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La perception des rapports et la comparaison

L'attention appliquée aux rapports des choses s'appelle compa' raison.

Pour comparer deux objets, il faut successivement ou simultanément faire attention à chacun d'eux. C'est pourquoi Condillac avait défini la comparaison une double attention, et depuis cette définition a été souvent reproduite. On peut se demander si elle est juste.

Sans doute la comparaison implique ou suppose deux actes d'attention différents : on ne peut comparer deux choses sans avoir fait attention a chacune d'elles. Mais cela ne suffit pas. Je puis en effet porter successivement mon attention sur deux objets sans qu'il y ait comparaison. Il faut quelque chose de plus : il faut que les perceptions de chacun de ces deux objets soient réunies dans une même conscience, et qu'elles soient l'une et l'autre à la fois présentes à l'esprit. Il faut en un mot que les deux actes d'attention soient fondus en un seul et même acte. Condillac lui-même l'a si bien vu, que c'est lui qui le premier s'est servi précisément de l'argument de la comparaison pour prouver la simplicité de l'âme S

La comparaison n'est donc pas une double attention. C'est un acte unique d'attention, appliqué à la perception des i-apports entre les choses.

Problème. — C'est ici le lieu d'examiner une question souvent débattue, à savoir, si nous pouvons avoir plusieurs idées à la fois ^

Aristote est le premier qui ait posé cette question, et il paraît l'avoir résolue par la négative. De nos jours, la question a été souvent agitée, soit en Allemagne, soit en Angleterre. Un savant anglais, le docteur Holland, a soutenu la négative par les raisons suivantes :

Placez-vous, dit-il, au milieu d'une rue encombrée où mille objets se présentent à votre vue, où des sons non moins nombreux arrivent à votre oreille, où le»

i. Essai sur l'origine des connaissances Lehrbuch der Psychologie, par Volkmua humaines, ch. i. (Colhen 1875), 1. 1, p. 33i, | 49-68.

S. Tour l'historique de cette que»tioB, «0j.

odeurs changent constamment, où vous vous trouvez à chaque instant en contact avec quelque objet extérieur. Quoique tout l'appareil sensoriel semble être au milieu d'une multitude d'objets divers, on trouve qu'à chaque instant donné un seul d'entre eu,K est présent à l'esprit. Que l'on essaie de faire attention à la fois aux figures de deux personnes placées à la même portée de la vue, ou de prêter l'oreille en même temps à deux sons différents, ou de mêler les objets de la vue à :eux de l'ouïe dans un même acte d'attention, on en sentira aussitôt l'impossibilité*.

Nous accordons que ce qui nous paraît souvent un seul acte de l'esprit peut se décomposer en une série d'actes reliés ensemble par une grande rapidité. Il en est ainsi de ce qu'on appelle Vattention partagée.

César, dit-on, dictait à quatre secrétaires. On a va un joueur d'échec» suivre trois parties à la fois. Mais l'attention était-elle réellement partagée? ou se portait-elle successivement d'un objet à l'autre avec une rapidité telle que les intervalles de succession devinssent insensibles? Dans certains tours d'équilibre, l'œil paraît suivre à la fois plusieurs objets, et cependant il ne peut les voir qu'en s'y fixant tour à tour >.

Dans beaucoup d'autres cas également, nous voyons comme simultanées des choses successives, par exemple le cercle de feu produit par une allumette que l'on tourne très rapidement. Nos yeux étant animés d'un mouvement très rapide et dont nous avons très peu conscience, nous ne nous apercevons pas que lorsque nous regardons un objet nous en parcourons successivement les différentes parties.

Il est donc certain que beaucoup de perceptions en apparence simultanées se composent en réalité de perceptions successives : mais est-on autorisé à conclure qu'il en soit de même dans tous les cas?

