LE RAISONNEMENT
166. Connaissance intuitive et discursive. — Nous avons dit déjà (451) qu'il y a un mode de connaissance que l'on appelle intuition : c'est lorsque la vérité s'offre à nous d'une manière irrésistible : « Semblable à l'éclat d'un beau jour, dit Locke, elle se fait voir immédiatement et comme par force dès que l'esprit tourne sa vue vers elle. C'est ainsi que l'esprit voit que le blanc n'est pas le noir, qu'un cercle n'est pas un triangle, que trois est plus que deux. » {Essai, liv. IV, ch. ii.)
11 y a un autre mode de connaissance que l'on appelle discursifs qui a lieu lorsque l'esprit, ne voyant pas du premier coup l'évidence d'une vérité, s'y achemine par des intermédiaires en allant, comme on dit, du connu à l'inconnu : et c'est ce que l'on appelle raisonner.
Nous disons d'un fait qu'il est prouvé lorsque nous le croyons vrai à raison de quelque autre fait duquel il est dit «'ensuivre. Inférer une proposition d'une ou plusieurs propositions préalables, la croire et vouloir qu'on la croie comme conséquence de quelque chose autre, c'est ce qu'on appelle raisonner. (MiU, Logique, liv. II, ch. i )
La connaissance intuitive est immédiate; la connaissance discursive ou de raisonnement est médiate.
C'est une observation très juste de Locke que la connaissance démonstrative et discursive se ramène à l'intuitive.
A chaque pas que la raison fait dans une démonstration, dit-il, il faut qu'elle aperçoive par une connaissance de simple vue la convenance et la disconvenance des idées moyennes; car sans cela on aurait encore besoin de preuve pour faire loir la convenance et la disconvenance de ces idées. Si cette convenance est apei» foe par elle-même, c'est une connaissance intùitiye
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Seulement, comme l'a fait remarquer D. Stewart (ÉlémenlSf IV part., ch. ii, sect. I), il n'est pas toujours nécessaire que
Ces jugements intuitifs soient actuellement présents à notre pensée. Dans la pli;s grand nombre des cas nous nous Hons à des jugements garantis par la mémoire.
En un mot, comme le dit encore celui-ci, le raisonnement peut être comparé à l'action de celui qui monte un escalier :
Il ne s'agit que de répéter le mouvement par lequel on a franchi la premiers inarche.
C'est donc toujours la même opération, et cependant il y a un progrès : on s'élève, on va d'un point à un autre ; seulement l'intervalle qu'on n'aurait pas franchi d'un seul bond on le parcourt en plusieurs moments.
L'essence du raisonnement consiste donc à trouver quelques intermédiaires par lesquels on puisse unir les idées trop éloignées, à peu près comme un homme « qui, au moyen d'une toise, s'assure de l'égalité de longueur de deux maisons qu'il ne peut superposer l'une sur l'autre »; ou encore comme celui qui place une pierre au milieu d'un ruisseau pour l'enjamber en deux fois, ne le pouvant faire en une.
On distingue généralement deux modes de raisonnement : > celui qui va du général au particulier, et que l'on appelle déductif, et celui qui va du particulier au général, et que l'on appelle inductif : ces expressions, dit St. Mill, se recommandent plus par leur brièveté que par leur clarté. Leur sens est « que l'induction infère une proposition générale de plusieurs autres qui le çont moins qu'elle, et que la déduction infère une proposition générale d'autres propositions qui le sont également ou même plus. Lorsque de l'observation d'un certain nombre de faits individuels on s'élève à une proposition générale, ou lorsque, combinant plusieurs propositions générales, on en tire une plus générale encore, le procédé s'appelle induction. Lorsqu'au contraire d'une proposition générale combinée avec d'autres on en infère une qui l'est moins, c'est la déduction. » (Mill, Log., II, ch. i.)
