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CHAPITRE IV

La mémoire sensitive et l'imagination reproductrice. — La loi d'association.

La vue et les autres sens extérieurs, dit Bossuet, nous font apercevoir certain* objets hors fie nous : mais outre cela, nous pouvons les apercevoir au dedans de nou~ lorsque les sens ont cessé d'agir. Par exemple, je fais un triangle A et je le VOIS de mes yeux. Que je les ferme, je vois encore ce môme triangle inlérieuremeni, tel que ma vue me le fait sentir, de même couleur, de même grandeur, da même silualioa : c'est ce qui s'appelle imaginer un triangle. {Conn. de Dieu,l,\.)

Imaginer, c'est donc se représenter un objet en l'absence de cet objet : ces représentations s'appellent des images.

76. Mémoire et imas;ination. — Mais cette opération est susceptible de deux formes : en effet, ou bien je me représente purement et simplement l'objet, et je le contemple sans avoir conscience que je l'ai déjà perçu, ou sans y penser; ou bien je le rapporte au passé, et à tel moment du passé; je dis alors que je m'en souviens. Dans le premier cas, c'est Vimagmation proprement dite, ou fantaisie (yav-raat«); dans le second cas c'est la mémoire. '

La mémoire et l'imagination diffèrent très peu à leur origine, elles ne sont l'une et l'autre que la continuation et la répétition de la sensation, les images sont les copies des sensations. Sous cette forme, la mémoire s'appellera sensitive, et l'imagination reproductrice, car il ne s'agit encore que de la mémoire des sens et d'une imagination toute passive, sans puissance créatrice. Les images se reproduisent alors spontanément en vertu de lois* toutes mécaniques, et sans être contrôlées par le gouvernement de l'esprit.

77. Imagination des différents sens. — Le terme d'imagination est emprunté au sens delà vue, parce que ce sont surtout les sensations de la vue qui se reproduisent le plus facilement. En effet, tous les psychologues ont remarqué que, de tous lei objets de nos sens,les objets visibles sont ceux qui renaissent avec

JAWET, Philosophie. ^

le plus de netteté et de vivacité : « Un édifice, par exemple, dit D. Stewart, est conçu plus aisément qu'un son particulier, qu'une saveur, qu'une douleur. {Éléments, part. I, ch. m.) » Voici la raison de ce fait, suivant ce philosophe : c'est que, les sensations de la vue étant composées de plusieurs éléments (la forme et la couleur), ces éléments eux-mêmes de points distants situé» ^ans l'espace, la sensation exige un certain temps pour être perçue, et par suite il s'établit une association plus intime entre ses diverses parties.

Cependant, s'il est vrai que le sens de la vue est le plus Imaginatif de tous, il ne s'ensuit pas qu'il soit le seul. Il y a une imagination des sons et de l'ouïe, comme des couleurs et de la vue. On se rappelle mentalement les airs qu'on a entendus. Un musicien compose de tête, sans avoir besoin d'instrument ni de voix humaine. Il en est de même pour la parole : chacun sait et sent en lui-même qu'il ne peut pas penser sans mots et que ces mots il les entend intérieurement en les pensant.

De même il doit y avoir une imagination du tact; on le prouve par l'exemple des aveugles-nés qui, sans l'aide de la vue, se représentent les choses aussi nettement que nous, puisqu'ils savent se diriger. La lecture des reliefs, chez les aveugles, vient encore à l'appui du même fait. Nous ne nous faisons pas l'idée de la différence de Va et du b en relief, et l'aveugle la fait cejpendant. Les ouvriers typographes arrivent aussi à reconnaître 'les lettres au toucher. Enfin les aveugles de naissance sont géomètres. Ils ont une géométrie tangible, comme nous une géométrie visible. Leur imagination se représente donc des figures tangibles, comme la nôtre des figures visibles ^

On peut donc affirmer que la vue, l'ouïe et le tact ont leur îma-^ination. Il en est certainement de même des autres sens, quoîque les données en soient* beaucoup plus obscures. On se représente difficilement une saveur, une odeur, unj douleur; mais cependant on se la représente dans une certaine mesure. Le gourmand jouit d'avance de son dîner, le voluptueux des parfums de son jardin ou de ses salons, et le blessé souffre d'avance de l'amputation qu'il doit subir. Ce sont là incontestablement des faits d'imagination.

