I. Principe* de psychologie, part. IV, cà. vi
la 'ps.lcs titres et sous-titres (de là les diverses écritures, rondet bâtarde^ etc).
Celte facilité qu'ont les signes visibles ou auditifs de se lier tnife eux et de se lier aux idées, a suggéré souvent la pensée de s'en servir pour introduire plus facilement et conserver plus lori?t<-mps dans la mémoire les longues séries d'idées. De là l'art appi^lé mnémotechnie, ou art de la mémoire artificielle, qui consiste à aider la mémoire des idées par la mémoire de signes sensibles; c'est à cet art que se rapporte l'usage des vers techniti'ues\ si souvent employés dans l'ancienne école, et qui est peu à peu tombé en désuétude. A la mémoire artificielle se rattache ce que les anciens appelaient la mémoire topique ou lo' cale^, qui consistait en ce que les orateurs, pour conserver le souvenir des différentes parties de leur discours, les rattachaient <lans leur imagination aux différentes parties du lieu où ils devaient parler. Nous ne nous rendons pas bien compte aujourl'hui de l'utilité de cet artifice, mais il devait avoir sa raison l'être.
Sans méconnaître l'utilité de la mémoire artificielle, fondée «ur l'automatisme, notis pensons, avec Dug. Stewart, que le vrai moyen de cultiver et de perfectionner la mémoire, c'est l'ordre ■et l'arrangement philosophique des idées,
IMAniNATION CRÉATRICE.
Toutes nos facultés, nous le savons, sont soumises â un
^l-Mible développement et revêtent successivement deux
h.riiies (99). D'abord, elles se développent spontanément, pa»*
■ I H' force instinctive qui ne dépend nullement de la volonté
•naine. C'est ce qui est vrai de l'imagination comme
- autres facultés : nous voyons passer et se succéder dan?
•ire esprit une infinité d'images, accumulées pêle-mêle, qui
(.lissent et disparaissant devant nos yeux sans que nous
. uns la volonté ni même le temps de les appeler ou de les
■«ejeter : c'est ce qui a lieu, nous l'avons vu, dans la rêverie,
l.D. Stewart (t. I, sect. VI, cli. vii) cite uQ 2. Cicéron, de Oratore, lit. II, ch. Lxxxvil,
ouvrage de M. Grey intitulé : Memoria tech- LXXXVtil. nita.
dans le rêve, dans la folie. Mais bientôt nous apprenons à gouverner notre imagination comme notre mémoire, et le rappel des idées se fait de la même manière, soit que notre but soit la connaissance du passé, ou simplement la contemplation de l'objet. C'est par cet empire exercé par la volonté sur l'imagination qu'elle va devenir productrice et créatrice.
145. liiiagiiiatiou destructive. — ici cependant encore un autre intermédiaire doit être signalé. L'imagination, en effet, ne peut combiner et associer des images nouvelles que si elle a eu préalablement la puissance de désassocier des images déjà formées. Si, en oITel, je ne pouvais reproduire mes souvenirs que iels qu'ils se présenlent à moi, l'imagination ne se distinguerait jamais de la mémoire, et jamais je ne pourrais inventer d'autres édifices que ceux que j'ai vus, d'autres personnages que ceux que j'ai connus, d'autres événements que ceux par lesquels j'ai passé. C'est ce qui arrive, par exemple, à ceux qui veulent composer sans avoir d'imagination : ils ne font que ressusciter leurs souvenirs, mais ils sont incapables de créer des fictions*. Pour pouvoir former quelque chose de nouveau, il faut avoir décomposé et brisé déjà les moules de la réalité : et ainsi l'imagination destnictive est la condition de fimagination constructive et créatrice.
Cette destruction, cette dissolution des images réelles se fait d'abord d'une manière déréglée par l'imagination automatique (80); les diverses parties d'un tout, d'un paysage, se séparent et vont se combiner au hasard avec d'autres éléments empruntés à d'autres tableaux : ainsi des traits du visage, des événements de la vie : de là, des tableauxincohérents, semblables aux songes d'un malade. C'est le mode d'imagination que Horace peint dans les premiers vers de l'Art poétique : « Humano capiti... » C'est la faculté qui règne sans contiepoids dans ie rêve et qui, même dans la veille, traverse sans cesse de ses images inattendues et discordantes le cours régulier de nos pensées.