167. Déduction. — Le raisonnement déductif peut se faire de deux manières : 1° instinctivement et par une faculté naturelle, sans que l'esprit se rende compte des différents moments de Topération et des idées moyennes qu'il emploie : c'est le procédé le plus habituel dans la vie pratique, et même dans la littérature et dans l'éloquence ; 2" avec réflexion et analyse, en décomposant
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le raisonnement et en le ramenant à tous ses éléments coastitutifs : ce qui a lieu par le syllogisme, et c'est ce qu'on appelle mettre un raisonnement eti forme. La sûreté et la justesse du raisonnement ne dépend pas nécessairement de cette forme rigoureuse c{ui n'est de mise que dans les sujets abstraits, et lorsqu'il y a difficulté à bien saisir toutes les parties de l'opération. Autrement, le sens droit sufQt. « J'ai connu un homme, dit Locke, à qui les règles du syllogisme étaient entièrement inconnues, qui apercevait d'abord la faiblesse et le faux raisonnement d'un long discours artificieux et plausible où les gens exercés se laissaient attraper. > C'est la Logique qui nous apprendra à mettre le raisonnement en forme et nous en fera connaître les règles.
Locke fait encore remarquer justement qu'il y a dans le raisonnement deux facultés, qui sont « la sagacité pour trouver les idées moyennes, et la faculté de tirer des conclusions ou d'inférer »; en un mot, comme dit Leibniz, V invention, eilejugemefit; car raisonner, c'est encore juger.
Cependant, quoique le raisonnement soit ime suite de jugements, il n'est pas seulement une addition de jugements. Il a son unité particulière qui consiste à lier les jugements. Pour raisonner, il faut pouvoir penser à la fois plusieurs jugements, comme pour juger il faut penser à la fois plusieurs idées.
C'est ce qu'on appelait dans l'école les trois opérations de l'esprit : concevoir, juger et raisonner. Nous reviendrons dans la Logique sur cette distinction.-
Le raisonnement est, suivant Leibniz, la principale différence qui sépare l'homme de l'animal, a L'ombre de raison qui.se fait voir dans les bêtes, dit-il, n'est que l'attente .d'un événement semblable, dans un cas qui paraît semblable au passé, sans savoir si la même raison a lieu. Les hommes mêmes n'agissent pas autrement dans le cas où ils sont empiriques seulement. Mais ils s'élèvent au-dessus des bêtes en ce qu'ils voient les liaisons des vérités. » {Nouv. Essais, préface.)
Le raisonnement, quand il est instinctif, rapide, naturel, trouvant d'une manière sûre et toute pratique les intermédiaires, est souvent ce qu'on appelle la raison. On réserve plutôt le nom de raisonnement pour le cas où, sans aller jusqu'au syllogisme proprement dit, on marque expressément les principes et les conséquences, on élève des objections, des distinctions, on si* gnale les contradictions des autres. Cette faculté ratiocinante, comme rappelle Rabelais, est souvent, quand l'esprit n'est pas
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juste, une cause d'égarement. C'est en ce sens que l'on oppose ^quelquefois la raison au raisonnement, comme dans ces vers de Molière :
Raisonner est l'emploi de touie la maison, Et le raisonnement en bannit la raison.
Il suffira ici d'avoir signalé l'opération du raisonnement : il appartient à la logique de le décomposer et d'en expliquer l'essence.
