‹ Traité élémentaire de philosopheChapitre 208 sur 313 · Règles de iWalebranche. — Nous pouvons partir de · texte numérisé non relu

Règles de iWalebranche. — Nous pouvons partir de

1. Les vertus des païens ont été souvent dé- vaincre lui-même. « Il ne faut donc pas »'é-

précii-es, et saint Augustin lui-Micrne, »i ad- tonner s'il se joint quelquefuis à la plus rud»

miiiiL-ur de l'antiquité, les a appelées cepen- austérité et s'il entre si liaiJiraent <'n société

dant lies vices splendides {vitia splendida). avec elle peur se détruire, parce que, dans la

On le-i considère souvent comme suM-itées par temps qu'il je ruine en un endroit, il so réta.-

l'orgueil et non par l'amour sinrere de Ut blil en un autre. » On voit parce paissaiie de

Teilii. Il faut prendre garde à de- p^irfilles in- la Rocliefoucauld qu'il ne sert de rien d'inler-

terfjiéi. liions, car, une fois sur la voie du pes- prêter dans un mauvais sensies vertus païennes,

■iniisinu nioial, il n'y a aucune misun de s'ar- car l'argument peut être rétorqué. Le mieux,

rêter. On peut soutenir tout, aussi hiin qu'il y est.de prendre la vertu pour sincère et vraie, de

«millr- li.rmes d'orgueili et que lamour-propre quelque part qu'elle vienne, tant qu'il n'y »pàt

■Mt quelquefois sa gloire à avoir l'air de »e de preuves du contraire.

MÉDECINE ET GYMNaoTIuUE MORALES. 707

cette maxime de Malebranche empruntée à Aristote : Le:- actes produisent les habitudes, et les habitudes produisent les actes. L'habitude naît en effet d'un certain nombre d'actions répétées souvent; et une fois qu'elle est née, elle produit elle-même les actes d'une manière en quelque sorte spontanée, sans que la volonté ait besoin de faire aucun effort. De là naissent les vices et les vertus; et le problème est de savoir comment on peut corriger les premiers et conserver les secondes : car il ne s'agit pas seulement de passer du mal au bien, il faut encore prendre gardft de ne point glisser du bien au mal.

Si la première maxime de Malebranche était absolue, il s'ensuivrait que l'âme ne pourrait changer d'habitudes, ni le méchant se corriger, ni le bon se corrompre ; que l'espoir serait interdit à l'un, que l'autre n'aurait plus rien à craindre, conséquences entièrement démenties par Texpérience. Certaines secte»: fanatiques ont pu croire que la vertu ou la sainteté étaient inamissibles, ce qui servait à couvrir les plus honteux désordres. Les faits nous apprennent, au contraire, qu'aucune vertu n'est infaillible et assurée de ne jamais fléchir; réciproquement, aucun vice n'est jamais si enraciné qu'on ne puisse ou l'atténuer ou le détruire. En effet, et c'est là une seconde maxime de Malebranche : On peut totijours agir contre V habitude dominante. Si l'on peut agir contrairement à une habitude actuelle, ces nouveaux actes, souvent répétés par l'effort de la volonté, produisent, d'après la première maxime, une nouvelle habitude qui remplacera la précédente. C'est ainsi qu'on peut ou se pervertir ou se corriger. Seulement, comme les habitudes vertueuses sont plus pénibles et les habitudes vicieuses plus agréables, l'un sera toujours plus facile que l'autre.

550. Règles d'Arîstote et de Bacon. — Comment faut-ii s'y prendre maintenant pour substituer une bonne habitude à une mauvaise? Aristote conseille, si l'on a un défaut, de se jeter à l'extrémité opposée, afin qu'après s'être éloigné de- toutes ses forces de la faute redoutée, on revienne, en quelque sorte par une élasticité naturelle, au milieu indiqué par la raison, comme " lorsqu'on cherche à redresser un morceau de bois tortu. Cette maxime peut être bonne dans certains cas, avec certains caractères; mais il faut des précautions. On peut, sous l'influence de l'enthousiasme, se jeter à une extrémité violente et s'y maintenir quelque temps; mais, au moment de la réaction, il est bien

possible qu*au lieu de s'arrêter au milieu, on retombe dans la première.

Bacon, qui trouve insuffisante la maxime d'Aristote, essaye delà compléter par d'autre maximes un peu plus détaillées :

!• 0 faut se garder de commencer par des tâches trop dilficiles, mais mesurer^ son entreprise à ses forces, en un mot, procéder par degrés. Par exemple : celui qui veut se corriger de sa paresse ne devra pas s'imposer tout à coup un travail exorbitant, mais travailler chaque jour un peu plus, jusqu'à ce qu'il en ait pris l'habitude.

Dans les commencements, pour rendre ces exercices moins pénibles, il est permis d'employer quelques moyens auxiliaires, comme une personne qui apprend à nager emploie des vessies ou des faisceaux de jonc. Mais au bout de quelque temps on augmentera à dessein les difficultés, comme les danseurs qui, pour se rendre plus agiles, s'exercent avec des souliers fort pesants.

