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II. Réponse à l'objection tirée de l'erreur

La seconde objection se tire de l'erreur. Elle se résume ainsi : puisque l'homme se trompe quelquefois, ne peut-il pas se trom- per toujours ? Nous répondrons :

a) L'erreur suppose la vérité. En effet, l'idée de faux est essentiellement relative : elle n'a de sens que s'il y a quelque chose de vrai; si rien n*est vrai, rien n'est faux; et par conséquent il n'y a pas d'erreur. Comment les hommes seraient-ils arrivés à savoir qu'ils se trompent en certains cas, s'ils n'avaient reconnu que dans d'autres ils ne se trompent pas ? On parle par exemple des erreurs des sens, des illusions d'optique : comment savonsnous que ce sont des erreurs et des illusions, si ce n'est par comparaison à ce qui n'est ni erreur, ni illusion? On se trompe en raisonnant : mais cela prouve précisément qu'il y a des conditions dans lesquelles on ne se trompe pas; ces conditions connues du raisonnement vrai sont ce qui nous autorise à juger que tel raisonnement est faux.

h) L'erreur étant ainsi la preuve même qu'il y a de la vérité, comment se fait-il que l'homme se trompe ? Ce n'est que par le mauvais emploi de ses facultés (445). Remarquons d'abord que les facultés premières, celles qui nous fournissent tous les matériaux de nos connaissances, sont en elles-mêmes infaillibles. L'erreur n'est jamais que dans la conséquence, c'est-à-dire dans l'induction ou la déduction (446) : même ces deux procédés, pris en soi, sont aussi légitimes que les facultés premières; ce sont des procédés excellents lorsque rien n'altère leur exercice légitime, mais la sensibilité et l'imagination viennent en fausser les résultats. A prendre les choses d'une manière absolue et purement théorique, il serait possible d'éviter toute erreur en se bornant à affirmer soit les premiers principes, soit les données immédiates de l'expérience, et à en tirer les conséquences par l'observation la plus scrupuleuse des règles de l'induction et de la déduction. Mais ce moyen n'est praticable que dans la science : dans le cours ordinaire de la vie on est forcé d'affirmer trop et trop vite, pour être sûr d'appliquer à la rigueur les lois du raisonnement. Cependant, si l'on ne peut atteindre à une infaillibilité complète, on peut du moins en approcher : et ce n'est pas en mettant^sur la même figne l'erreur et la vérité, c'est en remarquant avec soin, au contraire, les signes qui nous apprennent à distinguer l'une de l'autre, en un mot en appliquant aussi ri'""^reusement que possible la règle de Descartes, t de ne rien au^ettre pour vrai qui ne nous paraisse évidemment être tel >.

c) Nous venons de parler de l'erreur en général : on pourrait appliquer les mêmes considérations aux diverses espèces d'erreurs «t en particulier aux erreurs des sens. On a vu déjà (129) que ces erreurs ne sont pas imputables aux sens eux-mêmes, mais à l'interprétation que nous faisons de leurs données. Au lieu de dire avec Descartes : Les sens nous trompent quelquefois, ils peuvent donc nous tromper toujours; il faut dire : Les sens ne nous trompent jamais, lorsque nous nous confions à leur seul témoignage et que nous n'y ajoutons rien.

d) On objecte encore la difficulté de distinguer la veille du sommeil. On fait observer que pendant lé rêve nous croyons à la réalité des objets fictifs avec la même foi et la même certitude que pendant la veille aux objets réels qui nous entourent. Mais d'abord, on ne peut nier qu'il n'y ait une présomption légitime en faveur de l'état de veille. En effet, d'abord la clarté est bien plus grande quand nous sommes éveillés que quand nous rêvons.

798 MtTAPUiblUUh El lllliOUlCËE.

Incohérence de perceptions, contradictions flagrantes, vague des conceptions : tels sont les caractères du rêve. Au contraire, concience nette et distincte de tout ce qui se passe en dehors de nous, liaison et cohérence des perceplions, respect du principe de contradiction : tels sont les caractères de la veille. La veille est donc déjà, par là, supérieure au rêve. De plus, comme nous l'avons dit, le rêve n'est qu'une réminiscence, un reflet de rétat de veille ; celle-ci, au contraire, suppose une perception première, immédiate de la réalité : elle ne peut donc pas se confondre avec lui. Si la veille elle-même était un rêve, il faudrait supposer par analogie une veille antérieure dont elle serait le rêve, et une autre encore avant celle-là, jusqu'à ce qu'on arrive enfin à une véritable veille. Pourquoi ne pas admettre que c'est précisément celle où nous sommes?