L'imagination des phénomènes purement affectifs a été niée par quelques philosophes (Maine de Biran, Fondements de lapsychologie, part. II, sect. II, ch. m. — Bouillier, Plaisir et douleur,

t. Diderot, Lettre tur lit aveuglei.

U MÉMOIRE SENSITIVE ET L'IMAGINATION REPROlyDCTRICE. 67

ch. x). Il nous semble que c'est là une exagération. Gomment le poète pourrait-il peindre les passions, s'il ne se les représentait d'une certaine manière? On dit qu'on ne peut se les représenter qu'en les éprouvant de nouveau; que la sensibilité est rétroactive et non représentative : mais n'en peut-on pas dire autant de toute espèce d'imagination?

D. Stewart a fait remarquer {Élém., ch. m) que dans beaucoup de cas ce que l'on attribue à la faiblesse des sens tient plutôt à la faiblesse de l'imagination. On rencontre, dit-il, des hommes capables de bien distinguer deux couleurs mises sous leurs yeux, et incapables d'assigner avec assurance à chacune de ces couleurs le nom qui lui est propre : or, sans la faculté de concevoir distinctement, dit-il, on sent qu'il est impossible de donner à la couleur son vrai nom : car l'application d'un nom suppose non seulement la faculté d'être affecté par l'objet présent, mais aussi celle de lui comparer l'objet absent. C'est encore à la même faculté qu'il faut attribuer, selon le même auteur, le talent de décrire ou de raconter dans la conversation,talent qui suppose que l'imagination a laissé tomber tous les détails insignifiants et inutiles pour ne conserver que les traits significatifs et intéressants.

78. Formes diverses de rima€:Ination. — On distingue deux espèces d'imagination : V imagination reproductrice ou mémoire Imaginative, qui ne fait que reproduire les perceptions passées, et V imagination créatrice om productrice, qui crée des objets nouveaux. La première seule appartient aux opérations sensitives : la seconde est du domaine intellectuel. Nous en parerons plus loin. (Sect. II, ch. iv.)

Mais entre ces deux formes, il y a place pour une forme intermédiaire qui est comme le passage de l'une à l'autre, et que l'on peut appeler imagination passive ou automatique. Elle se distingue de la première en ce qu'elle modifie et combine diversement les images de la mémoire, et de la seconde en ce qu'elle le fait involontairement, fatalement, sans direction et sans régie. C est cette sorte d'imagination libre et échappée qui mérite particulièrement le nom que lui donnait Malebranche * : celui de folle du logis. Elle se manifeste principalement dans trois états psychologiques distincts, mais qui se tiennent par la prédomi-

nance exclusse de rimaginalion : la rêverie^ le rêve et Valiéna-'

Hon mentale. , .

La rêverie a lieu lorsque l'esprit, oubliant le monde extérieur et lâchant les rênes à l'imagination, laisse passer devant lui, et 86 plaît à contempler au passage une série d'images tantôt gaies, tantôt tristes ou mélancoliques, qui viennent prendre la place des tableaux réels qui nous entourent. Dans l'état de rêverie; l'imagination n'est pas absolument indépendante de la volonté, ou du moins elle ne l'est pas toujours. C'est souvent volontairement quel'espi-its'abandonns, et laisse l'empire à l'imagination. Si le mouvement de nos idées semble s'alanguir, nous faisons un effort pour le raviver, notre volonté l'accélère; si quelque image étrangère au rêve vient s'y glisser, nous l'écartons doucement, pour ramener l'imagination dans la voie aimée. Ce que l'on appelle château en Espagne est un exemple de rêverie agréable; la volonté n'y intervient que pour repousser les éléments hostiles au rêve, réserver les images agréables: c'est avec une certaine complaisance, et non toujours sans quelque effort, que nous bâtissons notre château en Espagne comme une sorte de poème.

