CHAPITRE II
RotioDS d'économie politique'.
586, Définition. — L'économie politique est la science de la
richesse : elle se rattache au droit naturel par l'idée de travail etl'idée dep7'opriélé : car c'est le travail qui est le principal agent producteur de la richesse; et toute richesse, dans le sens le plus usuel, est plus ou moins objet de propriété : seulement le droit naturel étudie ces deux idées au point de vue du droite et l'économie politique les étudie surtout au point de vue de Vutililé. Mais on sait que les limites des sciences ne sont jamais absolument fixes, et qu'elles pénètrent toujours plus ou moins les unes dans les autres.
Il y a dans le développement de la richesse, quatre phénomènes principaux.; \si production, la circulation, h distribution ou répartition, et la consommation.
587.1. Prodaction. — L'homme ne crée rien à proprement parler: c'est toujours la nature qui produit tout. Mais la nature, livrée à elle-même, serait impuissante à satisfaire à tous les besoins de l'homme*. C'est l'homme lui-même qui, en coopérant avec la nature, devient la principale cause de la production.
Les deux agents de production sont : le travail et le capital.
588. Le travail. — Le travail est l'application do l'activité humaine aux forces de la nature. L'homme er réalité ne produit qu'une seule chose, du mouvement : il met les corps enpré-
1. Nous avons pris surtout pour base de ce un nomme, et qu'elle en nourrit aujourd'hui petit résumé l'excellent Manuel d'économie douze cents. Telle est la proportion de cc qui folilique de M. fiaudrillart. revient à la terre et au travail dans la produc-
2. On a calculé que, dans l'état de nature, tion de la richeste. Me lieue carrée suffirait à peine pour nourrir
senop les ans des autres, el, par là il les amène à produire re qui lui est utile. Il sème, il laboure, il moissonne; il fond dans desciruscls : de tous ces rapprochements de substances naissent (les composés nouveaux qu-'il applique à son usage.
L'économie j)olitique, aussi bien que le droit naturel, revendique la Uberlé du travail. Ce que celui-ci réclame au nom de la justice, elle le recommande aussi au nom de l'utilité. Elle montre l'infériorité du travail i^ervile sur le travail libre. L'esclavap;e est une cause d'appauvrissement. Il n'est donc pas moins proscrit par l'intérêt social que par l'humanité.
Le régime des corporations qui a duré jusqu'en 1789 n'était pas Tesclavage; mais comme il était contraire à la liberté du travail, il restreignait par là même la production, il donnait naissance à d'innombrables procès qui se chiffraient par 800 000 francs de dépense par an; il tarissait l'esprit d'invention. La suppression des corporations a eu pour conséquence la libre concurrence qu'il ne faut pas confondre avec l'antagonisme déloyal, qui procède par fraude et par contrefaçon. La vraie concurrence n'est autre chose que l'émulation, qui est le principe le plus actif du progrès.
589. L'invention. — Une des applications les plus remarquables du travail humain est l'invention, c'est-à-dire la découverte d'agents nouveaux de production, ou la simplification des moyens connus. Une invention comme celle de la puissance motrice de la vapeur, multiplie tout à coup la richesse dans des proportions inattendues, parce qu'elle remplace une somme considérable de travail, qui peut s'appliquer à autre chose.
590. Division da travail. — La division du travail est la sépatien des diverses industries, ou la subdivision des tâches dans la même industrie. Ad. Smith, dans son Traité de la richesse des nations{Qh. i), a révélé le premier la puissance de la loi de division du travail; et il en a donné un exemple frappant et qui a fait sensation dans la labrication des épingles. Les effets de la division du travail sont les suivants : 1° elle développe l'adresse de l'ouvrier, qui s'habitue à faire toujours la même chose, et par conséquent à la faire de mieux en mieux ; 2° elle épargne le temps ; car elle dispense de passer d'un ouvrage à un autre ; 3° elle facilite le travail et fait découvrir des méthodes d'abréviation. On a cal-
lANET, Philosophie. 41
culé que, sans la division du travail, la vie d'un homme suffirait à peine pour la fabrication d'une montre.
