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CHAPITRE III

D» lliMaliaM.

Nous avons vu qu*il y a deux manières de supprimer Tobjet de la connaissance : l'une en niant absolument toute faculté de connaître de la part du sujet; — l'autre en réduisant l'objet au sujet. Le premier est le scepticisme; le second est VidéO' lisme.

660. idéaliisme en général. — L'idéalisme*, pris en général, doit être défini : tout système qui réduit l'objet de la connaissance au sujet de la connaissance. Il a été formulé de cette manière : Esse est percipi ; l'être des choses consiste à être perçu par le sujet pensant. Mais pour bien comprendre cette doctrme, il faut résumer les diverses formes qu'elle a prises dans les temps modernes. L'exposition philosophique se confond ici avec l'exposition historique.

661. Idéalisme de Berkeley. — Le premier philosophe des temps modernes qui ait eu une notion nette de l'idéalisme, c'est Berkeley. Suivant lui, ce que l'on appelle les corps, la matière, le monde extérieur, n'a pas de réalité objective. En effet :

1° Toutes les qualités de la matière que nous appelons qualités secondes (saveur, odeur, couleur, son, etc.), ne sont, suivant tous les philosophes depuis Descartes, que les modifications de notre propre esprit.

2° Les qualités dites premières sont l'étendue et la solidité. Or l'étendue n'est jamais connue en elle-même, mais toujours

i. L'étude et l'examen de* théories idéa- pris une certaine faveur en France depuis quel-

lisUs nous paraissent relever de la philosophie que temps, nous avons cru devoir en doontr

«iipi-rieure plutôt que de la philosophie é\é- quelque idée. n«ulaire. Cependant, comme ces théories ont

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par l'inlermédiaire d.-s qualités secondes; elle est donc relative comme elles. Quant à la solidité, elle ne nous est connue que par la sensation de résistance, laquelle ne se dislingue en rien des autres qualités secondes.

3° La substance ou matière qui est censée exister sous ce» qualités premières ou secondes est un être absolument incomprébensible et inconcevable.

Conclusion : il n'y a pas de corps; il n'y a que des esprits.

Tel est l'idéalisme de Berkeley, que l'on a justement appelé immatérialisme.

662. Réalité dn monde extérieur. — Ce qu'on appelle le monde extérieur se compose de plusieurs espèces d'êtres, à savoir : l' les autres hommes; 2° les animaux; 3° les végétaux; 4" les minéraux ou corps proprement dits, qui sont les matériaux de tous les autres.

On remarquera d'abord que les arguments de Berkeley ne portent que contre les corps, mais non contre les esprits. Aucune des raisons qu'il fait valoir n'atteint donc l'existence des êtres conscients, par conséquent celle des hommes et des antiûaux.

Au contraire, il y a des raisons certaines pour admettre l'existence des autres esprits : cette existence repose sur l'induction*. En effet, lorsque nous entendons des sons ou voyons des mouvements qui sont pour nous-mêmes l'expression de certaines pensées, nous devons supposer naturellement que ces mêmes phénomènes sont produits par des esprits semblables aux nôtres; la même induction vaut également, quoi qu'en dise Descartes, pour les animaux.

Il y a donc au moins deux sortes d'êtres dans le monde objectif : les hommes et les animaux. Le moi n'est pas seul dans le monde; et, quand même il n'y aurait pas de corps, par cela seul qu'il y a d'autres esprits que le mien, il y a pour nous des objets de connaissance autres que nous-mêmes. Pour ceux-là, il n'est pas vrai de dire : Esse est percipi.

Passons aux corps proprement dits. La question est de savoir si la même induction qui nous force de croire aux esprits, ne fonde pas d'une manière aussi certaine l'existence des corps : c'est ce que nous pensons.