Quant aux rêves du sommeil et ae l'aliénation mentale, nous en parlerons dans le chapitre suivant. Mais auparavant il est nécessaire d'étudier la loi fondamentale qui régit le rappel spontané et involontaire des idées.

79. La loi d'association. —La loi fondamentale en vertu de laquelle les idées se réveillentdans l'imagination en l'absence des objets, est une loi bien connue sous le nom de loi d'association des idées. En voici un exemple :

Je n'ai jamais vu voler le papillon Thaïs sans revoir le lac Némi, je n'ai jamais regardé certaines mousses de mon herbier sans me retrouver sous 1 ombre épaisse des yeuses de Frascati. Une petite pierre me fait revoir toute la montagne dont je rai rapportée, et la revoir avec ses moindres détails, dehavi. en bas. L odeur du liseron-vrille fait apparaître devant moi un terrible paysage d'Espagne dont je ïie sais ni le nom, ni remplacement, mais où j'ai passé avec ma mère à làge de quatre ans *.

Tout le monde a observé des faits semblables à ceux-là. Il n'est personne qui ne se soit surpris à remarquer en soi l'étrange filiation qui nous fait passer, sans que nous y pensions, d'une idée à une autre. Souvent on peut retrouver les intermédiaires qui nous ont conduits : quelquefois on ne le peut pas. Il arrive fréquemment que, tout en étant occupé à une idée agréable, on se

t. G. Sand, A propos det Charmettes, {Revue dct deux Mondes du 15 novembre 1869.

trouve insensiblement et sans le vouloir amené à une idée triste. On veut retrouver la première, que l'on a oubliée. Que fait-on? On part de la dernière idée, de celle-ci à la précédente, et on essaye de proche eh proche de remonter jusqu'à la première.

Reid a fait remarquer avec raison {Essais, VI, vi, trad. fr. , t. IV, p. 168), que le terme d'association des idées donnerait de ce phénomène une idée trop étroite en faisant croire qu'il n'y a que les idées qui se lient ainsi : ce ne sont pas seulement nos idées, ce sont à la fois nos pensées et nos sentiments, qui se lient et s'appellent de cette manière : ce sont toutes les opérations de notre esprit. En effet une image réveille un jugement qui suscite un sentiment, d'où naît une résolution, laquelle à son tour évoque de nouvelles images, et ainsi de suite, de sorte que toutes les espèces de phénomènes qui peuvent se passer dans l'âme s'enchaînent et s'appellent mutuellement.

SO. Habitacle et association des idées. — Tous les phi* losophes ont remarqué l'analogie de Vassociation des idées et de Vhahilude; seulement on s'est demandé lequel de ces deux faits devait se ramener à l'autre. Les uns ramènent l'association à l'habitude; les autres, l'habitude à l'association. Reid est partisan de la première opinion (^6^d., p. 191); Dugald Stewart {Éléments^ part. I, sect. I, ch. v) penche vers la seconde. Le premier se fonde sur ce fait que la répétition facilite la reproduction d'une suite d'idées, comme elle le fait pour ce que nous appelons habitude. Mais Dugald Stewart fait remarquer de son côté que la facilitédonnée par l'habitude vient précisément de ce qu'en vertu de la répétition, les idées, les sentiments et les mouvements tendent à s'associer d'une manière de plus en plus irrésistible. H. Spencer (Psychologie, trad. fr. IV, part. ch. vi, p. 485) dit également que ja mémoire, quand elle devient absolument automatique, perd son nom et s'appelle habitude. L'habitude a donc commencé par être une mémoire, et par conséquent s'explique plutôt par les lois de la mémoire que celle-ci par les lois de l'habitude.