e) Mêmes observations pour la distinction de la folie et de ia raison. La raison est à la folie ce que la veille est au rêve. D'une part incohérence et désordre, de l'autre suite et liaison de perceptions Dans les cas même où la folie a une certaine suite, il y a toujours désaccord avec le milieu extérieur. La raison au contraire est essentiellement en accord soit avec elle-même, soit avec le milieu. D'ailleurs, à quoi reconnaissons-nous qu'un homme est fou, si ce n'est en comparant son état à l'état de celui qui ue l'est pas ? La raison est donc une mesure qui sert à délerjiiiner la folie. Si tout le monde est fou, personne ne l'est.

oui SScpouse a rot>|cciiou tirée de» cuuti>adgcElii»{ii» liuEuaines. — Le plus imposant des arguments sceptiques, qui se lie de très près au précédent, mais qui peut s'en distinguer et être considéré en lui-même, est celui qui se tire de l'opposition et de la contradiction des opinions. On peut répondre à cet argument de deux manières : 1' en établissant que celte opposition n'est pas absolue, que les hommes ue sont pas en désaccord sur toutes choses ; 2° en montrant que la diversité des opinions n'est pas toujours une cause ni une preuv» d'erreur.

1° Et d'abord, si les hommes n'avaient absolument rien de commun, comment po irraient-ils s'entendre entre eux et former une société? Sans quelques notions communes, comment comprendre la parole, l'éducation, la discussion même, en un mot toutes les opérations de nos facultés sociales? Il est néces- Baire que les hommes partent de quelques principes communs.

LE SdiPTlClbAlï;. •/»&

D'ailleurs, puisqu'il y a entre les hommes une conformité incontestable d'organisation physique, il est naturel d'en induire qu'il y a aussi une conformité semblable entre leurs facultés intelleotuelles et morales.

C'est là une première présomption que les faits viennent confirmer. ^

a) Tous les hommes ont les organes des sens, et les mêmes organes. Les exceptions mêmes confirment la règle : car elles prouvent que les perceptions sont dues à l'existence de ces organes. Or tous les hommes croient aux données des sens et sont persuadés de l'existence objective des choses matérielles. Les doutes qui portent sur cette existence sont tout spéculatifs, et les sceptiques sont les premiers à oublier leur système dans la pratique. De plus, toutes les données des sens sont identiques. Est-il un homme qui n'ait pas la notion d'étendue? En est-il un qui n'ait pas la notion de solidité, de résistance, de poids? N'en est-il pas de même de la couleur et du son, pour ceux du moins qui ont des yeux et des oreilles? La sensation de saveur n'estelle pas aussi essentielle à l'homme que la nutrition elle-même? Les différences peuvent porter sur telle ou telle nuance de sensation, mais non sur la sensation elle-même. Voilà donc déjà un fond solide, commun à tous les hommes.

h) 11 en est de même des notions de conscience. Nul homme ne doute de sa propre existence. Tous savent ce que c'est que la douleur. Personne n'ignore la différence de l'espérance et du regret. Tous savent ce que c'est que penser, raisonner, vouloir, non pas avec la précision du psychologue, mais d'une manière suffisante pour appliquer ces expressions avec justesse quand il ne s'agit que de la pratique.

c) Enfin, une troisième catégorie de notions universellement reconnues, ce sont les principes de la raison, non pas sans douta sous leur forme abstraite, comme on les exprime dans l'école, mais d'une manière toute pratique, qui n'est pas moins sûre. Le paysan ne dit pas que ce qui est est y mais il sait très bien que sa maison est sa maison et que son champ est son champ. Il ne dit pas : tout phénomène a une cause, mais il sait très bien que si sa vache a disparu, c'est que quelqu'un l'a prise. Il y a donc coraînuoauté de raison, comme l'a dit Fénelon : < La même raison qui m'apprend que deux et deux font quatre, apprend en ce moment la même chose à la Chine et au Japon. »

d) De même que le fond commun et primitif de toutes nos

SOO MÉTAPHYSIQUE T THÉODICÉE.

pensées est identique chez tous les hommes, de même les procédés qui travaillent sur ces données pour enrichir nos connaissances sont soumis à des lois identiques. L'induction et la déduction ont des lois qui ont été déterminées par la logique; or ces lois sont les mêmes pour tous les esprits. Sans doute, les hommes n'appliquent pas toujours ces lois convenablement; mais ce n'est pas la faute de nos facultés elles-mêmes ; et la logique démontre les causes de nos erreurs, en même temps qu'elle explique les lois de la vérité. Ainsi l'entendement est constitué de la même manière chez tous les hommes.

