THÉORIE DE L'ASSOCIATION ET DE L'HÉRÉDITÉ
n'ayant aucune autorité pour les savants jusqu'à ce que Lavoisier en ait fait un axiome de la chimie, et Joule et Meyer de la physique '.
M. St. Mill explique par des associations inséparables et indissolubles non seulement les principes de la physique et de la mécanique, qui ne sont peut-être en effet que des expériences généralisées, mais encore les principes des mathématiques, les axiomes, et enfin les principes les plus élevés de l'entendement humain, et le plus élevé de tous, \e principe de causalité.
Les axiomes des mathématiques ne sont, suivant lui, que des expériences indéfiniment répétées dont le contraire ne s'est jamais présenté à nos sens. Par exemple, cette vérité que deux droites ne peuvent enfermer un espace, vient de ce que, en fait et à tout instant de la vie, « nous ne pouvons regarder deux iignes droites qui se croisent sans voir en même temps que de ce point d'entrecroisement elles divergent de plus en plus » ; là même où l'expérience cesserait de nous guider, nous avons l'imagination qui prend sa place : or toutes les fois que par l'imagination nous essayons de nous représenter deux lignes qui se séparent en partant d'un point commun, nous pouvons les poursuivre tant que nous voulons par l'œil de l'esprit, nou3 tes verrons toujours s'éloigner. Ainsi l'expérience mentale vient au secours de l'expérience extérieure. L'expérience est tellement pour M. Mill le principe des vérités mathématiques, qu'il va jusqu'à dire que si, toutes les fois que deux objets se rencontrent avec deux autres objets, il en surgissait tout à coup un troisième, nous dirions nécessairement que deux et deux font cinq.
Enfin, de tous les principes qui dominent la raison humaine, le plus essentiel et le plus fécond pour la science, c'est le principe de causalité : or ce principe n'est autre chose que la généralisation la plus élevée de la loi d'association. En effet, si dans chaque ordre de phénomènes et de successions de phénomènes nous prenons l'habitude d'attendre le second après avoir perçu le premier, nous finissons par nous apercevoir que tous les ordres de phénomènes sont soumis à la même loi de succession, et que toujours et partout un phénomène quelconque nous suggère l'attente d'un autre phénomène; que tous, sans distinction de genre et d'espèce, sont tels que le premier appelle le second et que le second suppose le premier. Or, si on appelle cause, suivant la théorie
i . Lavoisier par la théorie de la combustioa. Joule et Meyer par la théorie de l'équiTalent Biëcanique do la chaleur.
UNET, Philosophie. U
flO PSYCHOLOGIE.
de Dav. Hume, le phénomène aMtéoédent, et effet le phénomène subséquent, on arrive à cette loi : tout phénomène suppose un antécédent qui est sa cause, ou bien : tout phénomène suppose -une cause. C'est le principe de causalité, principe de toute induction, mais qui est lui-même le résultat de l'induction.
493. Critiqoe de la théorie de rassocîatîoB. —Cette théorie des associations indissolubles est évidemment un progrès sur celle de l'ancien empirisme : mais satisfait-elle à toutes les conditions du problème ' ? nous ne le pensons pas. ^
1» Elle explique en effet un certain mode de nécessité dans nos jugements premiers : mais ce n'est qu'une nécessité subjective^ tandis que la nécessité qu'il s'agit d'expliquer est une nécessité objective . Or, nous distinguons très bien l'une de l'autre : nous comprenons que ce qui est une nécessité pour nous n'en est pas une pour les autres, et par conséquent n'est pas une nécessité absolue. L'habitude en effet est un fait essentiellement subjectif et qui n'a pas rapport au monde objectif. Par exemple, j'ai l'habitude de faire une promenade, et -elle est devenue pour moi une nécessité : mais cela n'impose ^ancune loi au monde extérieur. Comment donc, par une simple habitude de mon esprit, pourrais-je imposer une loi aux choses? 'C'est dit-on, que nous ne pouvons avoir l'habitude de penser une chose sans croire qu'elle est vraie objectivement. Je le nie. Par exemple, c'est une loi signalée par Aristote qu'il n'y a pas de pensée sans images. C'est là évidemment une nécessité pour moi- mais je n'en fais nullement une nécessité pour tout esprit, et ié conçois pour un autre esprit la possibilité de penser sant images. Je puis m'être habitué à ne pouvoir travailler et penser qu'à la campagne, et il est possible que nulle pensée ne me vienne si je n'ai pas sous les yeux la verdure des bois ; mais je n'en fais nullement une loi objective pour tout autre esprit. Enfin en supposant que nous soyons dupes de 1 habitude tant que nous ne savons pas que c'est elle qui gouverne nos iun-ements, nous pouvons toujours nous en affranclur aussitôt que nous sommes prévenus. Nous devrions donc pouvoir nous affranchir de nos habitudes intellectuelles.