Il est à remarquer, ajoute Bacon, qu'il y a certains vices (et 3*ivresse est de ce genre) où il est dangereux de ne procéder que par degrés, et où il vaut mieux couper court d'une manière absolue.

2° La seconde maxime est que, lorsqu'il s'agit d'acquérir quelque vertu nouvelle, il faut choisir pour cela deux sortes d'occasions : la première, lorsqu'on est le mieux disposé pour Je genre d'actions dont il s'agit; la seconde, au contraire, quand on y est le plus mal disposé possible, afin de profiter de la première occasion pour faire beaucoup de chemin, et de la seconde pour exercer l'énergie de la volonté. Cette seconde règle est excellente et d'une vraie efficacité.

S° Une troisième règle est, lorsque l'on a vaincu ou cru vaincre son naturel, de ne pas trop s'y fier. C'est ici qu'il est bon de citer la vieille maxime : Naturam eœpellas furca, et de se rappeler la chatte d'Esope, qui, métamorphosée en femme, se tint fort décemment à table jusqu'au moment où elle vit courir une souris.

556. Bégaies de Leibniz. — Leibniz nous donne aussi quelques bons conseils, d'une prudence toute pratique, pour nous apprendre à triompher de nous-même, et il expose à sa manière les mêmes idées que Bossuet et Bacon.

« Lorsqu'un homme est dans de bons mouvements, il doit se faire des lois et règlements pour l'avenir et les exécuter avec

rigueur, s'arracher aux occasions capables de le corrompre, ou brusquement, ou peu à peu, selon la nature de la chose. Un voyage entrepris tout exprès guérira un amant, une retraite nous tirera des mauvaises compagnies. François Borgia, général des jésuites, qui a été enfin canonisé, étant accoutumé à boire largement lorsqu'il était homme du grand monde, se réduisit peu à peu au petit pied lorsqu'il pensa à la retraite, en faisant tomber chaque jour une goutte de cire dans le bocal qu'il avait coutume de vider. A des sensibilités dangereuses on opposera quelques autres sensibilités innocentes^ comme l'agriculture, le jardinage; on fuira l'oisiveté, on ramassera des curiosités de la nature et de l'art; on fera des expériences et des recherches; on s'engagera dans quelque occupation ind^ispensable, ou, si l'on n'en a pas, dans quelque conversation ou lecture utile ou agréable. En un mot, il faut profiter des bons mouvements, comme de la voix de Dieu qui nous appelle, pour prendre des résolutions efficaces *. » .

557. méthode de Éranklin. — A ces maximes sur la formation et l'amendement des caractères se rattache naturellement la méthode morale que Benjamin Franklin avait inventée pour se perfectionner dans la vertu. Il avait fait un dénombrement des qualités qu'il voulait acquérir et développer en lui, et les avait ramenées à treize principales. Cette classification, qui n'a aucune valeur scientifique, lui suffisait parfaitement pour le but qu'il voulait atteindre. Voici quelles étaient ces treize vertus : Tempérance, — silence, — ordre, — résolution, — frugalité,-— industrie, — sincérité, — justice, — modération, — propreté, — tranquillité, — chasteté, — humilité.

Ce catalogue une fois dressé, Franklin, réfléchissant qu'il lui serait difficile de luttera la fois contre treize défauts et de surveiller à la fois treize vertus, eut une idée qui rappelle celle d'Horace dans son combat contre les Guriaces : il voulut combattre ses ennemis l'un après l'autre; il appliqua à la morale ce principe si connu des politiques : Diviser pour régner.

Je dressai, clit-i>, un petit livre de treize pages, portant chacune en tête tt nom d'une des vertus. Je réglai chaque page en encre rouge, de manière à y établir sept colonnes, une pour chaque jour de la semaine, mettant au haut de chacune des colonnes la première lettre du nom d'un de ces jours. Je traçai ensuite treize lignes transversales, au commencement desquelles j'écrivis les premières

4. Nouveaux essait sur l'entendement humain, liv. II, ch. xxi.

lettres du nom d'une des treiiea vertus. -Sur cette ligne, et à la colonne du jour, je faisais une petite marque d'encre pour noter les fautes que, d'après mon examen, je reconnaissais avoir commises contre telle ou telle vertu.

1 Je résolus de donner une semaine d'attention sérieuse à chacune de ces \t>rtos successivement. Ainsi mon grand soin pendant la première semaine fut d'évi^ ter la plue légère faute contre la tempérance, laisant les autres vertus courir leurs chances ordinaires, mais marquant chaque soir les fautes de la journée. Si, dans h première semaine, je me croyais assez fortifié dans la pratique de ma première ▼ertu et assez dégagé de l'influence du défaut opposé, j'essayais d'étendre mon attention sur le second, et, procédant ainsi jusqu'à la dernière, je pouvais fairo an cours complet en treize semaines et le recommencer quatre fois par an. De même qu'un homme qui veut nettoyer son jardin ne cherche pas à en arracher toutes les mauvaises herbes en môme temps, ce qui excéderait ses moyens et ses forces, mais commence d'abord par une des plates-bandes, pour ne passer à une autre que quand il a fini le travail de la première, ainsi j'espérais goûter le plaisir encourageant de voir dans mes pages les progrès que j'aurais faits dans la vertu, par la diminution successive du nombre de marques, jusqu'à ce qu'enfin, après avoir recommencé plusieurs fois, j'eusse le bonlieur de trouver mon livret tout blanc, après un examen particulier, pendant treize semaines.

