l'avenir est tout et le présent n'est qu'un point imperceptible. Les jeunes gens sont portés à rougir; ils ont l'âme élevée, car ils n'ont pas encore été humiliés par la vie. Ils sacrifient l'intérêt à l'honneur... Us pensent tout savoir, et soutiennent leur opinion avec force. Ils •ont enclins à la pitié; enfin ili sont d'une humeur enjouée, et par suite portés A plaisanter.
II. Let vieillards. — Les vieillards ont les mœurs opposées à celles des jeunes gens. Dans les longues années qu'ils ont passées sur la terre, souvent en butte i la mauvaise foi et trompés dans leurs espérances, ils ont reconnu quelque vice dans toutes les choses humaines. Ils ne disent rien avec assurance, çt leurs actions sont toujours accompagnées d'une trop grande timidité. Toujours irrésolus» ils ajoutent à ce qu'ils disent : peut-être? que sait-on? Leur cœur est ouvert aux soupçons, oarce qu'ils ne se fient à personne, et la défiance est en eux le fruit de l'expérience. Ils ont l'âme souvent abaissée, parce qu'ils ont été humiliés par la vie. lis n'aspirent à rien de grand ou de superflu; leurs désirs se renferment dan» les limites du nécessaire. Us sont craintifs et se laissent effrayer de tout. Ils semblent glacés par Tàge, et cependant ils tiennent à la vie, surtout lorsque leur dernier jour approche. Us se plaignent de tout. Us vivent de souvenirs plus que d'espérances, car pour eux l'avenir est peu de chose, le passé est tout. Parmi leurs
passions, les unes sont évanouies, les autres n'ont plus de force. Ils n'aiment ni i plaisanter ni à rire.
111. L'âfie viril. — Dans l'âge viril, les hommes s'éloignent à la fois des îxcès de la jeunesse et de la vieillesse. Ils n'agissent pas avec trop de confiance, mais ils ne sont pas trop arrêtés par la crainte. Leur modération ne manque pas de courage, ni leur courage de modération. Toutes les bonnes inclinations qui se trouvent séparément dans la jeunesse et dans la vieillesse, l'âge viril les possède à la fois.
Il faut reconnaître qu'Aristote, qui a peint si admirablement les jeunes gens et les vieillards, est faible sur l'âge viril. Boileau, traduisant Horace, eu a fait un portrait plus net et plus précis :
L'âge viril, plus mûr, inspire un air plus sage, Se pousse auprès des grands, s'intrigue, se ménage. Contre les coups du sort songe à se maintenir. Et loin dans le présent regarde l'avenir.
550. Des passions. — A parler rigoureusement, les caractères ne sont autre chose que les diverses combinaisons qui se l'ont dans chaque individu des passions, soit naturelles, soit acquises, qui existent dans l'homme ; et il y a en quelque sorte double emploi à traiter de ces deux sujets séparément. Mais, d'une part, les différents mouvements de l'âme ne prennent dans l'usage le nom de passion que lorsqu'ils arrivent à un certain degré d'acuité, et, comme dit Bacon, de maladie; en second lieu, les passions sont les éléments qui, combinés à diverses doses et ea diverses proportions, composent ce que nous avons appelé les caractères; à ce double point de vue nous devons en parler séparément.
Nous avons, en psychologie (54-58), traité des inclinations et des passions au point de vue psychologique, c'est-à-dire considérées comme affections naturelles du cœur humain. Nous avons à les étudier ici surtout au point de vue pathologique (s'il est permis de parler ainsi), c'est-à-dire en tant qu'on les considère comme des maladies du cœur humain.
Les caractères des passions, en tant que maladies, sont les suivants :
1° Elles sont exclusives. L'homme en possession d'une passion ne connaît qu'elle, n'écoute qu'elle, et lui sacrifie non seulement sa raison et son devoir, mais ses autres inclinaiinds et même ses autres passions. La passion du jeu ou du vin l'ionll-ra tout le reste, soit l'ambition, soit l'amour, soit Tinstincl de conservation.
700 M^AALE THÉORIQUE.
2' La passion à l'étal de maladie est un étal violent, impétueux, désordonné, semblable à la folie : Ira furor brevh eu.
3" Quoiqu'il puisse y avoir des accès de passion, accès soudains et fugitifs qui s'élèvent et tombent dans un même moment, cependant on ne donne généralement le nom de passions qu' n des mouvements devenus habituels. Les passions sont donc des habitudes; appliquées aux choses basses, elles deviennent des vices.