591. Le capital. — On entend par capital « cette portion de la richesse créée qui sert à la production d'une richesse nouvelle, ou, ze qui revient au même, un produit épargné, destiné à la reproduction^. » Ainsi le blé que j'épargne pour ressemer, le bois que j'utilise à faire des outils, la terre que je fertilise par des engrais, enfin l'argent lui-même, lorsque au lieu de le dépenser je l'emploie à améliorer ma terre ou mon industrie, «ont des capitaux.
Le capital a été fort attaqué de nos jours; mais c'est surtout en tant qu'il se fait payer lorsqu'il est prêté à autrui : le prix de cet emprunt est ce que l'on appelle V intérêt ; nous y reviendrons plus loin, en parlant de la répartition des richesses (-iO). Mai^ ie capital en lui-même est, d'une par tj/éyùme; car chacun a le droit d'épargner sur sa jouissance pour satisfaire à l'utilité; et d'au* tre part, il est utile et même nécessaire; car si chaque objet produit était immédiatement consommé, l'homme serait toujours en face des forces naturelles, comme il l'a été à l'origine; il devi'ait encore labourer avec ses mains, ou attendre que la terre produisît d'elle-même ce aont il aurait besoin : c'est par l'application du capital qu'il a multiplié presque à l'infini les forces productives de la nature. D'ailleurs la conservation du capital est une œuvre de prévoyance, de victoire sur soi-même; et il est par là encore un agent de moralité.
Le capital n'est pas l'ennemi du travail; ils sont nécessaires l'un à l'autre : c Le cultivateur ne peut pas labourer la terre sans sa charrue ou sa bêche; il ne peut pas utiliser les fruits de sa récolte sans des chariots, des animaux de trait... Le forgeron ne forge pas sans son enclume et son marteau. > Réciproquement, le capital ne peut pas fonctionner sans l'assistance de l'homme. Toute augmentation accroît et étend le cercle du travail Aurait-on pu percer le mont Genis, faire des chemins de fer dans le monde entier, sans capital? Or ces entreprises prodigieuses ont multiplié en proportion les débouchés du travail.
Un voit par là combien les accusations souvent exprimées contre les machines sont injustes : car d'une part, en augmentant la production, elles augmentent le bien-être de tous; et
i, Bcudrillart, part. II, ch. I«.
de l'autre, en rendant possil)le une multitude d'industries nouvelles, elles a tcroissent par cela même la puissance du travail.
592. II. Circulation de» ricliesses. — Les richesses, une fois produites, ne sonl pas toujours immédiatement consommées par le producteur lui-même. Il s'en sert le plus souvent pour s'en procurer d'autres : c'est ce qu'on appelle Véchange.
593. L'échange. — Si l'homme devait produire lui-même tout ce qui est nécessaire à ses besoins, il serait obligé de pratiquer à la fois toutes les industries : ce qui est impossible, et contraire à la loi de la division du travail. Mais la nature et l'intérêt lui suggèrent un moyen bien plus simple; c'est d'échanger les produits qui lui sont inutiles pour d'autres produits que les autres hommes fabriquent comme lui-même en nombre supérieur à leurs propres besoins. Celui qui fait des sabols, les échange avec ceux qui font des chapeaux ou des habits. Sans quitter sa propre industrie dans laquelle il devient de plus en plus habile, il s'approprie par l'échange les résultats de toutes îes autres industries.
