MÉTAPHYSIQUE
1^. Double objet de la philosophie. L^homme et Diea. Unité de ces deux objets. — Il résulte des recherches précédentes qu'il y a au moins deux objets qui sont restés en dehors du cadre des sciences proprement dites. Ces deux objets sont : i° l'esprit humain, présenta lui-même par la conscience; 2° Les plus hautes généralités possibles, que nous avons appelées, avec Aristote, les premiers principes et les premières causes. On appelle philosophie la science ou les sciences qui s'occupent de ces deux objets ; et il y aura par conséquent deux sortes de philosophie : 1° la philosophie de Vesprit humain; 2° la philosophie première {'juXouoyia. np^zr)).
Nous avons jusqu'ici présenté l'objet des sciences métaphysiques comme l'ont fait Aristote et les scolastiques, sous la forme la plus abstraite : « les premiers principes et les premières causes », mais cet objet suprême n'a-t-il pas un nom plus concret et plus vivant, que le genre humain connaît, respecte et adoie, à savoir. Dieu? Dieu n'est-il pas le principe de l'être, l'être en soi, l'être en lant qu'être? N'est-ce pas en Dieu que se résument à la fois les premiers principes et les premières causes ? Aussi Aristote ne crainl-il point d'appeler la métaphysique du nom de théologie {^îoloyia). Sans doute, il y a plusieurs parties et en quelque sorte plusieurs degrés dans la métaphysique, mais e point le plusculminant de cettescience, c'esl h science de Dieu, appelée aujourd'hui Ihéodicée.
Ainsi, tandis que la base de la philosophie est V hommes son
terme et son dernier mot est Dieu. Gomment ces àmx termes ne seraient-ils pas unis en une seule et même science ? N'est-ce pas en lui-même et dans son âme que l'homme trouve Dieu ? Car il est le seul être qui pense à Dieu. « L'homme se distingue de l'animal, a dit Hegel, en ce que celui-ci n'a pas de religion. » D'autre part, l'homme est incomplet sans Dieu ; c'est par Dieu qu'il s'achève et qu'il se comprend. Aussi voit-on que depuis Socrate jusqu'à Descartes, et depuis Descartes jusqu'à Kant et jusqu'à Hegel, le problème, pour toutes les écoles philosophiques sans exception, a loujours été double : qu'est-ce que l'homme ? qu'est-ce que Dieu ? D'après ces considérations, on pourra simplifier la double définition donnée plus haut et la ramener à une seule, en disant avec Bossuet qu'elle est la connaissance de Dieu et de soi-même, ou la science de l'homme comme introduction à la science de Dieu.
Si nous rapprochons la définition précédente de celle que nous avons tirée plus haut des notions vulgaires (voy. p. 1 , § 1), nous ■verrons qu'elles se répondent et se complètent l'une l'autre, car € la sagesse > n'a pas déplus sûre condition que <^ la connaissance de nous-mêmes », et les « principes >) qui fondent la sagesse ont eux-mêmes pour dernier fondement « la connaissance de Dieu ». Enfin, « la libre réflexion », qui est la condition de toutes les sciences l'est à plus forte raison de la science des sciences, à savoir, la philosophie.
Nous avons à nous demander laquelle de ces deux parties (la science de l'homme et la science de Dieu) doit précéder l'autre. Sans exagérer, comme on l'a fait, l'importance de cette question, nous croyons cependant être plus conforme à l'esprit de la science moderne en commençant par ^e plus connu pour nous élever au moins connu. Or, si peu connu que nous soit l'esprit humain, il nous l'est cependant plus que les premiers principes ei les premières causes. Ge sera donc de l'homme que nous partirons ponrnous élever à Dieu, et la psvchologie sera pour nous la base de la theodicée.
13. Subdivisions. — Il nous resteà subdiviser les deux grandes parties de la philosophie que nous venons de distinguer, à savoir, la philosophie de l'esprit humain et la philosophie première.