On a ramené à deux lois les principes qui président à l'association des idées : IMa loi de contiguïté ;2°la loi de ressemblance*.

81. Loi de coiitig^nïté. — V Contiguïté dans le lieu. Les différentes parties d'une ville s'appellent réciproquement dans notre souvenir. C'est en vertu de ce principe que nous nous dirigeons dans une ville que nous n'avons pas vue depuis longtemps et que

4. Al. Bain, Sens el Intelligence part. II, ch. i, trad. fr., p. Î81.

nous croyions avoir oubliée. La vue de la première rue nous rappelle les autres, et nous allons droit aux monuments importants. De plus, la vue des lieux nous rappelle soit les événements qui se sont passés dans ces lieux (souvenirs historiques *), soit les impressions que ces lieux nous ont fait éprouver en d'autres temps, et les événements dont nous y avons été témoins. 2° Contiguïté dans le temps. 11 y a ici deux points de vue à distinguer. Il y a Isi contiguïté objective et la contiguïté subjective. La première a lieu entre les événements eux-rnêrnes en dehors de nous : la seconde a lieu entre nos pensées et en nous-même. A la première se rapportent les synchrotiismes, les éphéméridesy les chronologies, les généalogies, etc. De là aussi l'utilité des dates en histoire. Mais la contiguïté subjective est d'une bien plus grande importance encore; on peut y ramener tous les autres rapports : c'est la liaison et adhérence qui s'établit entre deux idées par cela seul qu'elles se sont produites ensemble ou l'une après l'autre*. Il suffit en effet que nous pensions à un objet dont le souvenir nous est resté, pour que des idées d'ailleurs complètement étrangères à celle-là viennent se grouper autour d'elle. C'est ce qui exphque une foule d'impressions singulières, de sympathies ou d'antipathies dont nous ne nous rendons pas toujours compte. Il suffit en effet que. la vue d'une personne ait coïncidé pour nous avec une idée pénible pour que cette personne nous devienne désagréable et produise en nous une impression fâcheuse'; réciproquement, Descartes aimait les personnes louches, pour avoir aimé dans sa jeunesse une jeune fille qui était louche.

82. Loi de pcssemtolance. — Le second principe qui tend à réveiller les idées les unes par les autres est le principe de ressemblance, et aussi de dissemblance. 11 y en a mille preuves quotidiennes. La vue d'un fils nous rappelle son père, si toutefois il lui ressemble. Souvent de vagues ressemblances, qui frappent l'un sans frapper l'autre, réveillent en nous l'idée d'une personne, à la vue d'une autre qui n'a avec celle-ci aucune espèce de rapport. Ce genre d'association, quand il repose sur des ressemblances réelles, n'est pas seulement naturel : il est encore agréable. C'est de là que dérivent ces procédés du discours que

1. V.<y. un passage célèbre de Ciceron {de 2. Berkeley, Théorie de la vision, c\i.\W :

-Cinitmf, v, t). De là aussi le plaisir de visiter t Pour, qu'une idée puisse en exciter une autre

les lieux qu'onl habités les écrivains célèbres : dans l'âtne, il suffu qu'un soit accoutumé à le*

les Rochers, de M™» de Sévigné; les Cbarmette» voir ensemble. »

de J.-J. Rouiseau, Ferney, Coppei, etc. 3. Locke, )tv. II. ch. xxxiil.

