‹ Traité élémentaire de philosopheChapitre 71 sur 313 · Le» signes. — Un phénomène extérieur qui sert à ré · texte numérisé non relu

Le» signes. — Un phénomène extérieur qui sert à ré

veiller une pensée est ce que l'on appelle un signe *. Les phénomènes par lesquels les hommes se communiqueront leurs pensées seront des signes : l'ensemble de ces signes, de quelque nature qu'ils soient, est ce quel'on appelle le langage.

Le langage est donc un ensemble de signes servant à exprimer la pensée, c'est-à-dire, d'une manière générale, tous les états de conscience', aussi bien les sentiments et les volitions que les idées.

199. Diverses espèces de lang^.ige. — Le langage étant Tensemble des signes par lesquels les hommes communiquent leurs pensées, autant d'espèces de signes, autant d'espèces de langages. Toutes les classes de phénomènes qui pourront servir à la communication des hommes seront autant de langages.

Ainsi, par exemple, les hommes, lorsqu'ils sont très éloignes les uas des autres, et qu'ils ne peuvent pins se voir ni s'entendre, peuvent encore communiquer par l'intermédiaire des objets matériels et des phénomènes physiques. Celte sorte de langage pourra être appelée langage i^éel; et quoique très restreint dans ses moyens, il rendra, dans certains cas, de très grands services. Tel est, par exemple, le langage des phares^ où les différentes alteru >!.ives de nuit et de jour, les différences de couleur, les degrés de lumière sont employés pour exprimer les indications les plus essentielles à la sûreté des navigateurs; tel était l'ancien télégraphe aérien, dont les mouvements constituaient un chiffre convenu d'avance et qui^ réservé alors au gouvernement, devait être secret. Tel était aussi ce système de fanaux allumés de distance en distance et qui déjà dans l'anliquilé était une sorte d'anticipation du télégraphe On peut employer le son comme la lumière; les détonations de l'artillerie, les artifices peuvent être employés comme signaux; les trois coups au théâtre sont un moyen de dire à tout le public à la fois : Mettez-vous en place. Ainsi du tambour, de la cloche, de la trompette dans les armées, dans les ca-

4. Tout phénomène qui en rappelle un autre langage est plus que le ^signe de la pensée, il

est le sisnc (le cet autre : c'est ainsi que la en est l'expression. » {Éludes de philosophie.

fumée est le signe du fou, les nungcs lo signe de t. II, p. 2':!6. ) De Gérando reconnaît égalemont

la |iiuii'. Tous li's signe." ne sont donc l'as un des signes qui ne sont pas encore un langage.

î»ngH-e, innis tout lang.ige se compose de si- {Des signes, t. 1. p 07.)

gnii. De nmt:\\d{Législalion iirunitivej.ch. l, 2. Riip|ielons-rious la définition que Ucs-

Vlil) distingue avec raison entre les exprès- caries donne de la pensée : elle embrasse tout

tiotis e> les signes. Cardailluc dit de niênie : « Le le domaine de la coiiscion&e.

gernes, dans les écoles. On sait aussi qu'on a composé toute une langue par le moyen des fleurs, etc. *.

Si intéressant que puisse être le langage que l'homme puise dans les objets extérieurs, ce langage est trop pauvre pour être vraiment utile, hors certains cas déterminés. Heureusement l'homme trouve dans son propre corps et dans l'usage qu'il peut faire de ses organes un trésor bien autrement riche, varié et puissant de phénomènes expressifs. On peut les ranger principalement en deux classes : les uns s'adressent au sens de la vue et constituent ce que l'on peut appeler le langage visuel; lis autres au sens de l'ouïe et forment le langage auditif. Les :mires sens peuvent aussi fournir des langages, mais de moindre importance : par exemple, les serrements de mains, et pour les aveugles les reliefs, etc. *.

Les phénomènes des corps perçus par la vue sont de deux sortes : les couleurs et les mouvements. La couleur ne forme qu'une très faible part du langage visuel, surtout parce qu'elle dépend extrêmement peu de notre volonté. Elle se borne presque exclusivement à la pâleur ou à la rougeur du visage, et il est très rare que l'on puisse commander à ces phénomènes ; le seul phénomène lumineux qui soit plus ou moins à notre disposition, c'est l'éclat de l'œil et la lumière qu*il projette; encore cet éclat dépend-il beaucoup du mouvement de Vovafl'z^ et delà tension avec laquelle nous le fixons sur les objets. Le langage de la couleur et de la lumière, quoique si puissant pour communiquer les passions, est donc très pauvre; et comme il échappe presque entièrement à notre volonté, il ne peut être approprié à la variété infinie de nos pensées.