4° Il y a un diagnostic* des passions comme des maladies. Elles se trahissent au dehors par des signes extérieurs qui en sont les symptômes (actes, gestes, physionomie), et elles s'annoncent au dedans par des préliminaires qui en sont les pro* éromes, les signes précurseurs (trouble, agitation, etc.).
b" La passion a son histoire comme la maladie : elle a son cCJis régulier, ses crises, sa terminaison. V Imitation de Jésus- Christ résume admirablement en quelques traits l'hiistoire d'une passion :
Au commencement une simple pensée se présente à Tesprit; après vient une forte imagination, puis la délectation, le mauvais mouvement, et enfin le cotisentement. Ainsi, peu à peu, le malin esprit entre dans l'âme 2.
6° Il est rare que la passion naisse et se développe sans partage et sans combat. De là cet état que nous avons appelé plus haut fluctuation (229) et que l'on a en effet souvent comparé au flux et reflux de la mer.
Ces traits généraux des passions étant indiqués, esquissons ©n traits rapides le tableau de nos principales passions.
On peut dire que nos passions passent par trois états distincts. Elles sont d'abord des affections naturelles et inévitables de l'âme : ce sont les inclinations, les penchants ; e\\e,?> deviennent des mouvements violents et désordonnés : ce sont les passions proprement dites; elles tournent en habitudes et s'incorporent au caractère : ce sont les qualités et les défauts, et s'il s'y ajoute la liberté, les vertus et les vices. Mais il est à remarquer que si l'on peut toujours distinguer théoriquement ces trois états, le langage est la plupart du temps insuffisant pour les exprimer, car les hommes n'ont désigné ces états moraux que selon les nécessités de la pratique et non selon les besoins de la théorie,
i . Oo appelle diagnostic, en médecine, l'art 2. Imitation de Jésus-Christ, liv I, eh. xn.
de découvrir la maladie par le moyen de ses — Trad. fr. de Michel de Marillac revue paf •yra]itùiiies M- de Sacy, p. 39.
MÉDECINE ET GYMiNASTlQUE MORALES. 791
Les trois états que nous venons de signaler se distinguent d'une manière très nette dans la première des affections que nous avons énumérées plus haut (57), à savoir Vinstind de cori'^ servalion. Cet instinct est d'abord une affection naturelle, légitime, inévitable du cœur humain; mais, sous l'empire de certaines circonstances, sous l'influence de l'âge, de la maladie, du tempérament, elle s'exagère jusqu'à l'état de passion et devient ce qu'on appelle la peur; ou bien elle tourne en habitude et devient un vice sous le nom de lâcheté.
La conservation corporelle donne naissance à deux appé' tits que Ton appelle la faim et la soif. Ces deux appétits, sollicités outre mesure, deviennent des passions qui elles-mêmes peuvent devenir des vices. Mais ici le langage ne nous permet pas de traduire ces nuances : il n'y a qu'un seul mot pour exprimer la passion ou le vice dans le boire ou dans le manger, c'est d'une part la gourmandise^ de l'autre ïivrognerie * ; l'une et l'autre, et en général l'abandon exagéré aux plaisirs des sen?^ prennent le nom d'intempérance.
Le principe de toutes nos inclinations personnelles est l'amour de nous-même ou amour de soi, instinct légitime quand il est modéré; porté à l'excès et devenu exclusif et dominant, il devient un vice que l'on appelle égoîsme.
Vestime de soi, tournée en passion, devient Vorgueil quand il s'agit de grandes choses, vanité s'il s'agit de petites.
L'amour de la liberté dégénère en esprit de révolte, l'amour légitime du pouvoir en ambition. V instinct de propriété devient avidité, cupidité, passion du gain, et donne naissance subsidiairement à la passion du jeu ou désir de gagner par le moyen du hasard. Le désir de gagner engendre la crainte d^ perdre, et cette dernière passion, tournée en vice et en manie, devient Vavarice.
Les inclinations relatives aux autres hommes se divisent en inclinations bienveillantes et en inclinations malveillantes. Les premières peuvent aller jusqu'à la passion, mais non jusqu'au vice; les secondes seules deviennent des vices.
Il n'y a pas une seule inclination bienveillante qui, exagéréeet exallée au delà de la raison, nepuissesechanger en une passion plus ou moins blâmable. Mais, d'une part, nous n'avons pas d'expression dans notre langue pour rendre l'exagération dans
I. On distingue cependant la passion du vin de l'ivrognerie. On peut avoir cette passion saJU T tédw. L'ivrognerie est l'habitude de céder à lauassion.
ces sortes de passions *; d'autre part, fussent-elles exagérées, jamais on ne donnera le nom de vice aux affections tendres du cœur humain, si folles qu'elles soient, pourvu qu'elles soient sincères *.