l'on appelle la comparaison et la métaphore. C'est en raison des analogies qi]i ont frappé de tout temps les hommes entre le physique et le moral, que tous les phénomènes de l'ordre moral el psychologique ont été exprimés par des mots empruntés à l'ordre physique (âme, anima ; spiritus, souffle; liberté, libra^ balance; émotion, motus ^ mouvement, etc.). En général, ce sont les faits moraux qui suscitent des images physiques, et c'est là l'usage ordinaire de la comparaison. Dans des temps plus réfléchis, au contraire, on a fait des comparaisons en sens inverse, et les phénomènes physiques font songer aux, faits moraux*. Ce n'est pas seulement la ressemblance qui plaît : c'est encore le contraste et la dissemblance. De là naissent trois figures de rhétorique, d'un effet généralement agréable, quoiqu'il ne faille pas en abuser : Vantithèse, Vantiphrase et Vironie. La première de ces figures est, comme la définit la Bruyère, « l'opposition de deux vérités qui se donnent du jour l'une à l'autre ». L'antiphrase est l'emploi d'un mot ou d'une proposition dans un sens contraire à son véritable sens, comme lorsqu'on dit les Euménidcs pour exprimer les Furies. C'est une sorte d'ironie abrégée, comme la métaphore est une comparaison abrégée. L'ironie consiste à rire des gens, ou à les rendre ridicules (comme faisait Socrale) en ayant l'air de les louer et de les approuver. Il y en a d'admirables exemples dans l'IIermione de Racine (Andromaqiie, acte lY, se. ii). C'est encore au même principe que nous devons rapporter le plaisir du contraste, c'est-à-dire du rapprochement inattendu entre deux objets plus différents que semblables. Un exemple charmant est celui de la tortue de la Fontaine se comparant à Ulysse .

On ne s'attendait guère

A voir Ulysse eo cette affaire.

Le vif sentiment des contrastes est une portion de ce qu'on appelle Yesprit.

k ce principe se rapporte encore l'analogie des mots, la consonance ou môme V allitération '\ De simples similitudes de sod peuvent suggérer des idées qui quelquefois s'accommodent à notre pensée : « Je m'instruis mieux, dit Montaigne, par fuite que \}2Lr suite. » Dans un genre beaucoup plus trivial, le même principe engendre ce que l'on appelle le calembour, jeu de mots fondé sur une ressemblance de son et une différence de

, I. Le Va« 6m^, diî Sullv Prudhomme , 2. Voy. les Mélanges de littérature â*

M. Suard, part. III, p. 27.

n PSYCHOLOGIE.

sens'. La rime est encore une des inventions nées du plaisir de la consonance.

83. Ces denx lois penvent-clles se ramener à une seule? — On aessayéde ramener à une seule les deux lois précédentes. Les ressemblances ne nous frapperaient, dit-on , que parce que des objets semblables ont été ensemble dans notre conscience, et ainsi la loi de ressemblance se ramènerait à la loi de contiguïté. Suivant d'autres, au contraire, la contiguïté dans le temps est une sorte de ressemblance : car le temps ressemble au temps. Mais ces deux arguments nous paraissent aussi faux l'un que l'autre. D'une part, il n'y a aucune raison de supposer que la similitude de deux objets ne nous frappe que si nous les avons perçus ensemble : la mémoire suppose précisément le contraire, car nous ne nous ressouvenons que de ce que nous reconnaissons, et la reconnaissance suppose la similitude. Or le souvenir est toujours séparé par quelque intervalle de temps de la sensation elle-même. — D'un autre côté, la coexistence et la succession sont deux modes d'être si particuliers qu'ils ne peuvent être ramenés à aucun autre. Il y a donc deux lois, et non pas une seule,

84. L'association et la liaison des idées. — Dugald Stewart et après lui beaucoup de philosophes ont distingué deux sortes d'associations d'idées {Éléments, \)aLri. I, sect. III, ch. x), les unes qui reposeraient sur les rdip^oris extrinsèques, les autressur les rapports intrinsèques de nos idées. Dans le premier cas nos idées se rapprochent les unes des autres, non pas parce qu'elles ont entre elles des liens logiques et naturels, mais uniquement par des rencontres extérieures : par exemple, le fait d'avoir été conçues ensemble une première fois, ou encore le fait d'être exprimées par des mots dont les sons ont de l'analogie, ou en lin le fait d'avoir certains caractères extérieurs semblables, quelques traits dans le visage, quelques épisodes dans la vie. Dans l'autre catégorie, au contraire, rentreraient les similitudes profondes et vraiment générales, bases des classifications régulières et des inductions scientifiques : les rapports de cause à elfet, de moyen à fin, de prémisse et de conséquence.