e) Si nous passons des principes ou des facultés aux connaissances et aux doctrines, nous verrons encore qu'il y a infiniment plus d'accord qu'on ne le dit. Gela est évident d'abord dans les sciences. Tous les savants sont d'accord sur la géométrie et sur les mathématiques ; tous le sont également sur les lois de la physique et de la chimie. Sans doute, cet accord est moins grand dans les autres sciences, parce qu'elles sont plus récentes et moins avancées; de plus, cet accord n'est pas le même dans toutes les parties de la science, suivant qu'elles sont elles-mêmes plus ou moins bien établies : mais on peut affirmer qu'il y a dans les sciences un nombre considérable de vérités dont on ne doute pas. C'est surtout dans l'ordre moral et philosophique que l'on invoque l'argument de la contradiction humaine. Mais, là même, on peut signaler l'existence d'un grand nombre de vérités universellement admises *.

2° Mais, en admettant même que l'opposition et la diversité des opinions humaines fût aussi grande qu'on le prétend, nous croyons qu'il n'y a pas encore à tirer de là un argument contre la raison humaine.

a) Signalons d'abord une confusion que l'on fait d'ordinaire entre les mœurs et les opinions. Il ne faut pas confondre la diversité des mœurs et des coutumes avec celle des croyances et des jugements : l'une en effet n'a rapport qu'à la conduite, l'autre à la vérité. On comprend, en effet, que la diversité des climats et des tempéraments amène des habitudes différentes : cela ne prouve rien contre la certitude. Que les Arabes se mettent en blanc, tandis que nous affectionnons le noir, quel rapport cela a-t-il avec la vérité? Des peuples commerçants doivent avoir

I. Nons avons longuement développe ce principe dans notre Morat9,{Vitf,UT. III, ch. ttt te ÎTfjife} ialiîé dei rwliont moratt».) Noua y renTOyons lé lect^r.

LE SCEPTICISME. 80i

d'autres usages que des peuples cullivaleurs, (es peuples maritimes d'autres coutumes que les peuples continentaux; sans doute, de ces dilïerences de mœurs peuvent résulter des différences d'opinions, mais, en elle-m'^me, la différence de mœurs doit être écartée du débat.

b) La diversité des opinions serait peut-être un argument contre la certitude, si elle n'était que diversité et contradiction; elle est autre chose: elle est développement et progrès. Les idées d'un enfant ne sont pas celles de l'homme; est-ce là une contradiction? Non, sans doute; car l'homme, à mesure qu'il a plus d'expérience, doit savoir plus et mieux que l'enfant. Ce qui est vrai de l'individu est vrai de la race humaine. A chaque époque de l'histoire, vous voyez des opinions disparues et d'autres qui leur succèdent; mais vous constaterez aussi que très souvent cette différence résulte d'un progrès réel qui se continue de gé« nération en génération, m\ilgré quelques alternatives et quelques oscillations. Autrefois on croyait aux sorciers, aujourd'hui on n'y croit plus : est-ce. une contradiction? Non, c'est le passage de l'erreur à la vérité. Il en est de même de tous les progrès sociaux : abolition de l'esclavage, abolition de la torture, abolition de sacrifices humains, substitution de la monogamie à la polygamie, etc.

c) En outre, l'erreur elle-même n'est pas toujours absolue; elle peut contenir une part de vérité *. D'où il suit que l'opposition des opinions et des systèmes n'est souvent qu'une opposition de points de vue : nul n'a complètement tort; nul n'a complètement raison. Gela est vrai surtout des systèmes philosophiques, dont aucun n'est complètement erroné. De là cette maxime célèbre de Leibniz : « Tous les systèmes sont vrais dans ce qu'ils affirment, et faux dans ce qu'ils nient. >

d) Enfin, l'on peut dire que les hommes diffèrent beaucoup plus par les applications qu'ils tirent des mêmes principes, qu'ils ne diffèrent selon les principes. Ainsi l'on dit que la loi morale diffère prodigieusement de peuple à peuple, mais ce ne soni que les applications qui varient, car dans tous les pays il y a une morale et des devoirs, des gens qu'on loue ou qu'on blâme, des actions que l'on approuve ou que l'on condamne, etc. De même,

1. Il peut être exagéré de dire que toute er- i dire que cela est vrai pour un grand nomhN leur contient une part de vérité (Brochard, de d'erreurs, V Erreur, p. 130); mais il n'y a rien d excessif

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les hommes peuvent ne pas s'accorder siir la cause d'un événement ; mais tous reconnaissent qu'il a une cause.

e) Pour les contradictions qui se manifestent dans un même siècle, de peuple à peuple, elles s'expliquent de la même manière que celles qui ont lieu de siècle à siècle. D'une part, les peuples sont plus ou moins éclairés, et sont les uns par rapport aux autres comme les enfants et les vieillards. Il faut distinguer la diversité des mœurs et celle des opinions. Enfin plus les peuples s'éclairent, plus on voit qu'ils arrivent à un même état d'opinions et de pensées.