Lorsque je fixe mes yeux sur un objet, en les tenant autant que possible immobiles, j'ai conscience qu'en dehors et au delà de la partie de l'objet observée que je vois clairement et distinctement, il y a un champ vague de vision obscure qui accompagne et entoure la perception dominante. Un orateur qui fixe ses yeux d'une manière particulière sur une seule personne, ne cesse pas de voir d'une manière confuse toutes les autres. Qu'est-ce que voir un objet, si ce n'est le distinguer des objets environnants? Je ne distingue un objet blanc sur un tableau noir que si je distingue le blanc du noir, c'est-à-dire si je vois à la fois l'un et l'autre. Il n'y a pas de perception distincte sans

i. Mervoyer, de l'Associstion iet idée», p. 2. Prévost (de Genève), Essais de philo-

SOO. tophie, i. l, p. 134 (liv. III, sect. V, ch. iv.)

LES SENS ET L'ENTENDEMENT, lOt

;]>erception d'une limite : on ne peut percevoir une limite sans percevoir* deux objets à la fois, le limitant et le limité. Il doit y avoir nécessairement deux états de conscience pour une perception, car, comme le dit avec raison Al. Bain, la connaissance est essentiellement la discrimination.

On peut dire que, dans le cas que nous invoquons, l'attention ne porte que sur un seul objet, et que le reste est l'objet d'une sensation confuse. Mais qu'entend-on par im seul objet? Tout objet des sens n'est-il pas composé, et n'implique-t-il pas par conséquent plusieurs perceptions réunies en une seule?

Lors même qu'on admettrait que la perception d'un objet est produite par une succession d'actes distincts reliés entre eux par le souvenir, cela importerait peu encore; car la question n'est pas tant de savoir s'il peut y avoir à la fois plusieurs sensations, qu.e de savoir s'il peut y avoir à la fois dans l'âme plusieurs états de conscience différents. Or il est évident que le souvenir doit continuer, coexister avec la sensation actuelle, pour que nous puissions avoir la perception totale d'un objet; et cela suffit pour établir la possibilité de la coexistence de plusieurs états de conscience différents dans un seul et même acte.

Au reste, non seulement cette coexistence est possible, mais il suffît de réfléchir un instant pour voir qu'elle est nécessaire, car toute pensée est nécessairement une synthèse , et toute synthèse suppose la coexistence de deux idées distinctes dans un même état de conscience. Supposons le contraire en effet : soit le juge ment A = B; si, au moment où je pense 6, je n'ai pas en même temps la pensée de A, comment puis-je savoir si celui-ci est ou n'est pas B? Je dis : la neige est blanche; si, au moment où je prononce le mot blanc, je n'ai plus l'idée de neige, je ne puis savoir si elle est blanche, et j'affirme îe blanc de quelque chose que j'ignore.

Nous tenons donc pour la coexistence des états de conscience, pour la possibilité d'avoir plusieurs idées en même temps. Sans ce postulat, toute comparaison est impossible, et avec toute comparaison, tout jugement et toute pensée.

lOi. Des notions dnes à la comparaison. — Les notions dues à la comparaison sont dites relatives; on les oppose aux notions absolues.

Locke explique ainsi la différence de ce qu'il appelle les termes relatifs et les termes ab.'jolus : < Lorsque je considère Titius

en lui-même, en tant qu'individu, c'est là une notion qui n'a rien de relatif, etqueje puis considérer, par conséquent, comme absolue. Mais si je le considère comme mari^ comme père, je désigne en même temps quelque autre personne que lui, à savoir, sa femme, son fils; quand je dis d'un objet qu'il est plus blanc, je pense à quelque chose qui serait moins blanc. En un mot, les termes relatifs sont ceux qui portent la pensée au delà du sujet lui-même qui en reçoit la dénomination. » (Locke, Essai sur V entend, humain, liv. II, ch. xxv.)