1 St. Mill, qui est tout à fait bcrklc^ien, ductions les plus c«rUiaei vIBn. Ezan pour l'existence des corps, affirme que l'rxis- d'ilamilton, en. xa.) tance des •utres esprits est foadée sur les io-

80* MÉTAPHYSIQUE ET THÉODICEE

Parmi les sensations qui font connaître les corps, il y en a une en particulier que nous appelons la résistance. Quand nous essayons de continuer un mouvement commencé par nous librement, et que nous rencontrons un corps, ce mouvement est arrêté par ce corps, qui est ce que nous appelons un obstacle.

Maintenant la résistance est une action que nous pouvon» produire sur les autres êtres comme ils la produisent sur nous . De même qu'ils nous résistent, de même nous leur résistons; nous leur faisons obstacle comme ils nous font obstacle euxmêmes. Or, de même que nous ne pouvons pas résister aux autres corps sans produire ce que nous appelons un effort^ de même nous devons supposer que la résistance que nous éprouvons implique de la part de l'obstacle un certain effort; et si nous appelons en nous force la cause de l'effort, nous supposerons de la force dans ce qui agit sur nous, au même titre que nous supposons de l'intelligence là où nous voyons des signes d'intelligence*. La réalité objective des corps, en tant qu'elle se ramène à la force, est donc établie par l'induction. Quant à la réalité de l'étendue, elle est plus sujette à contestation; mais ce n'est plus qu'une question secondaire et qui, même résolue négativement, laisserait subsister la réalité du monde matériel externe ; et c'est tout ce dont il s'agit.

663. Idéalisme de Hnme et de Stnart niill. — Phéno» mènisme absolu. — Les arguments que Berkeley avait dirigés contre les corps ont été tournés, par David Hume et son école moderne (Mill, Bain), contre la réalité de l'esprit et contre la réalité des causes et des substances. Rien n'existe que ce dont nous avons conscience. Or nous n'avons conscience que des phénomènes, et encore de nos phénomènes mlernes, pai conséquent de nos sensations. L'idée de substance n'est pas moins obscure en nous que hors de nous. Il en est de même de l'idée de cause active (186, 187). Ces deux notions doivent se ramener;

I. Pour rendre ce raisonnement plus sea- lutte, il «e dërobe et met à sa place un manne-

rible, nous avons, quelque part, donné cet quin contre lequel, sans le ssvoir, nous coiiti-

«xemple : « Nous remarquons que la matière nuons à lutter : ce mannequin qni nous otTra

est capable de tous les modes d'action que nous la même résistance que l'homme lui-même,

■ttribuons à la force dans les autres linmmes, n'a-t-il pas la même réalité que celui-ci? Les

et dont nous trouvons le type en nous-mêmes mêmes etTcts ne prouvent-ils pas une même

dans l'elTort musculaire : tension, traction, cause? » (Revue des deux Mondes. Mill et

pression, choc. Ne devons-nous pas conclure HamiUon, 15 oct. 1869.; M. Horb Spencer pré-

par analogie qu'il y a dans la matière .|nelqne sente un argument tout à fait semblable contra

cliose de semblable à ce que nous affiinions l'idéalisme. (Principes «te piyc/iojoyie, part. Vll,

jvec cerlitude cbez nos sinublaliles? Un liumine ch. XVII, g 463.) Mlc avec Qoiii dans l'obscuiité : pendant la

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l'une à la collection, l'autre à la succession des sensations. Le moi ou l'esprit n'est qu'une résultante, une abstraction, un être de raison.

664. Réalité de l'esprit. — Nous avons déjà discuté la doctrine de Hume. 11 est impossible de regarder le moi comme une simple résultante, comme un résumé de phénomènes, « un polypier d'images » (Taine). Ceux mêmes qui devraient soutenir cette doctrine laissent échapper l'aveu qu'elle est incompréhensible et que le moi est aussi réel que la sensation elle-même.

