LE JUGEMENT ET LE RAISONNEMENT
pas elle-même. Ce qui distingue l'idiot de l'homme raisonnable, c'e«t qu'il a la simple appréhension, sans avoir le jugement : et ici le sens commun est d'accord avec le langage de l'école.
Puisque toutes les définitions de mots sont libres, on peut sans doute, si l'on veut, convenir que l'on appellera jugement toute affirmation implicite, même la plus confuse : mais selon nous c'est trop dire que de prêter à l'huître ou au fœtus l'affirmation de son existence. L'affirmation implique que l'on sait la différence du oui ou du non : ce qui suppose quelque réflexion.
A la vérité, l'expression de comparaison, employée par les logiciens, avait quelque chose d'impropre; car elle s'applique au rapport de similitude et de différence, tandis que le jugement exprime surtout un rapport àe contenance. Le jugement est donc plutôt, comme le dit Kant, un acte desiibsomption que de compaijaison. Par le jugement, nous subsumons (subsumimus)^ c'est-àdire nous p^aço7is un objet donné sous un concept. L'or est un métal : voilà un jugement qui revient à dire que l'objet or làit partie, avec plusieurs autres objets, d'un concept général appelé inétal. Sans doute il y a là une sorte de comparaison (car il faut comparer les propriétés connues du métal avec les propriétés de l'objet donné); mais le propre de cette comparaison est d'associer non pas deux concepts équivalents, mais deux concepts subordonnés.
Le sujet d'un jugement peut être général; il peut être aussi individuel; mais l'attribut est toujours général. C'est là ce que n'a pas vu Cousin dans sa critique de Locke. Il a confondu le sentiment immédiat, ou simple appréhension, où l'attribut est saisi dans le sujet et est individuel comme lui, avec le jugement proprement dit, qui est essentiellement l'acte de rattacher un sujet individuel à une conception générale \ Tant que l'attribut reste individualisé, et n'est pas dégagé du sujet, le jugement n'existe pas; il n'y a que simple appréhension. Le jugement n'a lieu que lorsque l'attribut se dégage du sujet, et cela n'a lieu que lorsque l'attribut est universalisé. Il est donc permis de dire que juger, c'est généraliser, et qu'il n'y a pas de jugement sans généralisation.
L'objection principale est celle qui se tire des jugements d'existence et en particulier de celui-ci : f existe. Il est très vrai de dire qu'en partant d'un moi abstrait ou possible, je ne puis
i. Conduise (Grammaire, part. I, cb. iv) a très bien tu cette distinction,
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arriver à un moi réel. Le moi dont je parie, et qui est le sujet du jugement précédent, n'est donc pas un moi possiMe; c'est bien un moi donné, un moi concret, un moi existant; mais tant que l'existence y est confondue avec le moi lui-même, tant que je ne fais que sentir l'existence comme mienne, c'est.-à-dire tant que les deux termes sont individuels et indivisibles, on ne peut pas dire qu'il y ait jugement, du moins au regard du moi lui-même; car le spectateur extérieur peut traduire cette perception individuelle en un jugement; mais c'est alors le spectateur qui juge, ce n'est pas le sujet intéressé.
Gomment donc se produit le jugement d'existsnce personnelle? C'est lorsque, ayant fait l'expérience de beaucoup de choses qui existent, et d'autres qui n'existent plus, le moi remarque qu'il est lui-même au nombre des choses qui existent : le caractère de la réalité, a savoir, d'être donné immédiatement, sans contredire aucune des lois générales de l'expérience, ce caractère se retrouve dans le moi aussi bien que dans les autres choses. Cet attribut de réalité n'est certainement pas créé par là ; nous le sentions auparavant, mais maintenant nous le remarquons ; et -nous ne pouvons le remarquer sans l'universaliser, sans reconnaître qu'il est le même dans tous les êtres qui existent : c'est ainsi que la perception de l'existence personnelle devient un jugement.
Il en est de même de la perception extérieure. Quand je dis : la neige est blanche, on prétend que la blancheur m'est donnée en même temps que la neige, et que ce n'est pas par comparaison avec une idée de blancheur préexistante que je formule ce jugement *. Mais, encore une fois, c'est confondre la sensation et le jugement. Sans doute neige et blancheur me sont données en même temps; mais c'est telle blancheur, telle nuance, tel degré de blancheur : or la sensation d'une blancheur individuelle n'est pas un jugement : c'est une simple appréhension. Je ne juge véritablement qu'après avoir dégagé la neige comme substance de son attribut blancheur, et après avoir remarqué que cet attribut est le même que celui qui se trouve dans d'autres objets. Juger que la neige est blanche, c'est dire que la neige a la même couleur que le papier, que le lait, que les étoiles, etc.
Ainsi, tout jugement est l'acte par lequel l'esprit rapporte le