Imagination et entcndemeiat. — L'imagination ainsi
entendue se compose de deux éléments : i" l'imagination proprement dite ou mémoire, imagination qui n'est que la répiu'cussiondes sens; 2° l'entendement ou faculté de concevoir l'universel et le général, et de ramener 'la multiplicité à l'unité. C'est cette faculté supérieure qui, en maîtrisant et subordonnant l'autre, en fait une source d'invention au lieu d'un miroir passif et changeant sans cesse sous l'influence des choses externes.
Si nous ciierehons de quelle manière cette cause qui est aous-mémes fait c« qu'elle fait, nous trouvons que son action consiste dans la détermination par la pensée d'uB ordre ou d'une ïïn à laquelle concourent et s'ajoutent des puissances
inconnues qu'enveloppe, latentes, notre complexe individualité. Nous nous proposons tel objet, telle idée ou telle expression d'une idée : des profondeurs de la mémoire sort aussitôt tout ce qui peut y servir des trésors qu'elle contient. Non» voulons tel mouvement, et sous l'influence médiatrice de l'imagination, qui tiaduit en quelque sorte dans le langage de la sensibilité les dictées de l'intelligence, du fond de notre être émergent des mouvements élémentaires, dont le mouvement voulu est le terme et l'accomplissement. Ainsi arrivaient à l'appel d'un chant, suivant la fable antique, et s'arrangeaient comme d'eux-mêmes en murailles et en tours, de dociles matériaux. (Ravaisson, Phil. du xix» siècle, p. 244.)
C'est donc par la portion d'entendement qu'elle contient que l'imaginalion devient créatrice. On entend souvent ce mot dans un sens purement métaphorique. L'imagination, àil-on, comhiney mais ne crée pas : elle emprunte en effet les matériaux à la nature et ne fait que les associer diversement. — Sans doute l'imagination ne crée pas la matière de ses combinaisons : mais est-ce dans cette matière que consiste leur être et toute leur beauté ! Dans un chant musical, les matériaux sont les notes : mais ces notes servent à tous les chants, et l'unité du chant, son individualité est dans l'ordre auquel les notes sont assujetties et qui diversifie les mélodies. C'est donc cet ordre qui seul est le chant et qui est tout entier produit par le musicien; il n'y en a pas de modèle dans la nature : car personne n'imaginera que ce soit en combinant le chant du rossignol avec le chant de la fauvette qu'un musicien trouvera le Stabat ou la sérénade de Do7i Juan. Les autres: artistes empruntent davantage à la réalité, mais leur œuvre n'en est pas m oins créatrice. Molière a créé Alceste, et Shakespeare, Hamlet. Où l'un et l'autre avaient-ils vu ces types? Nulle part, ou du moins nulle part tout entiers. C'est le poète qui leur a donné la vie, et ils vivent dans notre imagination comme des personnages historiques. Où était Saint-Pierre de Rome avant Michel-Ange? Il l'a fait jaillir de sa pensée; et quoiqu'on ait mille fois rappelé le mythe de Jupiter tirant Minerve de sa cervelle, cette métamorphose banale n'est que l'expression vive et exacte de la vérité. En un motj dans la création artistique l'âme n'a pas seulement des pensées, elle les fait.
148. Rôles divers de rimagination créatrice. — L'imagi* nation étant ainsi définie et car aclénsée comme faculté inventive ^ il y aura imagination partout où il y aura invention. Ainsi on distinguera une imagination scientifique et une imagination esthétique. Le savant qui sait trouver de belles hypothèses, comme les Tourbillons (Descartes), ou qui inventera d'ingénieuses expériences (comme le pendule de Foucault), sera doué d'imagination.
Il y aura de rimaginalion dans la vie, dans la guerre, dans le comniene, dans la politique. Napoléon avait comme capitaine la plus [)uissante et la plus féconde imagination. Law, comme financier, avait une réelle imagination. On voit par ces exemples que l'imagination ne tombe pas toujours juste, et qu'elle est aussi bien maîtresse d'erreur que de vérité (Pcscal); mais elle n'en est pas moins le principe de l'action et du progrès parmi les hommes.
Il y a même de l'imngination en morale et dans la pratique de la vertu. Les grands hommrîs sont ceux qui ont inventé de grandes et belles manières d'interpréter et d'appliquer les lois cormues. On doit se dévouer pour sa patrie : voilà une loi générale et abstraite qui suffit à priori. C'est aux hommes à en trouver l'application. Par exemple aucune loi ne peut dire d'avance : Tu mettras la main dans un réchaud ardent et tu la laisseras brûler, afin que l'ennemi sache quels hommes il a à combattre. C'est Mucius Scévola qui a inventé celle manière particulière de prouver son courage et son dévouement. Personne ne pouvait ni prévoir, ni prescrire une lelle action, pas plus qu'une belle image de Virgile, a Aime ton prochain comme toi-même, » dit la loi : saint Vincent de Paul ouvre un asile aux enfants trouvés, l'abbé de l'Epée* invente d'instruire les sourds-muets; ce sont des applications diverses d'un principe parfaitement connu. Tels seul les exemples (le l'imagination morale. -
Il est inutile d'insister sur la part de l'imagination dans le bonheur ou le malheur delà vie. On trouvera sur cette question, qui louche plus à la morale qu'à la psychologie, des développemciiis & ris tous les livres qui traitent de l'imagination \
1. L'alibé flo l'Épée n'est pas le premier qui Lettres sur iimagtiMlion, par Meister ( aris, ait inventé d'inslruire les sourds-muets, mais j'ai ->iHi), de l' lirwijiiialion, par Micbau, Paris, dA choisir le nom le plus populaire. 1877 — Surla question dernière que nous imli-
2. Sur l'initialiveindiviiluollepp morale, voir 'luons ici. vo\. [>. Stnwart. Eléi\e-:s t'e jiliilonotre tVoi-al- I II, cli. Il, p. iTi sophU : d.- l'Ks|.ril humain (t. 1, s<ici. IV,
3. Voy. sur rimaginatioii : l'haïuaiiologie, cli. vill), et nuire livre êur la Philoiot^hùt du par le marquis rie feuquières (Oxford, 17Ù0); bonluur, ch. U.
CnAPîTRE ^
L'abstraction et la généralisation.
Les trois opérations précédentes (la perception, la mémoire et rima^ination,, ne sont au fond que des opérations sensitives qui deviennent intellectuelles, soit par l'activité de l'esprit qui s'y applique, soit par l'iniervention de l'entendement. Nous avons maintenant à étudiei l'entendement lui-même.
149. Le» images et les idées. — Les représentations des objets qui sont fournies par les facultés sensitives s'appellent des images. Les représentations qui naissent de l'entendement s'appellent idées ou concepts. *
Ces concepts sont ce que nous appelons des idées abstraites et générales.
Outre ces idées, nous attribuons encore à l'entendement un autre ordre d'idées qui s'appliquent immédiatement à des objets immatériels et intellectuels (tels que âme, Dieu). Celles-ci ne gont plus des concepts généraux tirés des particuliers : ce sont des représentations immédiates du spirituel.