Cependant quelques-unes de ces affections peuvent devenir des vices lorsqu'elles se joignent à quelque passion personnelle. Par exemple, le désir de plaire ou bienveillance peut conduire à une lâche complaisance ; le désir de louer, à la flatterie, et le désir de l'estime, à Vhypocrisie. Mais ces vices tiennent bien plutôt à l'amour de soi qu aux inclinations bienveillantes.
Ce sont les inclinations malveillantes qui donnent lieu aux plus terribles passions. Mais y a-t-il d'abord dans l'homme des inclinations naturellement malveillantes? Le philosophe Reid le conteste, et il pense, selon nous avec raison, que les passions malveillantes ne sont que les abus de certaines inclinations personnelles destinées à nous servir d'auxiliaires pour le développement de notre activité. Il y en a deux principales, Vémnlation et la colère.
L'émulation n'est qu'un cas particulier du désir du succès et de la supériorité. Ce désir, activé par la pensée que les autres hommes ont atteint tel ou tel degré d'estime ou de pouvoir à côté de nous, n'est pas en lui-même une inclination malveillante. Nous pouvons vouloir égaler et surpasser les autres sans par cela même leur vouloir du mal. Nous pouvons éprouver du plaisir à les vaincre sans précisément nous réjouir de leur défaite ; nous pouvons souffrir d'être vaincus par eux sans pour cela leur en vouloir de leurs succès.
L'émulation est donc un sentiment personnel, mais non malveillant; il devient malveillant et vicieux lorsque les dispositions précédentes sont interverties, lorsque, par exemple, nous souffrons, non pas de notre échec, mais de l'avantage de nos rivaux, et que nous ne pouvons supporter l'idée du bien d'autrui ; ou encore lorsque, inversement, nous éprouvons plus de plaisir à leur défaite que de joie pour notre victoire. Ce sentiment ainsi perverti devient ce qu'on appelle V envie, et en général l'envie est la peine que nous fait éprouver le bien d'autrui; c'est donc
1. Sensiblerie signifie fausse sensibilité, et 2. L'amour, qui pput être une passion cou»
non sensibilité exaijérée Faiblesse est une pable, ne devient un \ice que lorsqu'il est con-
expression vague. Le patriotisme peut bien al- sidéré au point de vue des sens, et alors il
1er jusqu'au fanatisme; mais cela est égale- rentre dans l'intempérance, ment vrai pour d'autres sentiments, par exem*. pie l0 sentiment reliffieux.
le désir implicite du malheur des autres : c'est un véritable vice, aussi bas qu'odieux.
L'envie se distingue de la jalousie, avec laquelle elle a des analogies. La jalousie est une sorte d'envie' qui porte surtout sur les alfections dont elle ne souiïre pas le^parlage, l'envie porte sur les biens matériels ou abstraits (la fortune, les honneurs, la puissance); l'envie s'applique aux biens que l'on n'a pas, la jalousie se refuse à partager ceux que l'on possède, et par là c'est une espèce d'égoïsme, moins bas que l'envie, puisqu'il s'agit de biens d'un ordre plus élevé, et qui même quelquefois n'est pas exempt de noblesse; mais c'est néanmoins une des passions les plus terribles par ses conséquences.
La colère est une passion naturelle qui semble avoir été mise dans les êtres animés pour leur donner de la force contre le péril; c'est l'effort de l'âme résistant au mal qui veut l'opprimer. Mais cette inclination est une de celles qui sont le plus promptes à nous faire perdre la possession de nous-même et à nous jeter dans une sorte de folie passagère : Ira furor hrevis. Cependant, quoiqu'elle soit un emportement dont les conséquences peuvent cires fatales, elle n'est pas nécessairement accompagnée de la haine (comme on le voit par le soldat qui combattraavec fureur et qui, subitement, après la bataille ou pendant la trêve, offrira la main à son ennemi). La colère est donc un effort de la nature qui se défend ; c'est une fièvre, et en cela elle peut être une passion fatale et coupable, mais elle n'est pas un vice.
