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Leçons de philotophie, part. H, leçon XI

iraploie dans une joui'nee, en piroportion des noms généraux.

Gomment expliquer ce fait *?H semble au premier abord que le contraire devrait avoir lieu. Tout, en effet, dans la nature est individuel; nous ne voyons autour de nous que des individus, des choses particulières. Un arbre est toujours tel arbre, la couleur que je vois est telle couleur, le son est tel son : chacune de nos sensations a lieu dans un moment donné, dans un lieu donné; elle a tel degré précis d'intensité; elle est toujours telle ou telle. Et cependant, dans la langue, c'est tout autre chose; à peine avons-nous quelques noms propres pour désigner nos amis, nos parents; et ces noms propres eux-mêmes {prénoms, noms de famille) sont presque de? noms communs, puisqu'ils s'appliquent ^plusieurs individus. Ainsi, d'une part, la nature ne nous fournit que des individus; de l'autre, la langue ne contient guère que des noms communs. D'où vient cette contradiction?

1"* D'abord, il eût été impossible à la mémoire de l'homme, quelque riche qu'elle fût, de donner un nom individuel à tous les objets qui existent dans la nature, à tous les arbres, à toutes les feuilles, à tous les grains de sable, enfin à tous les êtres innombrables qui couvrent la surface de la terre. L'esprit même ne pourrait se faire une idée de tous ces objets désignés par des noms individuels.

2 "A quoi servirait une pareille prodigalité de noms propres? te langage n'a d'autre but que de représenter par des signes les objets absents. Or ce serait manquer entièremer.t ce but que de composer nos vocabulaires de mots individuels,, car ces mots ne pourraient réveiller le souvenir que pour ceux qui connaissent l'objet lui-même ^ Par les mots généraux, au contraire, je puis faire penser aux autres les objets qu'ils ne connaissent pas, en les réunissant sous un même nom avec ceux qu'ils connaissent.

3" Une troisième raison, c'est que, sans termes généraux, c'est-à-dire sans notions générales, non seulement il sérail presque impossible aux hommes de communiquer leurs pensées, mais il leur serait même impossible dépenser: car penser, c'est généraliser. Tant que je suis absorbe par un objet individuel, sans même remarquer qu'il est individuel (ce qui impliquerait l'idée du général), on ne peut pas dire q[i&]e pense, mais seule-

1. Voy'. uce discussion toute semblable dans considérés comme faisant partie da la !angue t.

YJJermes, de H^rris (traduit par Thurot, mes- 2. t II serait impassible de parler »"il n'y

•idor an IX), liv. III, ch. m. Cet auteur dit que avait que des noms propre» et point d'appella-

%'est à peine si les i noms propres doivent être tifs. » (Leibniz, Nouveaux Essait, liv. III, cb. i.)

ment que je sens. C'est lorsque j'ai remarqué que tel objet ressemble à tel autre, et que je les ai fait rentrer l'un et l'autre dans une même classe (par exemple, celle de fleur), c'est alors seulement qu'a lieu ce qu'on appelle pensée. Ainsi toute pensée, même la pensée la plus vulgaire, est générale; à plus forte raison, lu pensée la plus élevée, c'est-à-dire la pensée scientifique, la science.

4" ^]n effet, l'objet véritable de la connaissance humaine, l'objet de la science, c'est d'atteindre les lois générales et universelles des choses : Il n'yapas de science du particulier , est un axiome de la philosophie antique. L'une des grandes supériorités de l'homme sur l'animal, c'est de pouvoir traverser le particulier et l'individuel et de s'élever jusqu'au général et à l'universel. Dans une expérience de physique et de chimie, qu'est-ce qui nous intéresse? Ce n'est pas apparemment la chute de telle pierre, ni l'apparition de telle étincelle électrique : c'est la chute des corps, la loi générale de la pesanteur, la loi de l'électricité.

158. Des idées générales. — Examinons d'un peu plus prés ce que c'est qu'une idée générale.

Toutes les choses de la nature ont un double caractère qui nous permet de les percevoir et de les penser. Elles sont à la fois semblables et différentes. En quoi consiste ce double caractère? Qu'est-ce que la similitude et la différence^! Ces deux mots ne peuvent pas être définis; car nous ne pourrions le faire qu'à l'aide d'autres mots qui signifieraient la même chose*.

