‹ Traité élémentaire de philosopheChapitre 54 sur 313 · LE JUGEMENT ET LE RAISONNEMENT, IM · texte numérisé non relu

LE JUGEMENT ET LE RAISONNEMENT, IM

est innocent. Au civil, le jugement sera de ce genre : Caïus est propriétaire ; Caïus est usufruitier ; ou détenteur injuste de la propriété d'autrui. En histoire, un auteur résumera toute une appréciation de Louis XI en disant : « Au résumé, c'était un roi. > Bossuet, caractérisant Cromwell, le qualifie d'hypocrite raffiné et d'habile politique, c'était dire : Cromwell était un hypocrite; Cromwell était un habile politique. En littérature, un critique résumera ses impressions également dans une proposition affirmative ou négative; c'est-à-dire dans un jugement: Boileau est le poète de la raison. Shakespeare est un barbare, ou un génie sublime. Ordinairement, dans l'usage vulgaire, le jugement ne se réduit pas à une proposition unique, mais il se compose d'une suite de propositions portant sur un sujet commun et liées ensemble par la logique et l'unité de but. Ainsi, le jugement de Bossuet sur Cromwell est le morceau tout entier, le portrait général que tout le monde sait par cœur. Les jugements de Fénelon sur Molière, de la Bruyère sur Racine et Corneille, de Vauvenargues sur Boileau sont composés de plusieurs idées et propositions; mais, à parler rigoureusement, chacune de ces propositions est elle-même un jugement; et le tout ne reçoit ce nom que par extension.

Nous avons dit que dans l'usage on réserve le nom de jugements aux propositions qui sont intéressantes et dont la vérité est plus ou moins difficile à découvrir; mais si l'on y regarde de près, on verra que partout où il y a proposition, il y a jugement dans le même sens que tout à l'heure; seulement le jugement est plus ou moins simple, plus ou moins profond, plus ou moins élémentaire. Ainsi quand je dis : « La neige est blanche, » nous appellerons cela à peine un jugement, parce que tout le monde le voit à première vue : mais à parler rigoureusement, pour affirmer cette proposition, il a fallu remarquer dans la neige la même qualité que nous avons vue ailleurs, la reconnaître et lui donner le même nom : et cela est au fond la même opération que dans les cas plus difficiles. Et pour s'en convaincre, il suffit de supposer le cas où il s'agirait de déterminer une couleur un peu plus délicate, comme lorsqu'un peintre cherche à reproduire les nuances les plus fines de la nature, ou encore lorsqu'un critique discute la couleur d'un tableau.

La faculté du jugement , telle que nous venons de la définir, n'est donc autre chose que ce qu'on appelle le bon sens, ou, comme dit Descartes, « la faculté de distinguer le vrai d'avec le

«r PSYCHOLOGIE.

faux ». Cette faculté est naturelle en nous et, comme ille dit encore^ « elle est la mieux partagée ». A tort ou à raison, « chacun pense en être si bien pourvu que ceux mêmes qui sont le plus difficiles à contenter en toute autre chose, n'ont pas coutume d'en désu-er plus qu'ils n'en ont. » (Disc, de la méthode, début.) C'est de cette faculté que la. Logique dePor*~Royal nous dit: « Il n'y a ri:'n de pluf estimable que le bon sens et la justesse de Fespril dans k discernement du vrai et du faux : toutes les autres qualités d'esprit ont des usages bornés; mais l'exactitude de la raison est généralement utile dans toutes les parties et dans tous les emplois de la vie. 11 y a presque partout des routes différentes, les unes vraies et les autres fausses ; et c'est à la raison de taire le choix. Ceux qui choisissent bien sont ceux qui ont l'esprit juste : ceux qui prennent le mauvais parti sont ceux qui ont l'esprit faux * . » Kant s'exprime sur le même sujet d'une manière presque semblable : « Le jugement, dit-il, est le caractère distinctif de ce que l'on appelle le bon sens, et le manque de bon sens est un défaut qu'aucune école ne saurait réparer. On peut bien offrir à un entendement borné une provision de règles et greffer en quelque sorte sur lui ces connaissances étrangères ; mais il faut que l'élève possède déjà par lui-même la faculté de s'en servir exactement. Un médecin, un juge, un publiciste peuvent avoir dans la tête beaucoup de règles pathologiques et juridiques ou politiques et pourtant faiblir dans l'application, soit parce qu'ils manquent du jugement naturel, soit parce qu'ils n'ont pas été exercés à cette sorte de jugement par des exemples et des affaires réelles. Aussi la grande utilité des exemples est-elle d'exercer le jugement*. »

164. Ee JHgement an sens philosophique. — Les anciens logiciens définissaient le jugement /'a/'^rmah'ow d'un rapport de convenance et de disconvenance entre deux idées, et ils en faisaient le résultat d'une comparaison.

Théorie de F. Cousin. — Cette doctrine a été rolî)jei,.de la part de V. Cousin, d'une discussion vive, serrée, qui a eu un grand succès et qui mérite d'être examinée de près'.

1. Premier discours. Au lieu d'admettre relie,, qpt- est égale chez tous lei hommes, et

arec Descartes que le bon sens est la chose Nicole parle de l'emploi que nous faisons de

eu monde la mieux partagée, Nicole nous dit cette faculté.

eu coniraire que < c'est une qualité rare », et 2. Kant, Critique de la raison pure, liv. II,

« qu'on ne rencontre partout que dos esprits AnoUyse des principes^ ialrod..

taux ». Il n'y a pas contradiction entre ces deux 3. V. Cousin, Philosophim de Locke, Le^onf

•pifliotis. Descartfes p«rl^ 4^ la faculté natu- XXIIl et XXitY.

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