594. Loi de l'offs'e et de la demande. — Un même objet ne s'échange pas toujours contre les mêmes objets, ou le même nombre d'objets différents, et il faut tantôt plus, tantôt moins d'une certaine marchandise pour en obtenir d'autres en échange. Cette quantité relative des objets échangés est ce qu'on appelle leur l'a^eur ou leur prix; et ce prix est déterminé par une loi fondamentale que l'on appelle la loi de Voffre et de la demande. L'offre est la proposition que je fais à autrui de prendre mes propres produits ; et la demande est la proposition que je lui fais de prendre les siens. Or, il est évident que si j'ai plus besoin de ses produits qu'il n'a besoin des miens, il me faudra lui donner plus qu'il ne me donnera lui-même pour obtenir ce que je désire; et si, au contraire, le besoin vient à changer, ce sera moi qui exigerai davantage pour un même objet. On voit par là que le prix des objets doit varier selon les besoins respectifs des contractants. En d'autres termes, le prix d'un objet s'élève à mesure qu'il est plus demandé et moins offert, et réciproquement. Telle est la loi célèbre de l'offre et de la demande qui n'est que l'expression de la nature même des choses, et qui ne peut êtra
7 , HOTIONS D'ÉCONOMIE POuITHiUl.
contrariée par des lois factices qu'au détriment du bien-être gé» néral.
595. i^a monnaie. — A la rigueur, dans unesociéfé très simple, les choses peuvent se passer comme nous venons de le dire : les objets s*échangent directement contre les objets, le blé conire le fer, les moutons contre les vaches, etc. Mais ce genre d'échange est extrêmement incommode et ne peut pas s'étendre bien loin, c Je possède tant de kilogrammes de laine, tant de mètres de coton, et je voudrais avoir du blé. Je porte, Dieu sait au prix de quels efforts et de quels frais, ma richesse encombrante chez un cultivateur : il a du blé, mais c'est du vin qu'il demande ; je cherche à m'en procurer pour le lui donner ensuite; le vigneron n'a pas besoin de mon coton et de ma laine; le fabricant qui la recevrait ne possède ni vin, ni blé qu'il puisse me céder. » (Baudrillart, II, m.) On voit quelles complications accompagnent l'échange en nature. Ajoutez que beaucoup de ces marchandises ne sont pas divisibles; j'ai besoin d'un sac de clous, et je n'ai qu'un mouton à offrir. Comment faire?
Ces difficultés ont conduit instinctivement les hommes à une invention merveilleuse : celle de la monnaie] c'est-à-dire d'un instrument d'échange qui pût être accepté par tous, et échangé lui-même contre quelque marchandise que ce soit. Il s'agissait donc de trouver une matière propre à servir de mesure à toutes les valeurs. Cette matière, on l'a trouvée chez presque tous les peuples dans les métaux, et surtout dans les métaux précieux, Vor et V argent.
596. Conditions de la monnaie. — Pour que la matière de la monnaie pût remplir les fonctions que nous venons de dire, elle devait répondre aux conditions suivantes : 1° Il fallait qu'elle eût elle-même une certaine valeur, une valeur réelle et non de convention; 2° qu'elle fût incorruptible pour conserver toujours cette même valeur; 3° divisible pour s^ proportionner à tous les achats ; 4° susceptible de recevoir v ne empreinte, afin qu'elle pût être garantie par l'autorité publique; 5" assez rare pour que les parties en pussent être petites, mais pas assez pour qu'elles le soient trop.
Les métaux seuls, et surtout les métaux précieux, l'or et l'argent répondent à ces conditions : seuls ils ont le titre véritable de monnaie : on y ajoute le cuivre, comme monnaie d'ap-
point pour les petites sommes; c'est ce qu'on appelle la monna-e de hillon.
C'est une question de savoir si l'on doit se servir à la fois de deux métaux comme monnaie. Selon la plupart des économistes, il ne devrait y avoir qu'une seule mesure entre les valeurs; par conséquent un seul métal devrait être rigoureusenu^ni alTeclé du titre de monnaie. C'est ce qu'on appelle V unité monétaire ou l'étalon unique. Mais cet idéal théorique n'est pas encore réalisé. C'est une question actuellement pendante dans un ^irand nombre d'États, et particulièrement en France. La monnaimétallique prend le nom de numéraire.