Mais cette imagination désassociante n'est pas nécessairement incoliérenle et absurde; elle a déjà par elle-même un vague instinct d'ordre et de combinaison tant que l'esprit est éveillé et en possession 'le lui-même. En effet, elle tend à ne reproduire des
1. Même alors cependant il peut y avoir ima- qu'il a vues : l'imagination n'est alors qje la
ginalion. Par exemple, Saint-Simon met de l'ima- facilité d'être affecté vivement par les choses;
ginalion dans le portrait des hommes qu'il a c'est évidemment une des portions de cette fa-
OSBDut; Retf en met dans la peinture des scènes culte, mais ce n'est pas la faculté tout entière.
objets que les traits qui nous ont frappés, par conséquent les plus saillants et les plus vifs. Ainsi, l'imagination, ,taute seule et par ses lois propres, obéit déjà à la loi de rimagiaation idéale, qui est de choisir et de ne saisir dans tous les objets que le côté par où ils sont émouvants et intéressants. Instinctivement, des visages que nous avons connus nous ne retenons que le souvenir des plus beaux, des plus aimables, des plus spirituels ; des paysages que nous avons vus, nous ne nous rappelons que les plus gracieux ouïes plus terribles Qui a pu voir la mer sans s'en souvenir? Et au contraire, que de pays plats, maussades, monotones avonsnous traversés sans qu'il nous en reste aucune trace !
Ainsi le choix que la critique et l'esthétique recommandent aux. artistes, l'imagmation le fait toute seule et d'elle-même : elle fait un triage dans la mémoire, ôte tout ce qui est superflu, et ne conserve que l'essentiel, le fort, le vivant: et c'est là que s'alimentent nos goûts, nos affections, nos passions.
146. Imagination constructîve oo créatrice, — Maintenant ces traits choisis et distingués que l'imagination recueille et extrait au hasard dans les perceptions de la réalité, un degré de plus dans l'imagination consiste à les rassembler, à les combiner, à en former des constructions nouvelles : c'est ce qu'on appelle des fictions; et l'imagination, quand elle est arrivée à ce point, prend le nom d'imagination constructive, créatrice. Non seulement l'imagination invente en combinant des sensations antérieures : mais elle devine d'avance une sensation que l'on n'a pas encore vue : c'est ce qu'on a appelé la préconception.
« J'ai entendu Sparheim, dit Ad. Garnier, parler dans ses cours de certains artistes en mosaïque, qui, entre deux pierres paraissant présenter les tons les plus voisins, concevaient un ton intermédiaire et finissaient par trouver la pierre qui répondait à leur conception. » — « Les peuples de l'Allemagne, à l'audition d'un chant, trouvent les tons narmoniques, et donnent spontanément, sans audition antérieure, le dessus ou la basse qui con- ' vient... Les sourds-muets se balancent en mesure.; ils conçoivent donc un rythme qu'ils n'ont pas entendue »
Aussitôtqu'ilyacombinaisonoupréconception d'images, à quelque degré que ce soit,. ne fût-ce que pour amuser l'esprit, il y a déjà imagination créatrice. Les jeux des enfants, qui font preuve de tanf d'invention en se distribuant. les rôles dans une action
1. Ad. Garnier, PtycMlogie et phfénoiogie compafées, ch. {ii,.p. 802, 303, ^7.
fictive, sont les premiers produits de l'imag'inatioii créatrice : les ■châteaux en Espagne, quand nous les formons avec intention et volonté, les contes et les fribles despremiers âges de l'humanité, les mythes, les légendes, les personnages fabuleux, les créations de la mythologie, les féeries, les contes de revenants, les Mille et une nuits, les inventions de Dorante dans le Menteur de Cornei'te, en un mot tout ce qui nous transporte du réel dans l'idéal, îfût-ce dans un idéal enfantin, creux, sans pensée, est œuvre de -l'imagination créatrice.
Mais le dernier degré et le plus élevé de l'imagination, celui qui >prend alors le nom de génie, consiste à s'unir à l'entendement, et ân'employerles symboles, les figures, les images, que pour expri- •mer des idées, à limiter et coordonner ses souvenirs en les liant idans une unité supérieure. L'union de l'intelligible et du sensible dans une forme précise, tel est le suprême effort de l'imagination : ce n'est plus un nuage flottant, une fantasmagorie d'images, un torrent de couleurs ou de sons : c'est un objet déterminé : c'est une statue, un tableau, un édifice, un chant, un poème, un discours éloquent. La nature fournit la couleur; le marbre, la ligne; le son, la parole : l'imagination y ajoute le sentiment et la pensée. De tous ces éléments combinés, elle forme un tout qui n'existait pas jusque-là, un corps qui prend vie entre ses mains. Quand elle a trouvé cette combinaison heureuse q'ii s'appelle le beau, les hommes admirent et tressaillent. Leur pensée, leur âme, leur sens, tout est occupé, ému, entraîné : s'ils sont rassemblés, leur joie éclate par des transports, des applaudissements : quelquefois l'émotion leur tire des larmes; et comme saint Augustin à la lecture du IV* chant de \' Enéide, ils se demandent comment il se fait que les pleurs soient si doux.