11 n'en est pas de même du langage des mouvements. Celui-ci se prête à une infinité de modifications variées, et il est en grande partie à notre disposition. Il est presque aussi riche que le langage des sons.

Il se subdivise en deux classes, suivant la nature des mouvements : 1° les mouvements des muscles du visage, c'est ce qu'on appelle la physionomie ; 2' les mouvements des membres et principalement des bras, et c'est ce qu'on appelle le geste. Il y aura donc le langage de la physionomie et le langage des gestes. L'un et l'autre, chez les hommes qui jouissent de la parole, sont

1 . Sur lo lançaje des choses, voy. Rousseau. iourde-muette et aveugle, est arrivée cepeiv-

{Origine du lainjnge, ch. i.) dant, par le seul lan-aije du tact, à un «ssw

2. Oo coiinaîl l;i célèbre LauraBridgeman qui, haut développement intellectuel.

BS PSYCHOLOGIE.

principalement employés comme un simple auxiliaire du langage parlé, ayant surtout pour utilité de donner à ce langage plus de mouvement, de chaleur et de passion. Mais en l'absence de la parole le langage des gestes, on le sait, est devenu chez le sourdmuet un succédané qui remplace, sans l'égaler, mais d'une manière infiniment utile, le langage des sons. Le langage des gestes a été souvent désigné par le nom de langage d'action.

Si nous passons maintenant au langage auditif, ce langage se divisera également en deux classes. On sait que la fonction par laquelle les hommes émettent des sons s'appelle la voix. L'organe qui est le siège de celte fonction est le larynx. La voix est produite par l'air expiré qui, exerrant une certaine pression sur ce qu'on appelle les corcfes vocales, les fait entrer en vibration. Or les sons de la voix sont de deux sortes : articulés ou inarticulés.

On appelle articulés les sons qui, ayant leur origine dans le larynx, sont modifiés au passage par le pharynx, la bouche et les fosses nasales :

C'est là une sorte de luhe additionnel au larynx, qui se compose de parties fixes et invariables, comme les cavités nasales, et de parties mobiles, telles que la langue, les lèvres, le voile du palais : ce sont ces dernières qui par leur variation produisent les dilTtiients modes d'articulation; et les premières ne servent que d'appareils de résonance et de renforcement '.

Les 6ons inarticulés, qui ne subissent pas ces modifications, s'appellent les cris.

Les sons articulés sont ce que l'on appelle la parole^.

Le langage inarticulé ou le cri est le langage des animaux; le langage articulé ou la parole est le langage de l'homme. Quelques animaux sont capables d'articuler des sons ; mais ils ne s'en servent pas comme d'un langage, c'est-à-dire pour exprimer leurs besoins. Lorsque le perroquet a faim, il crie, il ne parle pas. La parole est pour lui un amusement, non un instrument de communication avec ses semblables.

^0. Snpériorîté dn lan«:as:e Tocal et sartont de la Toix artlcnlcc. — L'avantage que le son ou la voix a sur tous les autres langages lient aux circonstances suivantes :

1° La voix attire l'attention plus que la couleur ou le mouve-

l.Aeanni;, Elimentt de physiologie, p. 598. instrument masical . Ualg le chant mna la pa-

2. Une iroisit'me espèce de sons consiste rôle est rarement employé coinrae moyen

dans le chant, c'csl-à-dire dans les vibrations J'exprossiou . ro„-iil!iTCs le l'organe vocal employé comme

ou LANGAGE. f<^3

ment. Pour être vu, il faut être dans l'axe visuel d'un autre homme; pour être entendu, il suffit d'émettre des sons. La voix peut servir dans l'obscurité aussi bien que dans le jour et aux lumières. En outre, la voix relient d'avantage l'attention et a quelque chose de plus vif et de plus éclatant que le langage visuel.

2° Le langage de la voix est supérieur encore en ce que, l'organe de l'ouïe et l'organe vocal étant intimement unis, les sons entendus tendent à se reproduire chez celui qui entend : entendre, c'est déjà parler. Il n'en est pas de même du rapport entre les images perçues par la \ne ou les mouvements produits par les membres : ici la reproduction est tout artificielle.

Telle est la supérionté du langage vocal sur le langage visuel. . Voici celle de la voix articulée sur la voix inarticulée :

1" L'une est infiniment plus variée et plus riche en sons distincts que l'autre. Le cri n'a qu'un petit nombre de variantes. La parole en a une infinité : ce qui le prouve, c'est le nombre prodigieux des langues humaines.

2" La voix articulée n'est pas seulement riche en modes variés; mais ces modes se distinguent très nettement les uns des autres. On peut séparer facilement toutes les parties de la parole, et les reconnaître de manière à les retrouver dans toutes les combinaisons. Il n'en est pas ainsi, par exemple, des expressions de physionomie, qui sont aussi très nombreuses, mais qui ne peuvent être notées et distinguées nettement l'une de Tautre.