2° Les deux principes fondamentaux de l'esprit sont : le prin-
• 4 v™« rmiM aéihTU Phiî haut (98) que Vasgocialionnisme n'explique pas le» principales »p4n- »io„s SeSemenT: Zus nouJ bilas .c. à ce qui coucerue la ra:.on pm.
THÉORIE DE L'ASSOCIATlOiN ET DE L'HÉRÉDITÉ. nt
bipe (Tidentité et le principe de causalité. Considérons d abord le principe d'identité. Ce principe est la loi de toute pensée, sans laquelle il n'y aurait pas même de pensée. Suivant M. Mill] ce serait encore là une généralisation de l'expérience, fondée sur ce fait « que la croyance et la non-croyance sont deux étals de l'esprit qui s'excluent mutuellement r>. (Logique, liv. II, ch. VII.) Mais pourquoi ces deux faits s'excluent-ils l'un l'autre? Pourquoi le oui et le non ne peuvent-ils jamais coexister? Ce n'est pas l'impossibilité de cette coexistence qui sépare ces deux nouons; c'est leur exclusion réciproque qui empêche leur coexis-
noil tenoe
S' Le vrai point du débat porte surtout sur le principe de causalité. De part et d'autre on admet la nécessité de ce principe - Kant et Mill sur ce point sont d'accord; mais la question esl de savoir si c'est simplement une nécessité d'habitude, ou une nécessite absolue, si une attente invincible n'équivaudrait pas a une croyance objective et n'en serait pas le vrai fondement Si nous ne doutons pas du principe de causalité, nous dit M. MiU, € est qu'aucune expérience contraire, au moins directe ne nous a forces de rompre la liaison qui existe dans notre esprit. MiU va jusqu'à dire que nous ne sommée pas incapables de rompre volontairement cette chaîne, et qu'il ne nous est pas impossible de nous représenter un monde où les phénomènes se produiraient sans cause et sans lois '. (1<S7) ^ L'explication de Mill pèche par la base", parce qu'en effet il s en laut de beaucoup que l'expérience nous fournisse une association inséparable de la cause et de l'effet, d'un antécédent et d un. conséquent. Combien de phénomènes dont nous ne connaissons pas l'antécédent! Combien d'effets dont nous ne connaissons pas la cause! et cela parmi les phénomènes qui nous sont les plus lamiliers et qui importent le plus à nos intérêts! On peut dire même que les phénomènes dont le. causes nous sont inconnues surpassent de beaucoup en nombre" ceux dont les causes nous sont connues. Par exemple, qui peut dire les causes de la plupart des maladies épidémiques '5 L'e^tioogie est la partie la plus obscure de la médecine. En météorologie nous ignorons les causes d'un très grand nombre de phénomènes. En physique, il est vrai, on en a expliqué beaucLp mais ce n'est que depuis trois siècles : auparavant les vra"e^' causes étaient mconnues. En un mot, dit Helmoltz :
^'Hlique, lit m, ch. xju.