€ Le fait de reconnaître une sensation, dit St. Mill {Examen dHamilton^ch. xii, trad, fr., p. 249), de nous la remémorer, est un fait de mémoire le plus simple et le plus élémentaire; c'est le lien qui rattache la conscience présente à la conscience passée. Je crois d'une manière indubitable qu'il y a quelque chose de réel dans ce lien, réel comme les sensations elles-mêmes^ et qui n'est pas un pur produit des lois de la pensée. t>

G65. Kant. — Idéalisme transccndautal. — Dans David Hume l'idéalisme avait dégénéré en pliénoménisme et en scepticisme. Non seulement pkis de ca\i?fis ni de substances, mais encore plus de lois, pins rien de iit^cfcsniro : tout réduit à de pures liaisons habituelles : par cons('u|ueui plus de science.

Kant essaya d'arracher la philosophie à ce scepticisme et de le remplacer par un idéalisme nouveau, qu'il appelle idéalisme transcendantal : voici les bases de cet idéalisme, d'où est sortie la philosophie allemande moderne.

Le grand problème, dit Kant, est de «savoir comment la pensée s'accorde avec son objet. 11 ne s'agit pas seulement des corps ou des esprits, mais de tout objet en général.

Or il n'y a que trois moyens de se représenter le rapport de la pensée et de l'objet :

1" Ou bien la pensée se modèle sur l'objet, elle en reçoit l'empreinte par l'expérience. C'est Vempirisme.

2^* Ou bien il y a accord entre la pensée et l'objet : les lois de l'une sont en conformité avec les lois de l'autre. C'est ce que Kant appelle l'harmonie préétablie intellectuelle {harmonia prœstabilita intellectualis) .

3° Ou enfin c'est l'objet qui se modèle sur la pensée et qui en prend la forme. C'est Vidéalisme transcendantal, c'est le système de Kant.

8JÛ MÉTAFHY>iyl)l-. KT lta.,ouH,EE.

il rejette le pL*emier système, qui, en retranchant toute ooiion à priori, détruit par là même, suivant lui, les garanties (1^ la science et en compromet la certitude rigoureuse.

Il rejette le second système parce que, dans l'hypothèse d'ua accord préétabli entre l'esprit et l'objet, l'esprit n'aurait, dit-il, nulle garantie de cette conformité et serait borné à une croyance purement subjective.

Reste le troisième système, à savoir, que l'objet se modèle sur la pensée. C'est ce système qu'il s'agit de faire comprendre en termes succincts.

Toute connaissance se compose de deux éléments : la matière ei la forme.

La matière est donnée par l'expérience : ce sont les phénO' mènes objets de nos sensations (son, contact, résistance, etc.).

La forme est au contraire apportée par l'esprit. L'esprit en effet a ses lois : ce sont ces lois que nous considérons d'ordinaire comme les lois du monde réel, mais qui ne sont en réalité que les lois de notre intelligence : par exemple, espace, temps, iubstance, cause, absolu. Chacun de ces concepts préexiste en nous, et, se combinant avec les phénomènes venus du dehors, constituent ce que nous appelons les objets.

La réalité objective résulte donc de l'application des lois de la pensée aux phénomènes : les premières sont l'œuvre de la tpontanéité de l'esprit et constituent ce que nous appelons Yentendement; les seconds sont les diverses manières dont nous sommes affectés et relèvent de la sensibilité.

Si l'on fait abstraction des lois de l'esprit, les phénomènes, (\m sont l'objet de la sensation, ne iorment qu une matière confuse et indéterminée, un chaos. Ces phénomènes se coordonnent, se groupent et se classent en prenant la loi me de notre espiit. D'abord, ils entrent dans la forme de l'espace et du temps, et par là se coordonnent en séries. Puis ils entrent dans le moule de l'entendement et s'enchaînent ou se lient sous des causes ou des substances. Enfin les séries forment des tonls dont la raison exige l'achèvement, ou plutôt qu'elle achève elle-même par l'idée d'absolu.