3° L'articulation est un, phénomène essentiellement volontaire, ce qui met cette sorte de langage tout à fait à notre disposition : de là la subordination du langage à la pensée.

4" La voix articulée, quoique très riche en modifications, se ramène cependant à un très petit nombre de sons élémentaires, qui sont ce qu'on appelle les voyelles et les consonnes, faciles à reconnaître et à distinguer : ce qui a permis, nous le verrons, l'admirable invention de Valphabet ^ .

201. »K dessin et de récriture. — Parmi les moyens d'expression dont l'homme dispese, un des plus puissants est la faculté d'imitation. Pour décrire un objet ou un événement, nous employons des gestes qui les reproduisent, ou qui, par association, en suggèrent la pensée. Mais, au lieu de gestes qui passent, on

1. Sur ies avaiTtaçes du langage vocal, voy. Dcslutt de Ti-acy. {Idéologie, cb, xvn.)

m, PSYCHOLOGIE.

peut employer d'autres signes imitatifs qui demeurent. C'est pourquoi aux gestes et à la parole, qui constituent un langage passager, on a opposé le dessin et Vécriture comme langage permanent. (Destutt de Tracy, Idéologie, ch. xvii.)

Le dessin est la représentation des choses à l'aide de lignes qui en reproduisent la forme et les contours. Ces lignes peuvent être réalisées soit en creusant une matière dure avec un instrument tranchant, soit en employant une matière colorée et en prenant pour instrument le crayon, la plume ou le pinceau.

Le dessin ne reproduit pas seulement les choses physiques, Hais encore les choses morales par l'intermédiaire des choses physiques, qui deviennent alors des symboles : par exemple, un Dell signifiera la sagesse , un oiseau qui s'envole signifiera l'âme.

Du dessin naît Vécriture, qui n'est qu'une abréviation du dessin. Les signes précédents employés d'une manière cursive et avec une signification convenue, s'appellent hiéroglyphes. Ce genre d'écriture est appelé hiéroglyphique ou symbolique.

Dans l'usage, ces signes se modifient tellement ou se combinent entre eux de tant de manières, qu'ils finissent par perdre toute ressemblance avec les objets primitifs. C'est alors que l'écriture se sépare complètement du dessin. On en voit un exemple dans l'écriture chinoise.

On distingue l'écriture en deux espèces : l'écriture idéographique et l'écriture phonétique. La première est celle dont nous venons de parler : elle exprime directement les idées, comme le feraient les mots eux-mêmes. Elle est donc elle-même une espèce de langage.

L'écriture phonétique n'exprime pas des idéies, mais des sons. Elle se divise en écriture syllabique, qui reproduit les syllabes, et écriture alphabétique, qui produit les sons élémentaires de la voix : voyelles et consonnes; un exemple de la première est l'écriture japonaise.

20'2. Langage naturel et artîflcîcl. — Outre les distinctions précédentes, qui portent sur la matière même du langage, il y a une division plus importante et fondamentale dans la question : c'est celle du langage naturel et du langage artificiel. Cette distinction est très légitime; seulement on l'applique souvent d'une manière inexacte en appelant d'une part langage naturel les cris etlesgestesj et de l'autre^i langage artificiel la parole; car le»

cris et les gestes sont souvent employés comme langage artificiel; et de l'autre on peut se demander îi la parole n'est pas aussi un langage naturel. Ce n'est donc pas la matière du langajie et la nature des signes qui constitue la différence, les mêmes signes pouvant être tantôt naturels, tantôt artificiels. La diiïérenoe réside uniquement dans la manière de les employer.

Le langage artificiel ou conventionnel (la seconde désignation est encore plus précise que la première) est un langage inventé par l'homme, choisi et voulu systématiquement, et convenu entre ceux qui se parlent.

Le langage naturel, au contraire, est un ensemble de signes que l'homme emploie involontairement et sans prévision du but à atteindre, et par lequel il exprime d'abord sans le vouloir ses étals de conscience *.

Comme exemple caractéristique de langage artificiel on peut citer un chiffre ou langue secrète convenue en diplomatie pour éluder la curiosité des indiscrets. Le chiffre est une combinaison de signes arbitrairement choisis, quoique suivant certaines règles, de manière à n'être compris que de ceux qui l'emploient. Ici, tout est artificiel, tout est conventionnel. Aucune liaison naturelle et nécessaire entre les signes et les choses signifiées.

