ABSTRACTION
152. Définition. — 'L'abstraction ri'estqu'un cas particiiliRr de Tattenlion. En effet, l'attention n'est autre chose que la faci»lt.é d'appliquer son intelligence à (ierttaias objets ou à oerlaïues
parties des objets, en négligeant les autres : par là même, l'attention décompose l'ensemble confus des choses : elle considère séparément ce qui est uni dans la réalité; elle fait donc toujours et nécessairement des abstractions.
Cependant il ne faut pas trop étendre le sens du mot abstraction : autrement il n'y aurait pas une opération de l'esprit qui ne fût abstraction. C'est là une extension abusive du mot. Ainsi, considérer l'individu hors de la société, l'âme sans le corps, une partie du corps sans une autre, c'est, dit-on, faire des abstractions, parce que tout cela est uni dans la réalité, et que tout est lié à tout. Cela est vrai à la rigueur; mais ce que l'on appelle proprement abstraction est une opération différente : elle ne consiste pas seulement à séparer ce qui est uni, mais ce qui est inséparable. Ainsi, l'individu peut être séparé de la société, par exemple, Robinson dans une île déserte. L'âme peut être séparée du corps. La tête est Uée au corps, mais elle peut en être séparée par un coup de hache, etc. Au contraire, la ligne ne peut être séparée de la surface, le point de la ligne, la longueur de la largeur, etc.; dans l'âme, l'unité est inséparable de l'identité; les attributs sont inséparables du moi ; la conscience l'est de toutes les autres opérations, etc. Ce sont là les vraies abstractions.
En conséquence, l'abstraction est l'opération qui consiste à séparer dans l'esprit ce qui est inséparable dans la réalité.
453. L'aljstraît et le concret. — Le concret est ce qui existe réellement; l'abstrait n'existe que dans la pensée. Le concret est complexe; il est rfowwé dans l'expérience avec tous ses éléments ; l'abstrait est simple, il est construit ^ar l'esprit. Le concret est ce qu'il est: nous ne pouvons pas le changer. L'abstrait est une création plus ou moins libre de notre esprit : il n'a de limite que le contradictoire.
154. Abstractions indÎTidaellcs. — On a souvent confondu l'abstraction avec la généralisation; c'est une erreur, et il peut y avoir des abstractions individuelles. Reid et Hamilton ont déjà soutenu cette opinion * : « Rien ne m'empêche, dit Reid, d<' faire attention à la blanch^.ur d'une leuille de papier qui est devant moi; et la blancheur de cet objet individuel est une conception abstraite, mais n'est point une conception générale. » Un exemple plus frappant d'abstraction individuelle, c'est un
1. Mill, Examen d'Hamilton, ch. xiii, fait (Œuvres, trad. fr.,t.IV, p. 415) en cbaa{|;eaii| konneur à Hamilton de celte opinion; mais ce- l'exemple. lui-ci ne t'ait que reproduire le passage de Reid
portrait au crayon : l'objet est bien un individu, puisque c'est un portrait, et cependant c'est une abstraction; car le dessinateur est bien obligé de distinguer la couleur de la figure. Quand je cherche la place d'une table dans mon cabinet, il est évident que je me préoccupe de la forme seule sans penser à la couleur; et cependant c'est à telle table que je pense, et non à la table en général
155. Clarté des idées abstraites. — Laromiguièreaditavec raison que, contrairement à l'opinion vulgaire, les idées abstraites sont les plus claires et les plus faciles de toutes, parce qu'elles sont les plus simples; mais il faut distinguer la clarté des sens et la clarté de l'esprit Pour les sens, rien de plus clair que les phénomènes complexes de la nature, qu'ils sont habitués à voir. Un corps brûle, parce qu'il a été allumé, et on l'éteint en jetant de l'eau : rien de plus simple. L'air est nécessaire à la vie : cela est évident. Mais ce n'est là qu'une clarté apparente : car, au fond, qu'est-ce que la combustion? Qu'est-ce que la respiration? Les sens sont absolument incapables de nous l'apprendre. On n'a expliqué ces phénomènes que lorsqu'on a pu séparer les différents éléments qui les composent, c'est-à-dire faire des abstractions.