/) Quant à la contradiction de chaque individu avec lui-même, elle s'explique soit par le progrès de l'âge, soit par l'intervention de la sensibilité dans l'intelligence. Eniin, si nous considérons l'opposition prétendue de nos facultés entre elles ou avec ellesmêmes, l'analyse nous montrera que cette opposition n'existe pas, qu'elle n'est qu'apparente, qu'elle vient de ce que nous intervertissons l'ordre des iacultés et que nous les employons hors de leur compétence. Appliquées dans les limites de leur juridiction légitime, elles ne se contredisent jamais.

658. Réponse à l^argnment da diallèle. — Il ne reste plus qu'à discuter le dernier argument des sceptiques, celui qui impute à la raison un cercle vicieux inévitable toutes les fois qu'elle veut se démontrer elle-même.

D'abord cet argument est sujet à rétorsion : car si la raison est suspecte lorsqu'elle se défend-elle-même, elle l'est également lorsqu'elle s'attaque : en effet, les sceptiques se servent de la raison pour la combattre, aussi bien que les dogmatiques pour la justifier. Pour être conséquent, le scepticisme devrait douter de son scepticisme, et même douter de son doute, et ainsi à l'infini. Mais laissons ces subtilités aux philosophes de l'antiquité. Allons droit à l'argument. On ne peut, dit-on, justifier la raison, une fois qu'elle a été mise en question. Soit; mais de quel droit la mettre en question? Tant qu'on oppose telle objection, tel argument, il y a lieu à discussion, sans doute : mais la raison en elle-même est hors de causei elle sert à la défense aussi bien qu'à l'attaque. Il y a un terrain commun de part et d'autre; on invoque des faits, que l'on interprète à l'aide de méthodes autorisées. Mais, si l'on va plus loin, si l'on s'en prend non pas à tel usage de la raison, mais à la raison en elle-même, sur quoi repose un pareil doute? A quoi

con discuter une supposition purement gratuite? Je ne. parle pas ici des contradictions imputées à la raison, de ses erreurs, de ses ignorances, objets des arguments précédents : je parle de ce doute tout spéculatif qui consiste à se dire à soi-même ; qui me prouve que ma raison est légitime et véridique? Qui me prouve que si elle était faite autrement nous ne verrions pas les choses autrement? C'est cette supposition qui est toute gratuite; c'est une hypothèse chimérique et hyperbolique. Il faut reconnaître avec Joulîroy qu'un tel doute est insoluble; mais il faut reconnaître aussi qu'il est pratiquement impossible : car nul ne peut penser avec une autre raison que la raison humaine, et lors même que l'homme la traduit devant son tribunal, c'est encore, c'est toujours devant le tribunal de sa raison.

Est-ce à dire que nous ne puissions pas nous élever à l'idée d'une raison supérieure à la nôtre, et qui serait par rapport à nous ce qu'est notre propre raison par rapport à l'intelligence des animaux ? Non sans doute, et nous pouvons très bien accorder que l'intelligence humaine verrait les choses tout autrement qu'elle ne les voit, si elle devenait l'intelligence divine. Mais en faisant cette hypothèse, nous sommes bien loin de jeter le doute sur la raison tout entière : car c'est précisément en se consultant elle-même qu'elle voit ses limites, et c'est aussi en prenant conscience d'elle-même dans son fond qu'elle se conçoit sous la forme d'une intelligence absolue et infaillible. En un mot, c'est la partie la plus élevée de notre raison qui met en question son emploi inférieur : c'est donc encore en elle même qu'elle trouve on point d'appui pour s'élever au-dessus d'elle-même.

059. CpîterîEun de la eertitade. — A la discussion du scepticisme se rattache la question du critérium de certitude. On entend par critérium (de xptW, juger) la marque ou le signa par où l'on distingue une chose d'une autre. Le critérium de la certitude ou de la vérité serait donc le signe auquel on reconnaîtrait qu'une chose est vraie, et qu'on a le droit d'en être certain.