Cette distinction est fondée : mais, à parler rigoureusement, le fait désigné sous le nom à' association des idées ne s'applique qu'à la première et non à la seconde de ces relations. Ce que

1. M. de Bièvre, célèbre en ce genre, disait Bramet, de !a Harpe : « Si les Brama réqa» par exemple, à propos ds la tragédie des sissent, lei bras me tomberont. »

LA MÉMOIRE SENSITIVE ET L'IMAGINATION REPRODUCfRICE. 7»

l'on veut dire en effet en signalant cette loi, c'est que nos idées s'appellent l'une l'autre par de tout autres rapports que des rapports logiques; et c'est cela même qui est remarquable. Si en effet les relations purement logiques et rationnelles devaient rentrer dans la loi d'association, cette loi ne serait plus un fait particulier de l'intelligence, mais l'intelligence elle-même tout entière. Qu'est-ce en effet que l'intelligence, sinon une certaine liaison de pensées? Qu'est-ce que le jugement, suivant tous les logiciens, sinon la réunion de deux idées? le raisonnement, sinon la liaison de deux jugements? l'induction, sinon le lien entre l'expérience du passé et l'attente de l'avenir? enfin le génie lui-même, sinon une certaine combinaison d'idées, etc.? En un mot, si on prend le terme d'association d'idées dans le sens large, il n'y a pas lieu à s'en occuper d'une manière spéciale, à en faire l'objet d'une étude à part : ce sera l'étude de l'esprit humain tout entier.

Cependant lorsque les philosophes ont commencé à s'occuper de l'association des idées, lorsque Ilobbes, Locke, Hume ont porté leur attention sur ce phénomène, ils ont bien entendu parler d'un ordre de faits particulier, qui ne se confond pas avec tout autre. Avant eux, je suppose, on avait dit que le syllogisme réunit des jugements, que le jugement réunit des idées, et que toute pensée lie quelque chose à quelque chose : mais ce n'était pas ce genre de liaison évidemment qu'ils avaient dans l'esprit. Ge qu'ils ont voulu signaler précisément, c'est un genre de liaison tout à fait distinct de celui-là : ce qu'ils ont voulu établir, et ce qui a excité un si vif intérêt, c'est précisément qu'il y a une certaine force qui lie les idées les unes aux autres d'une manière tout à fait indépendante de leurs rapports logiques ^ Par exemple, on a été guéri après avoir bu l'eau d'une source : l'idée de cette source s'associe si énergiquement à l'idée de la guérison, que l'imagination invente une vertu curative dans la source, et que ce préjugé se transmet de génération en génération sans pouvoir être ébranlé par aucune expérience contraire.

L'association des idées proprement dite est donc un phénomène en quelque sorte tout mécanique, tout extérieur, qui ne ressemble en rien à cet autre ordre d'association rationnel et rai-

1. Le philosophe Thom. Brown avait proposé mind, lect. XL,) Il est regrettable que ce moi le luot de suggestion pour exprimer ce fait. n'ait pas été adopté, {Lectures oti llie philosophy of the human

sonnable que la logique ella rhétorique enseignent et exigent, et que l'on appelle liaison des idées. Les deux faits au contraire s'opposent l'un à l'autre. Pour lier vraiment les idées comme l'exige la raison, il faut lutter contre le joug de l'associalion extérieure de nos idées. Dans les mauvais écrivains, l'association mécanique se substitue à la liaison logique.

Ls.liaison des idées est donc unfait essentiellement différent de V association des idées \ La première appartient à l'entendement; l'autre à l'imagination. L'une est le caractère propre de la faculté de penser, l'autre n'est que la faculté de sentir. L'animal associe ses idées comme nous : l'homme seul est capable de les lier. Les aissociations de l'animal, et les nôtres quand nous ne pensons pas, sont de simples consécutions : les liaisons d'idées sont des actes de synthèse.