597. Le crédit; le papicr-niounaie. — C'est l'un des privilèges de l'homme et l'un de ses litres les plus élevés de 'pouvoir prévoir l'avenir. C'est en vertu de cette prévision que les hommes peuvent contracter les uns avec les autres sans avoir actuellement entre les mains l'instrument d'échange nécessaire, c'est-àdire le numéraire, mais avec la certitude qu'on l'aura entre les mains à telle ou telle époque de l'avenir. Dans celte condi lion, l'un promet, l'autre accepte la promesse qui peut être verbale entre amis, mais qui prend une autorité plus grande, et une valeur commerciale quand elle est écrite. Ces sortes de promesses prennent des noms divers suivant les diverses circonstances : ce sont des billets à ordre, des lettres de change, des warrants, etc. Sous toutes ces formes la représentation par le moyen du papier de valeurs réelles ultérieurement réalisables, est ce qu'on appelle le crédit; et les établissements où l'on peut, moyennant escompte, réaliser quand on le veut avant l'é^ chéance le papier circulant, dans des conditions de solvabilité déterminées, s'appf^llent des banques.
Le papier de crédit devient donc comme on le voit un auxi' liaire ou succédané de la monnaie. Mais grâce à des mécanismes de plus en plus savants et compliqués, le papier peut devenir par l'usage presque identique à la monnaie elle-même : C'est ce qui arrive en France, par exemple, pour h oillet de banque, que personne ne se refuse à accepter comme une monnaie aussi sûre et beaucoup plus commode que l'or et l'argent. Supposons en effet tel billet que vous puissiez toujours et à tout moment échanger contre du numéraire, n'est-il pas évident qu'il pourra en tenir lieu? Or, si vous supposez une banque ayant une réserve d'or et d'argent, appelée encaisse^
ut NOTIONS D'ÉCONOMIE POLITIQUE.
et UD capital certain, de telle sorte qu'elle puisse être assurée de poavoirpayer à vue tout papier émis par elle, ce papier jouira évidemment de. propriétés de la monnaie elle-même. Mais, dira-t-on, si elle a le numéraire, à quoi sert de l'encaisser et de répandre du papier à la place? C'est que la banque émet plus de papier qu elle n'a de numéraire, le triple par exemple : elle triple donc par là même la puissance de l'instrument d'échange. Où donc est la sécurité? Elle est dans ce fait tout psychologique, mais absolumentcertain, et fondé sur l'expérience, c'est que tout le monde ne viendra pas le même jour et à la même heure échanger ses billets contre de l'argent, et même ne les changera pas du tout, car il est plus commode d'avoir mille francs en papier que de les avoir en métal.
On voit aussi par là quels sont les dangers du papier-monnaie. C'est la facilité de Vémission. Lorsque le papier, au lieu d'être émis par des banques, sous des conditions très sévères, et avec des garanties évidentes, l'est par l'État lui-même dans de pressants besoins, lorsqu'au lieu d'être immédiatement réalisable en numéraire, il est hypothéqué sur des Valeurs immobilières, telles que des terres, des forêts^ eic, et surtout dans des conditions critiques qui rendent dilTiciles la liquidation de ces valeurs, d'une part l'incertitude du gage, de l'autre l'augmentation croissante du papier, lui ôte progressivement toute valeur et il finit par s'avilir complètement, après avoir successivement ruiné tous ceux par les mains desquels il est passé. C'est ce qiii est arrivé pour les actions de la banque de Law; c'est ce qui est arrivé à la Révolution, pour les assignats.
Ce qui est vrai, c'est que jamais le papier n'est à proprement parler une monnaie : il lui manque une condition essentielle, c'est d'avoir une valeur par lui-même, et d'être limité par la nature des choses. Le papier n'est jamais qu'une promesse, et sa valeur est toujours en proportion des gages qui assurent sa transmutation en numéraire.