La philosophie de l'esprit humain est la science qui traite des lois de la nature humaine. Or, ces lois sont de deux sortes : les unes sont les lois de l'esprit humain tel qu'il est ; les, autres les
INTRODUCTIOiS, i\
lois de l'esprit humain, tel qu'il devrait être. Les unes sont empiriques, c'esL-à-dire expriment les résultats de V expérience ; les autres sont idéales et expriment le 6u^ vers lequel doivent tendre nos facultés II y aura donc d'abord une science qui étudiera nos facultés dans leur état réel : et c'est ce qu'on appelle la psychologie. 11 y aura en outre plusieurs autres sciences ayant leurs racines dans cette science primitive, mavs s'en distinguant en ce qu'elles étudient nos facultés à l'état idéal ; par exemple, l'étude des lois idéales de l'entendement s'appelle la logique; l'étude des lois idéales de la volonté s'appelle la morale. Un entendement idéal serait un entendement infaillible; une volonté idéale serait une volonté impeccable. La logique est la science de l'entendement infaillible. La morale est la science de la volonté impeccable.
L'entendement et la volonté ne sont pas les seules facultés qui ont une règle idéale. Il en est de même de l'imagination. En fait, l'imagination peut concevoir tout ce qu'elle veut, comme l'entendement penser tout ce qui lui plaît, comme la volonté vouloir tout ce qui lui agrée, mais l'entendement ne doit pas tout penser, ni la volonté tout vouloir ; de même, l'imagination ne doit pas tout concevoir. De là une troisième science qui a pour objet les lois idéales de l'imagination : c'est I'esthétique.
Ce qui fait que l'entendement, la volonté, l'imagination ont des règles qui leur imposent telle direction plutôt que telle autre, c'est qu'elles ont un but, unobjetquiesten dehors d'elles et qui les dépasse, et par là même leur commande. Le but de l'entendement, c'est le vrai ; le but de la volonté, c'est le bien; le but de l'imagination, c'est le beau. Le vrai, le bien et le beau sont donc les trois objets de la logique, de la morale et de l'esthétique. C'est pourquoi ces trois sciences, tout en se rattachant à la philosophie de l'esprit humain, puisqu'elles étudient les facultés humaines, tendent cependant à franchir les limites de cette philosophie, car, étudiant ces facultés au point de vue idéal, elles les ramènent à leur principe, et sont ainsi le lien et an quelque sorte le passage de Isi psychologie à la métaphysique.
D'après les considérations précédentes, nous diviserons la philosophie de l'esprit humain en quatre parties :1a psychologie, la logique, la morale et l'esthétique ; et partant dn même principe que plus haut, à savoir, qu'il faut aller du plus connu au moins connu, nous commencerons par la psychologie, car l'état réel n,^us est plus connu et plus facilement connaissable
« FNTRODUCTIOn.
que l'état idéal ; et ce n'est que de la connaissance du réel que l'on peut s'élever à la connaissance de l'idéal.
Quant à la seconde partie de la philosophie, ou philosophie première, elle était elle-même dans l'ancienne école subdivisée en plusieurs parties. Disons seulement qu'en tant qu'elle traite des principes en général et d'une manière abstraite, elle s'appelle métaphysique, et qu'en tant qu'elle traite de l'être suprême et de la première cause, elle s'appelle théodicée. L'une nous servira d'introduction à l'autre.
La psychologie est la partie de la philosophie qui traite de Tétude de l'esprit humain et de ses facultés (10). Elle se distingue de la physiologie qui a pour objet le corps humain et ses fonctions.
La méthode de la psychologie est la méthode d'observation, mais d'observation par la conscience ou d'observation intérieure (sur les difficultés de la mélhode de psychologie, voir plus loin dans la Logique, 415 — 418).
Quoique distincte de la physiologie, la psychologie ne peut se passer de quelques données empruntées à cette science : c'est pourquoi dans le chapitre I", nous résumerons d'une manière sommaire les principes de l'organisation hnmaine.