Une idée générale est une idée qui, s'appliquant à un nombre indéterminé d'objets et retenant ce qu'ils ont de semblable, abstraction faite de ce qu'ils ont de dilTérent, ramène la multitude de ces objets à l'unité:

1° Nous disons que le nombre des objets que peut comprendre une idée générale est indéterminé : c'est en effet là un des caractères essentiels de ce genre d'idées : car aussitôt que le nombre des objets est déterminé, ce n'est plus une idée générale, mais une idée collective. Mille n'est pas une idée générale, c'est un certain nombre. Mais un genre quelconque ne détermine en rien le nom.bre des individus qu'il peut comprendre : ce nombre peut croître à l'infini, comme il peut aussi se réduire à un seul

1. Cependant, M. Herb. Spencer a essayé p£2/c?io2opie, part. VI, «hi XXIV, trad. fr., t. 0,, d'expliquer d'une manière ingénieuse la notion p. 293.) du semblable et du différent. (Principes de

individu. Ainsi, il n'y a eu qu'un phénix et cependant c'est là un type général qui ne se confond avec aucun autre*.

2° L'idée générale a pour fonction de ramener la multitude à l'unité. Tous les hommes sont rangés sous une seule et même idée, l'idée d'homme; tous les triangles sous l'idée de triangle. Platon avait admirablement saisi ce caractère essentiel ' de l'idée générale, et il y revient très souvent dans ses dialogues. « Nous avons coutume, dit-il, de poser une idée distincte pour chacune des multitudes auxquelles nous donnons le même nom. » Kant, dit également que la fonction de l'entendement dans la généralisation consiste à ordonner différentes représentations et en faire une reprézentalion commune^.

159. Formatiou des idées générales. —Demandons-nous HKiintenant comment se forment les idées générales. Logiquement, puisqu'elles retiennent le semblable à l'exclusion du dilïérent, elles devraient résulter d'une double opération : 1° de la comparaison qui remarque les ressemblances; 'îl°àeV abstraction qui supprime les différences.

En réalité, ce travail est très simplifié dans la majorité des cas. parce que nous recevons la plupart des idées générales toutes faites de l'éducation et du langage. Les parents, en apprenant à l'enfant le nom de tous les objets, et le même nom pour chaque classe d'objets, lui abrègent infiniment le travail de comparaison et d'abstraction qui serait nécessaire. Par exemple, en prononçant le mot dada devant tous les chevaux qu'on lui fait voir, on lui fournit toute faite l'unité de concept, applicable à tous les chevaux. Cependant la fonction de généralisation, quoique simplifiée et facilitée par là, n'est pas complètement annulée : car lorsque l'enfant, de lui-même et pour la première fois, appHque le même nom à un cheval nouveau sans qu'on le lui dise, il faut bien qu'il ait remarqué quelque analogie entre celui-là et les autres. Le fait est bien plus évident encore lorsque l'enfant généralise des mots individuels : par exemple, les enfants commencent par appliquer le mot papa à tous les

1. Apssiz dit [de l'Espèce, ch. i) que si, des geiil cheval par exemple), ce smit assez oonr

innombrables animaux articulés, il n'existait faire une espèce i'«'^ "» »"™» assez pour

qu'une seule espèce, par exemple le homard, 2. Platon, fi^puJ/.X, 596 A (éd H Etienne^

ee serait assez pour faire un embrancliemciit. Ptnlèbe, 16 A. Républ. XI, 507 C. Soph"ste'

Par analogie, on peut dire que si d'une espèce 253 D. Politique, 285 B. - Vov ée-alcmon;

U naviit jamais existe qu'un seul individu (un Kant, Critique de la raison pure nart U

iiv. I, sect. I, ch. i. i- . f i. u

JANET, Philosophie. j|

hommes qu'ils voient ' ; or évidemment on ne le leur a pas appris, puisque dans la pensée des parents le mot papa s'applique exclusivement à un individu.

160.]\ominalisineetconceptna1isi3ie. — Les idées gêné raies sont-elles de vraies idées, ou ne sont-elles autre chose que des mots, ou signes sensibles qui peuvent à volonté être convertis en perceptions individuelles? Telle est la question débattue entre le nominalisme et le conceptualisme *. On appelle nominalisme la doctrine qui réduit les idées générales aux termes généraux, et conceptualisme, la doctrine qui admet que ces termes correspondent à de véritables concepts, à des idées.

L nominalisme absolu est incompréhensible. S'il était vrai, nos iiiées ne seraient que des mots; quand nous les prononçons, nous n'aurions rien dans l'esprit, que des sons liés par l'habitude d'une certaine manière et que nous continuons à associer de la même manière jusqu'à ce qu'un certain choc contraire à nos habitudes vienne nous réveiller. Le nominalisme ainsi entendu ne serait qu'un psUtacisme^ et réduirait l'esprit à un rôle jiurement automatique*.

