LA RAISON. 18S
privé de son guide naturel q»ii est la raison, n'en a pas d'autre à son service : au contraire, ce guide étant toujours le principe moteur de ses actions, comme il est lui-même perverti e* vicié, l'entraîne à des actions absurdes, contraires à lui-même et aux autres. La folie n'est pas seulement (comme l'idiotisme ou la démence) l'absence de la raison, elle en est la perversion. Ou bien toute liaison disparaît entre les idées , ou bien il s'établit une liaison entre des idées illusoires, qui n'ont pas d'objet. Si l'on considèie la raison par opposition aux caractères précédents, elle sera la lacui^é de distinguer le vrai du faux, de comprendre les vraies causes et les vrais effets, l'ordre réel des phénomènes, en se plaçant surtout au point de vue de la pratique et de l'action : car il ne faut pas oublier, comme on l'a fait justement remarquer *, que la raison, quand on l'oppose à la folie, consiste tout autant dans un certain équilibre général de toutes les facultés que dans un emploi logique et rationnel des opérations intellectuelles. Il y a une raison dans les actes comme il y en a une dans les pensées. Un homme peut être déraisonnable sans jamais déraisonner. Les actes sont incohérents, nuisibles, inconvenants : la faculté de raisonner paraît intacte. Réciproquement, on peut agir avec sagesse et convenance, et même porter sur les choses des jugements justes et vrais, sans être capable de donner la raison de ses jugements. Celte faculté de jugement tout instinctive est ce qu'on appelle le bon sens ou sens commun ; et c'est là ce qu'on appelle le plus ordinairement raison. « Fiezvous à votre bon sens pour vous former une opinion, disait sir Campbell à un officier de marine nommé gouverneur à la Jamaïque ; mais gardez-vous bien de vouloir exposer les motifs de votre opinion. Le jugement sera probablement bon; les raisonnements seront mauvais. » Sancho dans son île rendait d'excellents jugements; mais il eût été incapable de les motiver. La raison, ainsi entendue, est une sorte d'instinct qui, bien loin d'avoir besoin du raisonnement, se trouve souvent en contradiction avec lui, comme nous l'avons dit déjà (167).
176. La raison dans Tenfaut. — C'est encore dans le même sens que l'on oppose la raison dans l'homme mûr à l'ignorance, à l'étourderie, à l'irréflexion de l'enfant. Il s'agit toujours delà faculté signalée par Cicéron de voir les causes et les effets, de prévoir l'avenir dans le présent, d'apercevoir les enchaînements et