Au contraire, rien de plus clair pour l'esprit que les notions de nombre, d'étendue, de figure, de ligne, etc., parce que ce sont des idées très simples, dégagées de tous les éléments qui les compliquent dans la réalité. Aussi les sciences qui traitent de ces notions sont les plus claires de toutes, pourvu qu'on soit capable de l'effort d'attention qu'elles exigent: car s'il est vrai qu'au point de vue intellectuel rien de plus facile que l'abstrait et le simple, il est vrai aussi que rien n'est plus pénible au point de vue de la nature, les hommes étant habitués à lier leurs idées à des signes sensibles et matériels. Les sciences purement abstraites sont dune plus faciles en soi, et plus pénibles en même temps au point de vue de l'habitude des hommes : les sciences de la nature sont plus difficiles en soi, mais plus faciles, en ce sens qu'elles fort un plus grand usage de l'imagination et des sens.
456. Usage pratique de l'abstraction. — Beaucoup d'erreurs, dit i.aromiguière, viennent du défaut d'abstraction.
Je suppose, dit-il, une personne dont l'opinion politique soit portée jusqu'à l'intolérance; on me passera la supposition Celte personne est attaquée d'une maladie
!5S PStGHOLOGîK
grave; elle demande un médecin, et; on; lui en nomme un très ht. bile : « Monsieuf un tel? on sait comment il pense. — Eh! madame! qu'importent ses opinions? Songez à guérir. — Ne me parlez pas de cet homme : c'est un extravagant, un ignorant. • La voilà, par un entêtement aveugle, incapable de faire la plus légère abstraction, de distinguer le médecin du politique.
Maître Jacques, dans Molière, est beaucoup meilleur métaphysicien . « Lst-ce à votre cocher, Monsieur, ou à votre cuisinier que vous voulez parler? — Au cuisinier. — Attendez donc, s'il vous plaît. » Il ôte sa casaque et paraît vêtu en cuisinier. Harpagon veut ensuite qu'on nettoie son carrosse: maître Jacques reparaît en cocher.
Voulez-vous une belle abstraction? C'est le mot de Louis XII • Le roi dû France ne venge pas les injures du duc d" Orléans i.
GENERALISATION
157. De» noms généraux. — Toutes les grammaires nous enseignent qu'il y a deux sortes de noms : les noms propres el les noms communs. Les premiers désignent tel ou tel objet, telle ou telle personne, et ne conviennent qu'à cet objet ou à cette personne. Paris ne désigne qu'une seule ville. César ne désigne qu'un seul homme. Les animaux eux-mêmes ont des noms propres. Tel chien s'appelle Médor; tel autre, Diane. Il y a des animaux historiques : le Encéphale d'Alexandre. îl y en a de fictifs : la Rossinante de Don Quichotte.
Les noms communs sont ceux qui peuvent s'appliquer à un grand nombre d'objets ou de personnes. Cheval ne se dit pas seulement de Bucéphale, mais de tous les chevaux; homme ne se dit pas seulement de Pierre ou de Paul, mais de tous les hommes. Il en est de même de tous les autres mots, sans exception, les substantifs seuls pouvant désigner des choses particulières.
Comme les mots sont faits pour désigner des idées (autrement ils ne serviraient à rien), on est convenu d'appeler idées individuelles ou singulières celles auxquelles correspondent les noms propres, et idées générales les idées qui correspondent aux noms communs.
La plus simple réflexion nous apprend que l'emploi des noms communs est infiniment plus fréquent que celui des noms propres. Ouvrez un livre quelconque (à moins que ce ne soit un livre de géographie ou d'histoire), vous trouverez que le nombre des noms communs l'emporte considérablement sur celui des noms propres. Chacun aussi peut observer dans la conversation le même fait. Il verra combien peu de noms propres il