La colère devient la haine lorsque, pensant au mal que nous avons fait ou que nous pouvons faire à notre ennemi, nous nous réjouissons de la pensée de cernai : elle s'appelle le ressentiment ou la rancune lorsqu'elle est le souvenir haineux du mal reçu; elle devient enfin \?i passion de la vengeance (la plus criminelle de toutes) lorsqu'elle est le désir et f espoir de rendre le mal pour le mal. Une sorte de raflinement dans le plaisir du mal d'autrui, même sans haine, est la cruauté.
La haine se change en mépris lorsqu'il s'y ajoute l'idée de la bassesse et de l'infériorité de l'objet méprisé. Le mépris est un sentiment légitime, comme nous l'avons vu, lo:^squ'il a pour objet des actions basses et coupables; il est une passion mauvaise et blâmahle lorsqu'il s'adresse à une prétendue infériorité, soit de naissance, soit de fortune, soit de talent : c'est une ramification de l'orgueiL L'orgueil n'est pas toujours accora*pagné de mépris. On voit des hommes pleins d'une -haute satis-
faction d'eux-mêmes qui savent cependant traiter avec politesse et courtoisie ceux qu'ils regardent comme très inférieurs à eux ; d'aiHres, au contraire, écrasent leurs inférieurs et les traitent comme des brutes. Chez eux le mépris s'ajoute à l'orgueil. Une forme adoucie du mépris est le dédain, sorte de mépris plus délicat et plus dissimulé. Le mépris, lorsqu'il fait ressortir non les vices, mais les travers des hommes, et cherche à les rendre ridirulps, devient la raillerie ou Vironie.
Telles sont les principales affections de l'Ame en tant qu'elles peuvent être considérées comme des maladies, c'est-à-dire eu tant qu'elles ont besoin de remèdes.
Passons maintenant au trailementy pour continuer la comparaison de Bacon.
551. Calture de rame* — Après avoir étudié les caractères et les passions, nous avons à nous demander par quels moyens on arrive à gouverner les passions et à modifier ou corriger les caractères.
552, GouTernement de» passious. — Quant au premier point, c'est-à-dire au gouvernement des passions, Bossuet nous donne dans la Connaissance de Dieu et de soi-même (ch. m, 19) des conseils pratiques excellents : on voit qu'il les a tirés de Tétude des consciences.
Il fait remarquer justement que nous ne commandons pas directement à nos passions :
Nous ne pouvons pas, dit-il, élever oa apaiser notre colère comme nous pouvons remuer le bras ou le tenir sans action.
Mais, d'un autre côté, par le pouvoir que nous avons sur nos membres extérieurs, nous en avons aussi un très grand sur les passions. C'est là, il est vrai, un pouvoir indirect, mais qui n'en est pas moins efficace :
Ainsi, je puis m'éloigner d'un objet odieux qui m'irrite, et lorsque ma colère est excitée, je lui puis refuser mon bras, dont elle a besoin pour se satisfaire.
Pour cela il suffit de vouloir ; mais rien de plus difficile que de vouloir lorsque l'âme est occupée par la passion. La question est donc de savoir comment on peut échapper à la passion dominante. Pour Y réussir il ne faut pas la prendre en face, mais
autant que possible détourner son esprit sur d'autres objets : il en ext de la passion « comme d'une rivière qu'on peut plus aisément détourner que l'arrêter de droit fil ». Souvent on vient h bout d'une passion par le moyen d'une autre passion, « ainsi que dans un État, dit Bacon, un prince contient une faction par ife moyen d'une autre faction ». Bossuet accorde même qu'il peut être utile de se livrer à des passions innocentes pour empêcher des passions criminelles *. Il faut aussi prendre garde au choix des personnes que l'on fréquente :
Car rien n'émeut plus les passions que les discours et les actions des hommes passionnés. Au contraire, une âme tranquille semble nous communiquer le repos, pourvu toutefois que cette tranquillité ne soit pas insensible et fade. Il faut quelque chose de vif qui s'accorde un peu avec notre mouvement.
En un mot, pour conclure avec Bossuet :
Il faut calmer les esprits par une espèce de diversion et se jeter pour ams» dire à côté plutôt que de combattre de front; c'est-à-dire qu'il n'est pius temps d'opposer des raisons à une passion déjà émue ; car en raisonnant sur la passion, même pour l'attaquer, on en imprime plus fortement les traces. Oii les sages réflexions sont de grand effet, c'est à prévenir les passions. Il faut donc nourrir son esprit de considérations sensées, et lui donner de bonne heure es attachements iionnétes, afin que les objets des passions trouvent la place déjà prise.
