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DifTérence de la mémoire et de l^imaginatîon

Nous venons de distinguer la mémoire de la perception : distinguons-la maintenant de l'imagination. Toutes deux nous présentent des tableaux; mais l'imagination peut librement en modifier ou déplacer les parties, tandis que la mémoire ne peut rien changer au tableau qu'elle met sous nos yeux. Par exemple, si je pense \ un palais fictif, je puis, sijele veux, supposer un toil en or, des cheminées en marbre, des portes d'albâtre, etc. : je puis le supposer grec, gothique ou égyptien. Mais si je pense au Louvre, Jq ne puis le voir que tel qu'il est, avec les trois ordres superposés, et les cariatides de Jean Goujon. V enchaînement nécessaire des images , voilà donc ce qui distingue les souvenirs des pures fictions.

On a essayé de ramener les différences précédentes à une simple différence de vivacité dans les impressions. Une impression très vive se*'îit la sensation actuelle ou perception; la même impression affaiblie serait le souvenir; plus faible encore, ce serait l'image ou conception, sans le souvenir*. Ce système a été très bien réfuté parReid : « Qu'un homme se frappe violemment la tête contre un mur, il recevra une impression.

|. Voy sur cette question Ad Garnier, FacultiM it Vdrtu, lit. VI, ch. VI, | lé

liais n'a-t-il pas la faculté de répéter cette impression avec moins de force? Oui, sans doute; en frappant plus doucement, de manière à ne point se blesser. Ne peut-il point répéter cette impression en l'affaiblissant encore? Oui, sans doute, il suffit qu'il louche sans frapper. Dans la définition de Hume, la première impression serait une sensation, la seconde un souvenir, la troisième une image, tandis qu'en réalité ce sont trois degrés d'une mêm« sensation. >

134 SonTenips spontanés ; sooTenirs volontaipcs. —

Nous avons dit que les souvenirs ont cela de commun avec les fictions, d'être aux ordres de la volonté, tandis que nos sensations en présence des objets ne le sont pas. Il ne faudrait pas en conclure que tous nos souvenirs fussent l'œuvre de la liberté. On en distingue avec raison de deux sortes ; les souvenirs spontanés, qm s'offrent d'eux-mêmes à notre esprit, sans que nous y pensions et sans que nous les cherchions, et les souvenirs volontaires, qui sont cherchés et trouvés parl'espritlui-même. Mais les premiers, sans être évoqués par la volonté, sont toujours sous sa dépendance, et on peut les faire disparaître pour les remplacer par d'autres. A la vérité, cela n'est pas toujours facile, et il est des souvenirs qui nous obsèdent en quelque sorte, et qui résistent à tous les efforts faits pour les écarter ; mais cela n'a lieu d'ordinaire que lorsqu'ils sont mêlés à quelque passion : c'est alors la passion qui cause le souvenir, et la difficulté de vaincre le souvenir se confond avec la difficulté de vaincre la passion.

Au reste, le fait même de la spontanéité des souvenirs nous fournit un nouveau caractère pour distinguer l'image ou le souvenir de la sensation. Car jamais il n'arrive que, lorsque nous sommes en présence d'un objet immobile, un autre se présente spontanément à nous sans que nous ayons fait quelque effort ou quelque mouvement pour nous porter vers ce nouvel objet. Ainsi, jamais, étant dans une rue, nous ne voyons apparaître les maisons d'une rue voisine sans nous y être portés nous-mêmes; tandis que, sans changer de place, le souvenir de Rome peut succéder spontanément dans notre esprit à celui de Londres (^u de Madrid, si nous avons visité ces différentes villes.

135. La mémoire est-cllc une perception immédiate dn passé? — Suivant Reid, la perception du passé est un fait primitif inexplicable, qui ne peut être ramené à aucun autre. Nous

avons la perception immédiate du passé comme nous avons la perception immédiate du présent. « La mémoire est toujours accompagnée de la croyance à l'existence passée de la chose rappelée , comme la perception l'est toujours de la croyance à l'existence actuelle de la chose que nous percevons. j> — « La mémoire est une faculté primitive dont l'auteur de noire être nous a doués, et dont nous ne pouvons donner d'autre raison, sinon qu'il lui a plu de la faire entrer comme élément dans notre constitution. » — « La connaissance du passé que nous devons à la mémoire me paraît aussi difficile à expliquer que le serait la conséquence intuitive de l'avenir ; pourquoi avons-nous l'une et pas l'autre? La seule réponse que je sache à cette question, c'est que le législateur suprême l'a ainsi ordonné *. »