168. L'induction. — Nous avons vu qu'il y a deux manières de raisonner : ou bien d'une proposition générale on tire d'autres propositions qui le sont moins : c'est ce que l'on appelle déduire; ou bien de plusieurs propositions générales on s'élève à une proposition plus générale encore. Dans le premier cas, oa va du plus au moins; dans le second, on va du moins au plus. Cette seconde opération est beaucoup moins facile à comprendre que la première. On comprend en effet aisément qu'on descende du plus au moins, du tout à la partie, qu'on tasse sortir d'une proposition générale une autre plus particulière qui y est contenue; mais que l'on passe au contraire de la partie au tout, du moins au plus, c'est ce qui paraît contraire à toutes les lois de la logique naturelle. Rien cependant n'est plus fréquent qu'une pareille opération, et nous en trouvons les exemples à chaque pas. Tous les jugements que nous portons sur les choses de la vie sont de ce genre; et souvent ils n'en sont pas moins d'une absolue certitude. Par exemple, nous savons, soit par expérience, soit par ouï-dire, que tous les hommes qui ont vécu jusqu'ici sont morts : quel que soit le nombre de ces expériences et de ces témoignages, il faut bien reconnaître qu'il est infiniment petit en comparaison du nombre d'hommes qui pourront vivre sur la surface de la terre jusqu'à la fin des siècles. Cependant, malgré cette disproportion immense, nous n'hésitons pas â affirmer que tous les hommes sans exception qui viendront après nous mourront comme ceux qui nous ont précédés. L'affirmation est donc beaucoup plus étendue que l'expérience, puisque celle-ci repose sur le passé, qui est borné, tandis que l'autre s'élend à l'avenir, qui est illimité. Ainsi les prémisses sont moins étendues que la conclusion. Quel est le fondement d'une opération si peu rationnelle en apparence? C'est ce que nous chercherons plus tard dans la Logique. Contentons-nous ici de la con-, stater comme un fait
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169. Usage» de rîndnctîon. — L'induction consiste donc, d'après ce qui précède, à affirmer comme permanente et universelle la reproduction d'un fait dont nous avons eu sous les yeux un certain nombre d'exemples. Elle généralise dans toute l'étendue du temps et de l'espace ce qui n'a été observé que sur quelques points particuliers de l'espace et du temps. ^
1» Grâce à elle, nous pouvons enlever le voile qui nous dérobe Vavenir, et anticiper par des prédictions certaines, ou tout au moins par des prévisions probables, sur des faits qui ne sont pas encore accomplis. C'est ainsi que l'astronome peut piédire a coup sûr l'apparition d'une éclipse, ou prévoir, avec un moindre degré de certitude, le retour d'une comètA. C'est d'après des prévisions de ce genre, mais tout empiriques et plus ou moms probables suivant les données dont nous disposons, que nous calculons et essayons de diriger les événements de noire vie.
2° Le rôle de l'induction dans le temps ne se borne pas à l'avenir : elle sert encore à reconstruire le passé : elle remonte la chaîne des siècles et elle retrouve la trace des faits qui n'ont pas eu de témoins. L'induction nous autorise à croire que les lois qui gouvernent les phénomènes actuels ont préside a la production des phénomènes passés. C'est par elle que le geoioc^ue dévoile l'histoire des âges évanouis. Si des coquillages ce^ncontrent sur des montagnes, on doit supposer que la mer Y a résidé : car on ne peut crmre que les animaux qui vivent auiourd'hui dans la mer auraient pu autrefois, avec la même conformation, se trouver sur les continents. De même, de la distribution actuelle des diverses couches de ieirain le géologue conclut à des révolutions antérieures, plus ou moins violentes, plus ou moins lentes, mais dont l'histoire est écrite sous nos . yeux C'est par la même méthode que l'historien et l'archéo.ogue reconstruisent l'histoire de l'espèce humaine, loisque tout lémoi-
gnage fait défaut.
3" Enfin l'induction généralise, non seulement dans le temps, mais encore dans Yespace. Elle nous permet d'aliirmer que ce qui se passe sous nos yeux a lieu en même temps sur tous les points du globe : que partout les objets pesants tombent a la sur- Le de la terre, que partout l'homme passe par l'enfance avant d'arriver à la jeunesse et à l'âge mûr, que partout il meurt, etc. C'est par l'induction que le philosophe peut sans sortir de sa chambre conclure à l'identité de l'espèce humaine chez tous les peuples de l'univers. Mais, dira-t-on, n'est-ce pas l'imagmation