Il est vrai que dans une théorie récente % l'entendement luimême ne serait qu'une suite de consécutions, et la faculté de penser tout entière se ramènerait à de simples associations : mais cela même prouve ce que nous voulons établir. En effet, dire que l'intelligence se ramène à l'association, ne serait qu'une vaine tautologie sans intérêt (puisque tout le monde accorde que penser, c'est lier), si l'on ne commençait par distinguer deux sortes de liaisons : les unes purement extérieures et qui ne sont que le résultat de la contiguïté des sensations, les autres logiques et qui sont ce que nous appelons des pensées (jugements, raisonnements, inductions); cette distinction une fois faite, c'est alors que l'on essayerait d'établir que la seconde classe de liaisons se ramène à la première. Ainsi, même pour soutenir et comprendre cette théorie, il faut partir de la distinction indiquée.

D'après ce que nous venons de dire, on exclura des principes d'association les relations purement intellectuelles (telles que celle de cause à effet, de moyen à fin, de principe à conséquence, etc.). Ce sont là les lois mêmes de la pensée, mais non celles de l'imagination. On pourrait presque se demander si la loi de ressemblance elle-même appartient bien au phénomène de l'association des idées; car remarquer une ressemblance entre deux faits, c'est faire acte de synthèse, c'est-à-dire de pensée :

f. Sur cette distinction entre la liaison et 2. Cette tliéorie, appelée n«sociaiionn«te,avait

l'association des idées, voy. Bonstetten, Etu- été fondée au xviii« siècle par Hartley {Obser^

des sur l'homme {G'n'cve, 1821, paît. II, ch. i votions on theman, 1729) Abandonnée et ou-

etll). Ce philosophe dit avec raison que ces bliée au conuiiencemcnt de notre siècle, elle

deux phénomènes sont en raison inverse l'un a été reprise de nos jours par St.Mill., Alex,

del'autre. Sur la même distinction voir encore Bai". H. Spencer, etc. (Voir la Psychologie

Sfi.ioza. Ethique, prop. xvui. schol. part. 2. anglaise, par Ribot).

fc'est une relation intrinsèque qui vient de la chose même, et non du rapport fortuit des idées. Aussi les vrais associationnistes ont-ils essayé de ramener la ressemblance à la contiguïté dans le temps : mais c'est impossible. Cependant, comme il y a des ressemblances purement extérieures et accidentelles, et d'autres profondes et essentielles, le premier genre de liaison peut être encore considéré comme se rapportant à la partie sensitive et Imaginative, et le second à la partie rationnelle : c'est pourquoi nous avons maintenu cette loi parmi celles de l'association proprement dite.

85. Le conflU des sensations. — En même temps que nos sensations peuvent s'associer et se rappeler l'une l'autre, elles peuvent aussi agir ou réagir l'une sur l'autre, de manière à se fortifier ou à s'affaiblir mutuellement. C'est ce que nous appelons le conflit des sensations. Voici quelques-unes des lois qui ont été remarquées à cette occasion :

1* Le contraste augmente en général l'intensité de l'impression. Le chaud et le froid, le doux et l'amer, le blanc et le noir se font valoir réciproquement. De là vient l'importance de ce qu'on appelle en peinture des repoussoirs.

2° Souvent le contraste modifie la nature des deux sensations. L'opposition de la lumière solaire à celle d'une bougie fait paraître la première bleue et la seconde jaune, tandis que l'une et l'autre est blanche si on l'envisage isolément.

3° Pour qae plusieurs sensations qui nous affectent à la fois nous paraissent distinctes, il est probable qu'il faut, comme l'a vu Condillac, qu'elles nous aient d'abord affectés séparément.

4° Quoique le contraste fasse souvent ressortir les sensations les unes par les autres, il arrive le plus souvent que le rapp.'ochement de deux sensations produit un effet tout contraire. Lorsqu'une sensation forte nou^ affecte en même temps qu'une sensation faible, celle-ci s'affaiblit tellement qu'elle disparaît. Les petits bruits, qui frappent la nuit, sont insensibles pendant le jour; les étoiles disparaissent devant le soleil.