553. GoaTcrneiiient de» caractères. — Bossuet vient de iDOus apprendre comment nous devons nous conduire avec les passions, c'est-à-dire les maladies de l'âme. Cherchons maintenant comment on peut modifier les caractères, c'est-à-dire les tempéraments*.
Le caractère est un ensemble d'habitudes dont une grande partie sans doute tient aux dispositions naturelles, mais qui se sont cependant formées en grande partie aussi par l'influence de l'éducation, des circonstances, des complaisances que l'on a
1. Platon, dans ie Phédon (trad. de Saisset, d'échanger une passion contre une autre, car
p. 31), semble condamner celte pratique qui cela n'a aucun caractère moral, mais d'e'chan-
consiste à combattre la passion par la passion. ger la passion contre la sagesse et contru la
« Ce n'est pas, dit-il, un chemin qui mène à vertu. Seulement il s'agit ici du moyen. Or
la vertu que de changer des voluptés pour des l'expérience confirme parfaitement ce que dit
voluptés, des tristesses pour des tristesses, des Bossuet, a savoir : qu'on ne peut jamais trio m- '
craintes pour des craintes, et de fain^ comme pher directement d'une passion, surtout quand
ceux qui changent une pièce en petite mon- elle est à l'état aigu, et qu'on ne peut y réu s-
naie. La sagesse est la seule monnaie de bon sir qu'en détournant sa pensée sur d'autres
«loi pour laquelle il faut changer toutes les objets et en faisant appel à des passions plas
autres... Toutes les autres vertus, sans la sa- innocentes ou à des passions non moins ar»
gesse, ne sont que des ombres do vertu, vertu dontes, mais plus nobles, telles que le patri*»
esclave du vice qui n'a rien de sain, ni de vrai. lisme ou le sentiment religieux. La véritable vertu est uno purification de toutes 2. Sur la formation et le gouvernement dei
aortes de passions. • Rien de plus vrai et de caractères, voy. ie travail de M. Marion : d€
plus noble; mais cette do(^t^ine n'a rien de la Solidarité morale (in-S», 1880), dans ia B*=>i
eontrairs à celle de Bossuet. U ne s'agit pas bliolhèque de philosophie contemporaine.
JANET, Philosophie. ^^
r06 MORALE THEORIQUE.
eues pour ses passions, etc. Ainsi se forme le caractère, < cette seconde nature, » comme on l'a si souvent appelé.
Le caractère étant une habitude, et la vertu, d'un autre côté élnni également une habitude, comme on l'a vu plus haut, le problème, pour celui qui veut corriger son caractère et remplacer ses vices par des vertus, est de savoir comment on peut substituer vne habitude à une autre, et même une habitude pénible à une habitude agréable, quelquefois à une habitude qui a perdu son charme, mais qui n'a point perdu son empire.
Ce problème est analysé et décrit dans les termes les plus pathétiques dans les Confessions de saint Augustin :
J'étais semblable, nous dit-il, à ceux qui veulent se réveiller, mais qui, vaincus par la force du sommeil, retombent dan» l'assoupissement. 11 n'est sans doute per- «onnc qui vaudrait toujours dormir et qui ne préfère, s'il est sain d'esprit, la veille au sommeil; et cependant rien n'est plus difficile que de secouer la langueur qui appesantit nos membres; et souvent, malgré nous, nous sommes captivés par la douceur du sommeil, quoique l'heure du réveil soit arrivée... J'étais retenu par les frivoles plaisirs et les folles vanités de mes anciennes amies, qui secouaient en quelque sorte les vêtements de ma chair et murmuraient : Nous abandonnestu?... Si d'un côté j'étais attiré et convaincu, de l'autre j'étais séduit et enchaîné... Je n'avais rien à répondre que ces paroles lentes et languissantes : Tout à l'heure, tout à l'heure, attendez un peu. Mais ces tout à l'heure n'avaient pas de fin, et ce ' peu se prolongeait indérmiment. Malheureux! qui me délivrera de ce corps d« mort'! (Confessiom, liv. VllI, ch. v.)
Dans ces crises douloureuses la religion chrétienne offre à ses enfants un moyen tout-puissant et efficace : c'est ce qu'elle appelle la grâce. Mais ce moyen n*est pas entre les mains de la philosophie morale. Celle-ci ne peut que rechercher dans l'étude de la nature humaine les moyens exclusivement naturels que Dieu a mis en elle pour s'élever à la vertu. Or ces moyens, si limités qu'ils soient, ne doivent pas être considérés comme impuissants, puisqu'ils ont suffi pendant tant de siècles aux plus grands hommes et aux plus grands sages de l'antiquité *.