Le nombre des cas où nous pouvons démontrer le rapport causal est bien peu eonMdérable par n.ppnrl mu no.nl.rp de cas où cette démonstration nous est impossiblc si donc la Im .Mu.Mle éinil une loi <1Vxp rience, sa valeur mduf.tne MMait bien peu satisfaisai.le ' . Nous somin.-s d.mc auit-nés à considérer la loi de .^aus»lité comme une loi de notre pensée préaliit.le à toute expérience.
Ce n'est pas loul. Le principe de causalité repose, dit-on, sur rassociation. Mais sur quoi rrpose l'associalion elle-tiièiiu'? Pour que nos i(l'''«'s s'a>s(.ci.'ni, il faut que les phénomènes qui les suf^o'èrenl soient eux-mêmes ré.'II.Min'nt associés. Il a l'allu observer des consécutions cnnstani.'s pour s'habituer à en attendre infaillibleiiienl le retour. Or d'où viennent ces consécutions constantes? Coumient se |.io(luisent-eHes? La loi d'association n'est elle-mêuie qu'un eiï m : (pielle en est la cause?
Dira-t-on qu'une l'ois en |)o^^ession de la loi de succession constante, que nous appelons .oi de causalité, nous appliquons cette loi même au lail de succession, et que, tout phénomène exigeant un aniécédmt , nous supposons que cette loi de succession eîle-mèiu.' tbui avoir son antécédent, c'està-dire sa cause? Mais .-'e.si ce qui est contradictoire. Car la succession constante étant le fait primitif, il n'y a pas à en chercher la raison. Si nous en ciitMchons nécessairement la raison, c'est que ce n'est pas un lail primitif, c'est que la loi de succession constante ne se suliii pas à elle-même. C'est qu'elle suppose une autre loi qui la (i-i-sse et qui la domine, la loi de causalité. La loi de causalité est donc au-dessus de toute explication phénoménale, puis.iu'elle se pose à propos de tout phénomène, même à propos de celui que l'on en donne comme l'explication.
194. Théorie de rhérédîté.— L'école anglaise la plus récente (îilM. Ilerb. Spencer, Lewes, Murphy) a donné à Tempirisme une forme toute nouvelle en renonçant à faire de l'expérience individuelle la source de nos (»nnaissances et en faisant remonter les expériences jusqu'à l'origine de l'humanité. Ce n'est plus un seul homme qui parvient à lui tout seul à former par l'association indissoluble les principes rationnels: c'est la suite des générations humaines qui y contribuent toutes pour leur part, €t qui transmettent aux générations suivantes les habitudes des générations antérieures en y ajoutant chacune leur propre part
1. llclmhoUz. Optique v^miologique, trad. de validité à celui des lois météorologique*, de ^allcais(^ p. 591 , § 20. Cet auteur ajoute « que U. loi de la rotation du vent, etc. » no'is'pou'rrioitf tout au plu» comparer son dixtnt
THEOME Dlî L'ASSOCIATION ET DE L'HÉRÉDITÉ. 213
d'action. En un mot les notions et vérités premières nesout plus seulement, comme pour Mill, des associations inséparables ; ce sont des associations et des habitudes héréditaires.
A ce point de vue, H. Sponcer combat l'ancienne théorie de la table rase {Psychologie, partie IV, ch. vu) :
Si l'esprit n'était à la naissance, dit-il, qu'une réceptivité purement passive, pourquoi un cheval ne pourrait-il pas recevoir la même éducation qu'un homme? Pourquoi le chat et le chien, soumis aux mêmes expériences, n'arriveraient-ils pas à une même espèce d'inlelligence? Kniin, si, avant toute expérience, l'esprit n'est qu'une table rase, d'où vient la fncullé d'organiser les expériences ?
Il y a donc quelque chose d'inné, et à ce point de vue l'école de Leibniz araison contre l'éroie de Locke : mais cette innéité n'est qu'individuelle, elle n'est pas propre à l'espèce. C'est l'espèce q I ';iii les expériences ei qui transmet aux individus des prédi-^l'osiiions que nous ;qqH-l' us des lois : chacun y concourt, en m Mit- Irmps que cliaciin siihii l'influence de ceux qui ont précéd' :
Liis snicessions psychiques halpilui-llcs établissent une tendance héréditaire à de pareilles successions, qui, si i"s cnnililions restent les mêmes, croît de génération en génération, et nous expliqui^ ce que l'on appelle les formes de la pensée.