5° Deux sensations trop rapprochées tendent à se confondre. C'est ainsi que dans un sachet d'odeurs ou dans un accord harmonique, les sens ne distinguent pas les éléments de l'ensemble. Dans l'eau rougie, on ne distingue pas séparément le goût de l'eau et le goiit du vin.

6° Deux sensations tendent à se confondre lorsqu'elles affectent deux points très rapprochés de l'organe. C'est en vertu de cette loi que Weber a pu déterminer ce que Ton appelle les cercles de sensation. Par exemple, au-dessous de trois centi' mètres, deux pointes de compas appliquées dans le sens de la longueur du bras, «eront senties comme une seule.

7° De même deux sensations qui se succèdent à de très petits intervalles de temps tendent également à se confondre comme si elles étaient simultanées. Deux

•ons, à une distance moindre que — - de seconde sont entendus comme un son con-

1. La plupart de ce* lois sont empruntées à des auteurs plus récents (voy. Chevreul, mut W l'ouvrage de Prévost de Genève (Essais de Contraste des couleurs), philosophie, liv. UI, ch. m); quelques-unes à

ff PSYCHOLOGIE.

tinu. Nous avons souvent cité le charbon qui, mû circulairement avec une certaine Titesse, présente l'apparence d'un ruban de feu.

Ces observations sont purement empiriques et sans lien entre elles : c'est Kant qui a posé les bases de la théorie à laquelle ces différents faits peuvent être ramenés. Il a vu que nos idées contiennent véritablement de la force et qu'elles ne peuvent être ensemble sans exercer une action les unes sur les autres, et ne peuvent également paraître ou disparaître sans une certaine quantité de force. Il a ainsi posé les principes de la dynamique intellectuelle.

L'expérience intérieure, dit-il, nous apprend que d our supprimer dans notr» âme les idées et les passions nées de l'activité, il faut une activité opposée : par exemple pour faire disparaître et faire cesser une pensée pleine d'affliction. On sait aussi qu'il faut des efforts réels pour ctiasser une pensée risible quand on veut conserver ou reprendre sa gravité. Toute abstraction n'est que la suppression da certaines idées claires que Ton dispose de manière à ce que ce qui reste apparaisse avec d'autant plus de clarté. L'abstraction est une attention négative^.

Dans les cas précédents nous avons conscience d'une certaine activité qui doit faire contrepoids à l'activité des idées ou des passions; mais nous n'avons pas toujours cette conscience; 5'ensuit-il que cette activité intérieure n'existe pas?

Je pense en ce moment au tigre; cette pensée disparaît et est remplacée par celle du cheval. N'y a-t-il pas eu une activité détruite par la seconde idée, qui a fini par l'emporter sur la première? Celte activité, pour être latente et inconsciente, n'en existe pas moins.

Le principe posé par Kant, à savoir, que toute idée possède une force qui s'oppose à sa suppression et qui tend à la suppression des autres idées, et réciproquement, que toute idée supprimée ne peut l'être que par une force correspondante, ce principe est devenu la base de la psychologie de Herbart, qui lui a donné les plus ingénieux développements.

Les lois d'association et de conflit que nous venons d'étudier constituent ce que l'on peut appeler la mécanique intellectuelle: c'est la part de V automatisme dans notre vie intellectuelle; si ■cette mécanique était seule, on peut dire qu'il n'y aurait pas à proprement parler d'intelligence. Pour nous faire quelque idée de ce que serait l'esprit dans cette hypothèse, considérons quel- •ques états qui s'en rapprochent: l'un normal, l'autre anormal, le sommeil et h folie, et enfin Vintelligence des animaux.

1. yUm, Essti tur U$ quantitis négatives. {Essais de logique, trad. de TisMt.)

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