Royer-Gollard a rectifié et complété la doctrine de Reid, sans en changer le fond, en faisant observer que l'objet de la mémoire n'est pas la chose même qui a été antérieurement perçue, mais seulement la perception de cette chose : « A proprement parler, dit-il, nous ne nous souvenons que des opérations et des états divers de notre esprit, parce que nous ne nous souvenons de rien qui n'ait été l'intuition immédiate de la conscience... Cette assertion paraît contredire le sens commun, selon lequel on n'hésite point à dire : Je me souviens de telle personne ; mais la con- Iradiclion n'est qu'apparente. Je me sou-vlens de telle personne veut dire : Je me souviens d'avoir vu telle personne... La vision de la personne est donc l'objet commun de la ^on^^cience et de la mémoire; pour celle-ci, la vision est l'objet immédiat, la personne, l'objet médiat : car les sens sont les seules facultés dont elle puisse être l'objet immédiat * . »

La th'^orie de Royer-Gollard peut donc se résumer en ces termes : Nous ne nous souvenons que de nous-mêmes. L'objet de la mémoire, pour le moi, c'est le moi lui-même dans le passé. Mais, même avec cette correction, la théorie de Reid subsiste. La mémoire est toujours une perception immédiate; seulenient, au lieu d'être la perception immédiate de l'objet passé, elle est la perception immédiate d'une perception antérieure de cet objet. La chose ou la personne dont nous nous souvenons, est l'objet médiat de notre souvenir : mais le moi lui-même, en tant qu'il a perçu antérieurement cette personne ou cette chose, en est l'objet immédiat.

1. ŒvAires de Reid. i. IV, Eitai 111. 2. Ibii,. t. IV; Fragmenté de Boyer.

•k. I et H. CoUanl, p. 3S7 «t 398.

Cependant un autre philosophe écossais, Hamilton, a nié absolument que la mémoire fût une vue immédiate, soit du moi dans le passé, soit des objets eux-mêmes. La raison qu'il en donne, c'est que le passé n'existe pas, et que ce qui n'existe pas ne peut pas être un objet de perception : « Une connaissance immédiate du passé, dit-il, est une contradiction dans les termes... Pour être connu immédiatement, un objet doit être connu en lui-même; pour être connu en lui-même, il doit être connu comme actuel» maintenant existant, présent : or l'objet de la mémoire est passé il ne peut donc pas être connu en lui-même ^ »

Cette objection repose sur une pétition de principe. Hamilton pose en axiome « qu'une connaissance présente ne peut connaître immédiatement qu'un objet présent ».0r, c'est ce qui est en question. Celui qui affirme que la connaissance du passé est une faculté immédiate, affirme par cela même que l'on peut connaître immédiatement un objet passé en tant que passé. On ne peut donc pas poser en principe l'affirmation contraire sans la démontrer. Hamilton dit qu'un objet immédiat de connaissance doit être connu en lui-même, c'est-à-dire « comme présent ». Mais que sip:nifie en lui-mémel Est-ce donc dans sa substance intime, dans son essence ? La perception extérieure elle-même ne connaîf ^as les objets ainsi. En lui-même signifie l'objet lui-même', et non tel autre; ma maison, et non celle de mon voisin. Or, en ce sens, l'objet delà mémoire, quoique passé, ne se contond pas avec un autre, et peut par conséquent être connu en luimême. Enfin, si en lui-même ne signifie pas autre chose que « actuel et présent », comme l'auteur le dit, c'est encore une pétition de principe : car c'est ce qui est en question. L'objection d'IIamilton peut valoir à la rigueur contre la théorie de Reid, mais elle ne vaut pas contre celle de Royer-Gollard; car celui-ci accorde bien que l'objet passé n'est que médiatement perçu dans le souvenir; cela ne prouve pas que la mémoire n'ait pas un objet immédiat, à savoir, la perception antérieure de la chose, en d'autres termes le moi lui-même, en tant qu'ayant perçu antérieurement tel objet, La mémoire n'est que la conscience continuée : c'est la perception du moi passé, comme celleci est la perception du moi présent. L'une est aussi immédiate que l'autre.

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