Ou invoque l'exemple de l'algèbre où on ne combine que des signes et non des idées. Il en est de même, dit-on, dans l'usage vulgaire, quand nous lisons ou quand nous parlons. Si l'on nous arrête subitement, nous sommes bien embarrassés d'expliquer le sens de chaque mot que nous employons. Il n'y aurait donc, quand nous employons les mots généraux, rien autre chose dans l'esprit que la faculté de réaliser toujours d'une manière concrète dans un individu l'opération que nous accomplissons à vide à l'aide des mots.

L'exemple tiré de l'algèbre ne prouve rien : le calcul n'exigeant pas que nous ayons une idée de l'objet représenté par xjhacun4es signes, nous oublions en eftet leur signification, sachant

Celn vient sans doute de ce qu'étant plus; avec leur mère qu'avec leur père, ils l'iadividualisenl da-

qu Yantnje

i On ne toU pas que les petits enfants gé- ch. i:, i; St. Mill, Examen de la phi-

néràlisent le mol maman comme le moi papa. losopJvie d'HamilUm. eh. xvii ; Taine, de l'ia-

■ .. j •,-.„„. .,1..- 1„..- lelligence, ch. il.

3. PsittacUme, expression de Leibnix pour exprimer la parole vide, semblable à celle du

«•' Nou» tw parlons pas du réalisme, c'est- perroquet, i-dire deU doctrine qui admet la réalité objec- i. Dans une convei'sation avec Rœderer sur

tive dés cenres et des espèces, parce que c'est la question des signes, qui venait d'être mi»eaH

là un problème non de psychologie, mais de concours par l'Iiistitiil, Bonaparte disait: t-Si

métaphvsiqiie. En faveur de l'opinion nomina- nous n'avons pas d'idées sans signes, comment

liste on peut consulter Berkeley (Principes de avons-nous eu l'idée des signes?» (SainU-

la connaissance humaine, mirod.y.D.SlHyiaTt, Beuve, Cameries t. VHI, art. Rœdbke»), Elément* 4« VttyHt humain part. II, »ect. U,

que nous la retrouverons en temps et en lieu : ce n'est pas à dire qu'ils n'aient aucune signification : seulement ils ne gardent que celle qui est absolument nécessaire à l'opération, à savoir, que a est une quantité, que h en est une autre, que x est la quan d'il' cherchée, et ainsi de suite. Soutiendra-t-on, par exemple, que l'algébriste, lorsqu'il rencontre x dans son calcul, ne sait pas que "-'est l'inconnue? Il ne met donc sous chaque signe que le moindre nombre d'idées possible; et c'est pour cela qu'il devient facile de les combiner : or c'est là précisément ce qu'on appelle généraliser.

De même pour l'usage de la langue vulgaire : on nous embar-» rasse sans doute si à brûle-pourpoint on nous demande une définition précise de chaque mot ; cela ne prouve pas que nous n'ayons pas d'idée : mais nous n'avons que celles qui sont absolument nécessaires pour l'usag-e immédiat que nous poursuivons. Dites à un enfant d'aller chercher un homme pour porter un paquet, il n'a pas besoin d'avoir la définition de l'homme en général. Il lui suffit de se représenter un homme à deux pieds, à stature droite, et habillé comm.e lui. Mais cela même, direz-vous, c'est un objet individuel : non; car je ne me représente ni la taille, ni la figure, ni la couleur des cheveux; je n'ai dans l'esprit que les attributs nécessaires pour distinguer un homme d'un chien ou d'une voiture.

Seulement telle idée, claire et suffisante pour tel usage, ne le sera pas pour tel autre. De là toutes sortes de manières de concevoir la môme idée générale : l'idée générale pratique n'est pas la même chose que l'idée générale scientifique. On ne conserve dans chaque cas que . le nombre d'attributs nécessaire au but qu'on se propose.

StuartMill n'admetpas des idées générales, mais seulement, ditil « des signes génériques susceptibles d'être convertis en un individu quelconque ». Mais ce quelconque est précisément ce qui constitue la généralité. ELu effet de deux choses l'une : ou ce signe générique ne peut être converti qu'en tel individu donné, et dès lors ce signe n'est pas générique, il est individuel; ou bien il peut se convertir en un individu en générai : et cet individu en général est précisément le genre.

En un mot, le nominalisme absolu se contredit lui-même en admettant des signes qui ne signifient rien. Le nominalisme raisonnable est celui qui se contente de soutenir qu'on ne peut avoir d'idées générales ni les conserver sans avoir de mots, comme

nous le verrons * : or c est cela même que l'on appelle le conceptualisme. -

161. L^csprit dét>ate-t-il parle géuéral on par le parti' enlicr? — Celte question a été principalement posée à l'occasion du langage. Selon les uns, les premiers mots ont été des noms propres qui sont devenus des noms communs : selon les autres, ce sont au contraire les noms communs qui ont été les premiers et qui sont devenus les noms propres. La première opinion est soutenue par Adam Smith, la seconde par Leibniz*.