D'où il suit que les termes absolus sont ceux que nous pensons tout seuls sans penser à autre chose, et les termes relatifs ceux qui impliquent une autre notion que celle qu'ils représentent. Ainsi le terme carré se suffit à lui-même, le terme d'arbre également ; mais plus grand, plus petit, plus jeune, plus vieux sont des termes impliquant comparaison avec autre chose. Les premiers sont absolus *, les seconds sont relatifs.

Sur les termes relatifs, on peut établir, avec Locke, les propositions suivantes :

4° Il y a des termes qui sont positifs ou absolus en apparence et qui en réalité sont relatifs.

Par exemple, le terme de vieux. Ainsi, un homme est jeune à vingt ans et 1res Jeune à sept ans. Et cependant, nous appelons vieux un cheval de vingt ans et uo chien de sept ans s.

2" La relation diffère des choses qui sont les sujets de la relation.

Ceux par exemple, qui ont des idées extrêmement diiférenteB de l'homme peuvent

l'entendre sur la notion de père ou de mari.

3° Il peut y avoir changement de relation sans qu'il arrive aucun changement dans le sujet.

Ainsi Titius, qui se considère aujourd'hui comme père, cesse de l'être demain ■ans qu'il se fasse aucun changement en lui, par cela seul que son fils vient de mourir 3.

A' Il ne peut y avoir relation qu'entre deux choses.

1. Il faut bien distinguer d'ailleurs ce que vieux. On demandait à Galilée si le soleil était Locke appelle ici absolu, qui n'est que la chose éternel : Eterno, no, ma ben antico. » considérée en elle-même, de l'absolu, absolu- 3. Leibniz corrige ce qu'il y a d'excessif ment absolu, à savoir, l'Être en soi ou Dieu. dans cette proposition : « Cela se peut fort bien (Voy plus loin, sur les notions premières, dire suivant les choses dont on s'aperçoit, quoicji, IX). que, dans la rigueur niPt.iphysique, il soit vrai

2. « C'est ainsi, ajoute Leibniz iNouveaux q"i'i! n'y a pas de dcnoniinalion cntièrernenl ïwois.ll, XXV), que nous disons que le monde est exvéïieure {denominalio pure extrinseca), k

, cause de la connexion réelle de tautca chose».*

Leibniz corrige celte proposition, en donnant des exemples de relation entre pliv. «leurs choses à la fois : par exemple, un arbre généalogique, l'idée d'un polygone.

5° Il n'y a aucune criose sur laquelle on ne puisse faire un nombre presque infini de considérations par rapport à d'autres choses.

Par exemple, un homme peut Sire considéré con'.kne père, frère, fils, mari, ami, ennemi, général, maître, plus grand, plus petit, plus vieux, plus jeune, et à l'infini, sans qu'on puisse jamais trouver aucun terme à ces relations.

6° Les idées de relation sont souvent plus claires que celles des choses qui en sont les sujets.

Par exemple, l'idée depère est plus claire que celle d'homme (voy. 2*).

7° Toutes les relations se ramènent à des idées simples, c'est-àdire à des perceptions élémentaires, données immédiaîeinenl par la perception des sens et de la mémoire.

Cette proposition de Locke peut être accordéo; cependant, c'est une question d© savoir si ce qui nous paraît simple l'est réellement, et si ce qui nous semble positif et absolu ne serait pas encore relatif, comme Leibniz le fait remarquer :

« 11 n'y a pas de terme si absolu et si détaché qu'il n'enferme des relations, et dont la parfaite analyse ne mène à d'autres choses et même à toutes les autres. »

Cette dernière considération de Leibniz nous conduirait, si nous la pressions, à la doctrine si souvent exprimée que tout est relatif, et qu'il n'y a rien d'absolu, si ce n'est cela même « qu'il n'y a pas d'absolu >. Cette, loi de la relativité universelle de la connaissance est devenue, chez les philosophes anglais contemporains, la base de toute la philosophie; mais cette question est. du ressort de la métaphysique, non de la psychologie.

Les principales idées dues à la comparaison sont celles du semblable et du différent^ du moins et du plus, du grand et du petite etc.

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