Le sage Epictète nous conseille la même pratique que Franklin :

Si tu ne veux pas être enclin à la colère, nous dit-il, n'en nourris pas en toi l'habitude. Calme ta première fureur, puis compte les jours oîi tu ne te seras pas emporté. J'avais Thabitude de m'emporter tous les jours, diras-tu; maintenant, c'est un jour sur deux; puis ce sera un sur trois, et après un sur quatre. Si ta passes ainsi trente jours, fais un sacrifice à Dieu >.

Il disait encore : « Veux-tu l'exercer? Quand il fait chaud et que tu as soif, mets dans ta bouche une gorgée d'eau fraîche, puis rejette-la, et ne le conte à personne. »

558 Règles de cîcéron. — Les philosophes que nous venons de citer nous donnent des règles pour combattre et corriger notre caractère quand il est vicieux. Gicéron nous en donne d'autres, au contraire, pour maintenir notre caractère personne! et pour y rester fidèles; et ces règles ne sont pas moins utiles que les autres. Il fait remarquer avec raison que chacun a ses propres inclinations qui lui constituent un caractère personnel ^t original.

Les uns, dit-il, sont plus agiles à la course; les autres plus forts à la lutte; ceux-ci sont plus nobles, ceux-là sont plus gracieux; Scaurus et Drusus étaient ■ingulièrement graves; Lélius était fort gai; Socrate était enjoué, et d'une conversation divertissante, Les uns sont simples et ouverts; les autres, comme Annibal et Fabius, sont rusés 2 Enfin, il est un nombre infiry de mœurs et de caraclores différents, sans être pour cela condamnables.

^. Bpiclète, Entretiens, il, cb. XVni, trad. S. La ruse, cepnnJunt, ne doit pas être cona|>.

lue. de V. CourdavaiUL. lét parmi les .qualités à «ucoura£;er.

Or, c'est un principe très sensé de Gicéron, que nous ne devons point aller contre les inclinations de notre nature quand ellis ne sont pas vicieuses : « Ne forçons point notre talent, dit le labuliste, nous ne ferions rien avec grâce. »

Que chacun connaisse donc son naturel, et soit à lui-même on juge sévère do «es défauts et de ses qualités. Soyons comme les comédiens, qui ne choisissent pas iDujours les plus beaux rôles, mais ceux qui conviennent le mieux à leur talent. Esopus ne jouait pas louvent Ajax.

Ciféron pousse si loin ce principe, « que chacun doit être fidèle à son caractère, » qu'il justifie le suicide de Caton par cette raison qu'il était conforme à son caractère. D'autres, dit-il, eussent été coupables de se donner la mort, mais Caton devait mourir. C'est pousser sans doute trop loin les droits et les devoirs du caractère individuel ; mais il est certain qu'à part les grands devoirs généraux de l'humanité, qui sont les mêmes pour tous les hommes, chacun a son rôle à jouer ici-bas, et ce rôle est déterminé en partie par les dispositions que nous a données la nature, dispositions qui, lorsqu'elles ne sont pas vicieuses, doivent être écoutées et encouragées.

559. Examen de conscience. — Enfin ce qui importe surtout, au point de vue de la pratique et de la discipline morale, c'est que chacun se rende un compte exact de son propre caractère, de ses défauts, de ses vices, de ses ridicules, afin de pouvoir les corriger. Tel était le sens tout pratique de cette célèbre maxime inscrite autrefois sur le temple de Delphes : t Connaistoi toi-même, v C'est là l'interpréUition que Socrate lui-même en donnait dans ses conversations avec ses disciples :

Dis-moi, Euphydème, as-tu jamais été à Delphes? — Deux fois, par Jupiter. — Tu as donc aperçu l'inscription gravée sur le temple : Connaix-toi toiméinef — Oui, certes. — Penses-tu que pour se connaître soi-même il suffise de savoir son aom? Ne faut-il pas quelque chose de plus? Et comme les acquéreurs de chevaux ne croient pas connaître la bête qu'ils veulent acheter tant qu ils n'ont pas examiné si elle est obéissante ou rétive, vigoureuse ou faible, vive ou lente, etc. da même se connaît-on bien soi-même si l'on ne sait pas véritablement ce que Ton taul? — Non, sans doute. — 11 est donc évident que cette connaissance de soimême est pour l'homme la source de beaucoup de biens, tandis que l'erreur .sur son propre compte l'expose à mille maux. Ceux qui se connaissent bien savent ce qui leur est utile, distinguent ce qu'ils peuvent faire de ce qu'ils ne peuvent pas; or, en faisant ce dont ils sont capables, ils se procurent le nécessaire et vivent heureux. Au contraire, ceux qui ne se connaissent pas échouent dans tout/» leuri entreprises, et tombent dans le mépris et le ridicule*

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