L'union de ces. formes ou de ces idées avec les phénomènes constitue la vérité, laquelle est nécessaire et universelle au point de vue de l'esprit humain, mais non au delà. Tout ce qui (h'passe les phénomènes et les loi.s de l'esprit est inaccessible. iVesi ce que Kant appelle les nuuntcnes, les choses en soi. Kanlne couteste

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pas l'existence de ces noumènes, de ces choses en soi; mais il prétend seulement que nous ne pouvons en rien savoir, que c'est le ciiamp de l'inconnaissable, qu'il nous faut nous limiter au domaine de l'expérience, telle qu'elle est constituée par les lois de Tentendement.

666- Critique de l'idéalisme de Kant. — Ce système est sujet à une double difficulté.

1° Kant demande comment l'objet peut s'accorder avec le sujet ei comment il peut y avoir harmonie entre l'un et l'autre. Mais on peut lui demander également comment le phénomène, qui suivant lui est d&nné et qui ne dépend pas de nous, peut s'accorder avec les lois de notre entendement? D'où vient cet accord? On comprend encore que le phénomène prenne la forme de la sensibilité et qu'il soit perçu à travers l'espace et le temps, puisque c'est la seule manière dont nous puissions voir les choses. Mais il n'en est pas de même des lois de l'entendement : pourquoi les phénomènes prennent-ils la peine de paraître ou de disparaître, selon que notre esprit en a besoin pour se satisfaire?

Par exemple, les lois de l'esprit veulent que quand une première bille en frappe une autre, la seconde se mette en mouvement : or ce second mouvement est un phénomène; et tout phénomène est donné, c'est-à-dire subi par la sensation. Gomment ce second phénomène se produit-il toujours, par cette seule raison que notre esprit en a besoin? Kant lui-même a vu la difficulté et ne l'a pas résolue : « K «îsi clair, di^-il, que les objets de l'intuition sensible doivent être conformes à certaines conditions formelles de la sensibilité ; mais on n'aperçoit pas aussi aisément pourquoi ils doivent en outre être conformes aux conditions dont l'entendement a besoin. Il se pourrait à la rigueur* que les phénomènes fussent de telle nature que l'entendement ne les trouvât point du tout conformes aux conditions de son unité et que tout fût dans une telle confusion que, dans la série des phénomènes, il n'y eût rien qui correspondît au concept de la caase et de l'effet, si bien que ce concept serait tout à fait 'ide, nul et sans signification. » (Critique de la raison pure, irad. Barni, t. I, p. 15-2.)

Nous ne trouvons dans Kant lui-même aucune réponse à la solution de cette question; c'est tout à fait arbitrairement qu'il

i. Pourquoi li la rigueur * Toutes les Traisemblunces au contraire sont pour qu'il en toit aiiiii

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suppose que la faculté inférieure prendra la forme de la facultéi supérieure. Les phénomènes forment une m'a!ière chaotique, ils resteront matière chaotique, quelles que soient ^es lois de l'entendement. Sans doute, dans ce cas-là, il n'y aurait pas de science. Mais en quoi est-il nécessaire qu'il y ait de la science?

2* Une seconde objection est celle de Jacobi : D'où viennent les phénomènes suivant Kant? Ils viennent des noumènes; ils sont les manifestations des noumènes. En effet Kant dit luimême : c Gomment pourrait-il y avoir apparition {Erscheinung)^ sans que quelque chose apparaisse {Etwas erscheine) ^1 r>

Mais, dit Jacobi. considérer les phénomènes comme émanant des noumènes, n'est-ce pas précisément appliquer aux choses en soi le concept de causalité? Le monde phénoménal ne provientil pas de l'objet aussi bien que du sujet? L'idéalisme de Kant n'est donc encore qu'un demi-idéalisme, un dualisme, qui sous le nom de matière et de forme, de sensibilité et d'entendement y laisse toujours subsister l'ancienne opposition de l'objet et du sujet.

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