Al. Max Muller, qui expose les deux opinions précédentes', donne l'avantage à l'opinion de Leibniz. Suivant lui, toutes les racines, c'est-à-dire les éléments les plus anciens auxquels on puisse remonter par l'analyse de nos langues, expriment toutes des attributs généraux, des noms communs. Pour prendre les exemples d'Adam Smith, la rivière, qu'il prend pour un nom individuel, est tiré de la racine ru ou sru, qui veut dire courir; un antre (antrum) vient de la racine anlar, qui signifie dedans. La caverne vient du radical cav, qui signifie creux, et vient lui-même de la racine ku ou sku, qui signifie couvrir, etc. Aussi, plus les langues sont primitives, plus l'on trouve de mots divers pour exprimer une seule chose* : ce sont tous les attributs de l'objet, attiibuts toujours généraux; c'est donc à l'aide de ces mots généraux, comme le pensait Leibniz, que nous nommons les choses individuelles, par exemple telle rivière (le Rhin, qui vient de la racine générale ru); et ce nom, à son tour, redevient un nom commun.

En résumé, suivant Max Muller, « nous commençons par connaître les idées générales, et c'est par elles que nous connaissons et que nous nommons les objets individuels. Ce n'est que dans une troisième phase de notre esprit que ces objets individuels, après avoir été ainsi connus et nommés, viennent à leur tour représenter des classes entières, et que leurs noms propres se changent en noms appellatifs. »

Celte théorie est- elle vraie au point de vue philologique? Il est permis d'en douter. M. Michel Bréal a contesté l'assertion de M. Max Muller en disant que les plus anciennes racines que nous connaissions ne sont pas elles-mêmes des racines, mais sup-

i. Vov. plus loin le chapitre sur le Langage. 3. Max Muller, la Science du langage, leç.

3. Ad. Smith, Dissertation sur l'origine def IX; trad. fr., p. 403.

longues. — Leibniz, Nouveaux Essais, li v. UI, 4. Dans la langue arab«, il y a 5 744 moti pou»

cb. III. fignifier chani«au.

posent d'autres racines antérieures dont elles sont les débris ou les ramifications ; nous ne savons pas quel était le sens de ces racines primitives, et elles ont pu être individuelles : par exemple, si le mot soleil, en sanscrit, vient d'une racine qui signifie briller, cette racine elle-même a pu venir d'une autre racine qui signifiait soleil, que l'on aurait transportée ensuite à tous les objets qui brillent, et qui par une modification nouvelle aurait de nouveau signifié ce qu'elle signifiait d'abord '.

Mais laissons de côté la question philologique. La question, psychologique est tout autre. En effet, même si l'on admettait la ihéorie de Max Muller, il s'ensuivrait bien que les premiers noms sont des noms généraux, mais non pas que l'esprit humain pense le général avant le particulier. Tout ce qui résulterait de la théorie de Max Muller, c'est que l'homme ne parle pas avant d'avoir des idées générales, c'est que les premières idées, non pas qu'il possède, mais qu'il exprime, sont générales; en un mot que la faculté de parler est contemporaine de la faculté de généraliser, qu'elles naissent ensemble, ou même, si l'on veut, qu'elles sont une seule et même faculté, se manifestant de deux manières, mentalement et physiquement. Mais il ne s'ensuivrait nullement que la faculté de généraliser fût antérieure à celle de percevoir le particulier : ici la question cesse d'être philologique, pour devenir psychologique.

Au premier abord il paraît absurde de soutenir que l'idée générale peut être antérieure à la perception individuelle : car s'il y a quelque chose d'évident, c'est ce principe, que la sensation est individuelle.

Cependant, s'il est vrai que l'idée générale distincte est postérieure aux notions individuelles confuses, réciproquement il peut être vrai de dire que l'idée générale confuse est antérieure à l'idée individuelle distincte. Ainsi l'idée d'homme, en tant que caractérisé par la définition abstraite et classique di' animât raisonnable, ou par la définition zoologique, une (elle idée suppose sans doute la comparaison entre beaucoup d'hommes individuels; mais le sentiment confus de ce qu'il y a de commun entre les hommes préexiste h la distinction précise des individus : par exemple, il faut du temps à l'enfant pour distinguer son père des autres hommes : il faut du temps à un chien pour distinguer son maître. On a dit avec raison que la faculté de géné-

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