Plusieurs espèces de cri^eria ont été proposées. Les principaux sont : 1° Le consentement universel ; 2° la véracité divine; 3° l'ac tord de lapensée avec elle-même ; 4* V évidence.

a) Consentement universel. — Ce système a été soutenu par l'abbé de Lamennais dans son Essai sur V indifférence en matière de religion. Il consiste à dire que la raison individuelle de l'homme est essentiellement erronée et impuissante, mais que la

gl)4 MEfAI'HYSiyut ET THËODICEE.

vérité résulte de l'accord de tous les hommes dans leurs jugements. L'auteuraccordeseulementque, lorsqu'il s'agit de science, on ne requerra que l'accord des hommes compétents. Ce système, depuis longlempsabandonnéjdonne lieu aux objections suivantes : i* si chaque homme en particulier est incapable de connaître la vérité,comment tous les hommes réunis pourraient-ils l'atteindre^ 2" Par quel moyen s'assurer du consentement universel luimême (par exemple de l'existence des autres hommes, de leur affirmation, etc.), si ce n'est par le moyen des facultés mêmes qu'on a commencé par mettre en doute?

b) Véracité divine. — Le principe de la véracité divine a été proposé par Descartes concurremment avec le principe de l'évidence. En croyant les fortifier l'un par l'autre, Deseartes tournait en réalité dans un cercle vicieux. Dieu, dit-il, ne se trompe pas: il est infaillible; il ne ment pas, puisqu'il est parfait. Il ne peut donc pas nous tromper. Or, comme c'est lui qui nous a donné notre raison, cette raison ne peut nous tromper quand nous en observons les lois. Mais en supposant que cette doctrine pût servir en effet à défendre la raison humaine contre jes attaques du scepticisme, elle ne pourrait nous fournir un véritable critérium, puisqu'elle ne nous apprend pas dans chaque cas particulier en quoi consiste l'usage légitime de la raison. Il faudrait toujours y ajouter le critérium de l'évidence. Mais de plus, si nous ne croyons pas d'abord à notre raison, sur quoi nous fondons-nous pour affirmer la véracité de Dieu et même son existence?

Les deux criteria précédents sont l'un et l'autre extérieurs à la ▼ènié : or tout critérium de ce genre tombera toujours sous l'objection du cercle vicieux : car, destiné à garantir l'usage de la raison, il aura toujours besoin d'elle pour être lui-même constaté ou prouvé.

3° Accord de la pensée avec elle-même. — Ce critérium qui a été quelquefois proposé par Leibniz, a l'avantage sur les précédents d'être un critérium interne inhérent à la vérité même. Mais il tombe à son tour sous les objections suivantes : 1° Pour reconnaître que la'pensée s'accorde ou ne s'accorde pas avec ellemême, il faut ^,'abord qu'il y ait en nous une faculté de distinguer le vrai du faux, de remarquer la contradiction et la non-contradiction; car si ma raison était essentiellement erronée, qui me prouve qu'elle ne me ferait pas voir de la contradiction là où il n'y en a pas? 2° La contradiction est sans doute une preuve qu'une

pensée est fausse; mais la non-contradiction ne l'est pas qu'une pensée est vraie. Il y a nombre de propositions non-contradictoires qui ne soîi; pas des vérités. La non-contradiction est le signe du possible, non du réel.

4° Évidence. — Le seul critérium possible, c'est Vévidence, Mais peut-on appeler l'évidence un critérium? Si le critérium est un signe, il faut qu'il y ait différence entre le signe et la chose signifiée. Or l'évidence ne se distingue pas de la vérité : elle est la vérité même, en tant qu'elle se manifeste à l'esprit. On a cependant fait souvent des objections au critérium de l'Évidence, Il n'est pas certain que tout ce qui est clair et distinct soit vrai. Les choses les plus évidentes peuvent être contredites par l'expérience. Cette objection peut tomber contre le critérium de Descartes, tel qu'il a été entendu quelquefois, mais non pas contre le principe de l'évidence, pris en soi. En efTet, Descartes se plaçait surtout au point de vue de l'évidence mathématique ou rationnelle; mais ce que nous appelons évidence est tout aussi biea l'évidence de fait que l'évidence de raison, et l'expérience ellemême n'est démonstrative que parce qu'elle rend évidente l'existence d'un fait qui était contesté. Par exemple, l'expérience de Pascal sur lePuy de Dôme a rendu évident le fait de la pesanteur de l'air.

En résumé, la vérité est sa preuve à elle-même : comme l'a dit Spinosa : « Celui qui doute de ses idées claires et distinctes est un malade : il n'y a pas besoin d'un philosophe, mais d'un médecin. »

Ea conséquence, nous considérons comme hors des atteintes du scepticisme la raison elle-même, dans son fond, dans ses procédés naturels, dans ses lois essentielles. Le tout est de connaître ces lois et de les bien appliquer. C'est ce que nous apprend la- Logique.

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