De même que les instincts ()ropreiiient dits viennent de ce que les organes, par une coniinuetle répétition, finissent par se mettre en corres|M»i,dance avi^c les actions extérieures, de même ces relations mem-des, stahirs, indissolubles, instinctives, qui conslilucnt nos i lét-s de leiii[)s et d'espace, et aussi sans doute de cause et de suiisi.mre, s'expli(|uenl par le même principe; ce principe, c'est la Iranstnissiun li(''réditaire : c'est l'accumulation des expériences de l'espèee. Il y a un i)ist itict mental elralxonncly comme il y a un instinct oruanique et physique. Cet instinct se produit dans Ig temps, comme les autres instincts, par l'association et l'habitude.
495. Critique de la <Bié«i'ie de riiérédité. — Telle est la théorie de l'école nouvelli' appelée école de ['évolution. li résulte d'abord des conclusions mêmes de cette école que, dans le grand débat institué entre Leibniz et Locke, c'est Leibniz qui avait raison. En eifet la question, telle qu'elle a été pos(;e dans tous les temps entre l'école de l'innéité et celle de la table rase, n'avait jamais porté que sur l'individu, et non sur l'espèce. Il ne s'agissait jamais que de l'expérience individuelle; or, dans ces termes, c'est l'empiinsme qui avait tort et l'innéisme qui
-ÎI* PSYCHOLOGIE.
avait raison. Oui, il y a des prédispositions, des virtualités, de»> lois primordiales, des formes à priori. Voilà un point acquis. . D'où viennent-elles? c'est une autre question.
La doctrine de l'hérédité n*est sous une autre forme que la doctrine jjlatonicienne de la préexistence.
L'hérédité est en effet une sorte de préexistence et de survi^vancc. L'enfant a préexisté dans les parents, et les parents survivent dans les enfants. Ce n'est pas la préexistence personnellb, de même que ce n'est pas la survivance personnelle : mais c'est toujours préexistence et survivance. Les dispositions que se transmettent les générations sont véritablement des souvenirs, des réminiscences (àvaprio-et;).
Cependant, malgré la part faite au principe de l'innéité, Vhéréditarisme n'est au fond qu'une transformation de l'anciers empirisme. Ce n'est plus l'individu, c'est l'espèce qui est une table rase. L'intelligence prise dans la totalité de son histoire est toujours une matière plastique, qui n'a par elle-même aucune virtualité propre, et qui se moule et s'ajuste en correspondance avec les relations externes. Elle est complètement passive, et ne se compose que de souvenirs. Le débat subsiste donc toujours au fond entre l'idéalisme et l'empirisme. Or, même en se transportant sur le terrain nouveau choisi par l'école évolutionniste, et en tenant compte des avantages que donne à l'hypothèse de l'expérience une accumulation de siècles que l'on peut se figurer aussi prolongée qu'on voudra : même dans ces conditions, l'hypothèse empiristique est encore condamnée par les raisons suivantes.
il faut tenir compte de la distinction antérieure entre les notions et les principes. Or, pour ce qui concerne les notions premières :
1° Quelque suite de siècles que l'on acccumule,il y aura toujours le même intervalle et le même abîme entre le fini et l'infini, puisque, comme nous avons vu plus haut, le fini ajouté à luitnème indéfiniment n'atteindra jamais l'infini. Il en est de mêiiifr pour le relatif et l'absolu. D'ailleurs, M. Spencer lui-même semble bien reconnaitrequelabsuluest une notion d'un autre ordre, qui ne vient pas du dehors, mais qui a sa racine dans les dernières profondeurs de la pensée. {Premiers principes, part. L)
^" Quand même on réduirait toutes les lois de l'esprit à des. associations de sensations, héréditaires ou non, il y a au moins «ne loi qui ne s'y réduit pas : c'est la loi de l'association elle: