‹ Traité élémentaire de philosopheChapitre 55 sur 313 · LE JUGEMENT ET LE RAISONNEMENT. IH · texte numérisé non relu

LE JUGEMENT ET LE RAISONNEMENT. IH

Cette discussion repose sur la distinction des jugements /)nmitifs et des jugements réfléchis. La théorie de Locke, dit-on, s'applique aux seconds, mais non aux premiers : surtout elle ne peut s'appliquer aux jugements d'existence, c'est-à-dire à ceux qui ont pour attribut le terme existence; comme : les corps existent; j'existe. Résumons les principaux points de la discussion :

Quand il s'agit de jugements abstraits et réfléchis, tels que ceuxci : deux et trois font cinq — Dieu est bon — Alexandre est un grand homme, on ne peut nier que la théorie ordinaire des logiciens ne soit vraie, car le jugement suppose en eflet : 1' deux idées préexistantes, 2" une comparaison entre ces deux idées, 3° la perception du rapport.

(S. Mais en est-il de même dans lès jugements d'existence, et en particulier dansce jugement fondamental qui est la base detousîes autres : f existe ? Il faudrait admettre ici , d'après la théorie, comme dans le cas précédent, qu'il doit y avoir deux idées, puis comparaison de ces idées, puis perception de rapport. Quelles sont les deux idées dont se compose le jugement d'existence personnelle : l'idée du moi et l'idée d'existence. Mais réfléchissons-y bien. De quelle existence partirons-nous? ce ne sera pas de notre existence personnelle, puisque nous la cherchons, puisqu'elle aoit résulter du jugement lui-même. Ce sera donc l'idée de l'existence en général, et non pas l'idée particulière de notre existence propre. Quelle sera la seconde idée? L'idée du moi. Mais que cherchonsnous? Le moi existant. Ne le supposons donc pas, car nous supposerions ce qui est en question. Ce ne sera donc pas un moi existant qui sera le premier terme de la comparaison ou du jugement : ce sera un moi abstrait, un moi possible. Or si nous comparons ces deux idées, l'idée du moi possible et celle de l'existence en général, nous voyons qu'elles se conviennent, c'està-dire qu'il n'y a pas contradiction enirelemoi et l'existence : or vous ne pouvez tirer de là que l'affirmation d'une existence possible, mais non d'une existence réelle. Vous direz : Je puis exister, vous ne direz; pas : J'existe. Il en sera de même de cette proposition : les corps existent; et en général de toute existence réelle, concrète,, particulière, laquelle ne peut être que donnée dans une expérience première, mais non obtenue par réflexion et par comparaison dé concepts. »

En résumé, V. Cousin ramenait à trois les objeeti'onis contre la théorie de Locke :

fn PSYCHOLOGIE.

1* Elle part d'abstractions; elle ne peut donc donner par conséquent qu'un résultat abstrait, qui n'est point celui que l'on eh arche.

2° Elle part d'abstractions : or l'abstraction n'est pas le point de départ de l'intelligence humaine.

3° Elle part d'abstractions qu'elle n'a pu obtenir qu'à l'aide de ces mêmes connaissances concrètes qu'affirme le jugement.

Il y a donc une classe de jugements primitifs qui ne sont pas comparatifs et peuvent être appelé» Jes ajflTmalwm immédiates.

Critique de la théorie de Cousin. — Cette savante discussion est victorieuse sur un point capital, à savoir, que l'entendement ne commence pas par des notions abstraites, que l'on tire l'abstrait du concret, et non le concret de l'abstrait; en un mot, que la conception n'est pas la première opération de l'esprit. La philosophie de l'École admettait qu'avant le jugement il y aune première opération qu'on appelait la simple appréhension ou pure représentation de l'objet, mera reprœsentatio objecti. Si l'on entend par là la faculté de concevoir les objets d'une manière abstraite, à coup sûr elle n'est pas la première opération; mais si l'on entend par là la sensation elle-même, l'application immédiate de l'esprit aux choses, sans réflexion, sans distinction de sujet et d'attribut, on peut dire que c'est là une faculté antérieure au jugement, supposée par lui, et qu'il n'y a rigoureusement jugement, dans le sens précis du mot, que lorsque l'esprit est capable de dégager Vattribut du sujet, d'apercevoir l'un dans l'autre; or c'est là l'acte propre d'un sujet capable de réflexion.

A coup sûr, il y a des degrés dans les jugements réflexifs, et on accordera sans peine qu'entre les premiers jugements d'un esprit qui s'éveille et les derniers jugements de la spéculation scientifique la plus abstraite, il y a une grande dilîôrence : cependant il faut admettre la réflexion dès le premier jugement, ou l'on sera conduit à confondre les opérations les plusdiflerentes.

Si l'on n'admet pas que la réflexion est le caractère distinctif du jugement, si nous voulons reconnaître la faculté déjuger partout où il y a un jugement implicite que dégage le spectateur, il faut dire que l'huître juge : car on doit lui supposer quelque sen- ' liment d'elle-même ; et tout sentiment de soi-même peut se traduire en un jugement, pour celui qui a la faculté déjuger : mais dans ce cas, c'est moi qui juge à la place de l'huître; ce n'est

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