Comme exemple caractéristique de langage naturel on peut mentionner les sourires ou les cris de l'enfant au berceau. L'enfant jouit et souffre ; sa joie et sa douleur s'expriment spontanément, et d'abord même sans qu'il le sache, par des faits physiologiques nécessaires et instinctifs. Ce langage n'en est pas encore un pour lui, mais il en est un pour les autres.

C'est l'instinct qui crée le langage naturel ; c'est la réflexion qui crée le langage artificiel. Signalons les principaux faits qui rentrent dans l'une et l'autre classe, en réservant pour une discussion à part le fait le plus important, celui de la parole.

203. Laugnes artificielles. — Parmi les différentes espèces de langage artificiel on peut citer :

1° Les langues scientifiques, notamment h nomenclature chimi({ue, la langue algébrique, la nomenclature botanique; 2° la notation musicale; 3° les chiffres dont nous venons de uarler; 4- la langue slenographlque, et en général toutes les formes du langage réel signalées plus haut (187); .V le langage des

1. On l'appelle aussi langage imotionnel, parce que m sont lurtout les émotions ou sentimenli qai s'expriment de celti' manière.

UNET, Philosophie. 45

^b PSYCHOLOGIE.

sourds-muets, . mvenU par l'ahbé de l'Epée et l'abbé Sicard; •■6" l'imitalion conv^enue des «ris des animaux, dont les Indiens se servent dans les bois pour communiquer à distance, etc.

204. Langage nafnrel. — Quant au langage naturel, il se compose essentiellement: l' des cm; 2" des mouvements ou jeux de la physionomie; 3° des gestes, et des mouvements et attitudes du corps en général. Tous ces signes, en effet, sont primitivement

naturels et instinctifs; seulement, comme ils sont plus ou moins à notre disposition, nous pouvons ensuite en faire un usage libre et conventionnel, et les transformer ainsi en langage artificiel. Mais ils ne peuvent être ainsi transformés artificiellement qu'après avoir été d'abord employés naturellement et inconsciemment.

205. I^a parole, langage naturel. — Nous savons quels sont les traits caractéristiques du langage naturel et du langage artificiel. Nous sommes en mesure maintenant de résoudre cette question, la plus importante eu cette matière : La parole est-elle un langage naturel ou un langage artificiel \ •

On i-emarquera d'ab( rd que l'un des caractères essentiels du langage artificiel fait ici défaut, à savoir, la convention libre *. Dans "tous les langages vraiment artificiels nous voyons un homme choisir un signe arbitraire, indiquer dans quel sens il l'entendra, et d'autres hommes consentir à accepter ce signe dans ce sens. Ainsi on conviendra, par exemple, que le cri de la chouette sera signe de se tenir sur ses gardes, ou bien d'avertir que l'on arrive au rendez-vous ; ou l'on conviendra que la terminaison ate en chimie signifiera toujours un sel, etc. Quelquefois on sait avec précision l'auteur de cette convention, comme pour l'invention de la gamme, ou pour l'invention de la nomenclature chimique, ou enfin pour la langue de l'abbé de l'Epée ; d'autres fois on ignore la date, mais la tradition atteste la réalité de l'invention, comme pour récriture.

Apphquous maintenant ces idées aux langues humainéSs et par exemple à la langue française. Qui donc, a décidé que le mot cheval désignerait désormais l'animal de ce nom? Quand est-on convenu de cette signification? Quelle académie, quel concile, quel grand écrivain a inventé les conjonctions,

i Vov "UT cette question : Ad. Garnier, 2. CondiUac lui-même avoue qu'il n'y eut pai

racultés 'de VAme. liv. VIII, ch. ii. § 5 ; Renin. convention : . Ils n'ont pas dit : faisons une

yrxgine du langage; Max Muller, U(ont *ur Owigue. > {Grammaire, p. l&l.^ W zcieîice du langage, pa»sim.

BU LINGAGî:. 2Î7

iôs prépositions, les adjectifs? La langue française est-elle née un beau jour, comnae la langue chimique, la langue algélïni'qiiie, les chiffres des diplomates? Non; cette langue n'a jamais été inventée par personne ; elle l'a été par tous K Elle s'est faite spontanément, organiquement, par l'altération naturelle et quotidienne du latin mêlé au germain. On n'a su que l'œuvre sp faisait que quand elle était faite. Si du français on remonte au latin, on ne trouvera pas plus la trace d'une invention systématique, artificielle, réfléchie, convenue. Sans doute, dans une langue qui se fait ainsi, il y a une certaine part à faire à l'action des grands écrivains : ceux-là quelquefois sont assez puissants pour proposer des mots nouveaux et les faire adopter, et il y a un élément artificiel ou tout au moins volontaire ; mais c'est une si faible part dans la formation des langues que l'on peut la négliger.

Soit, dira-t-on; mais s'il est vrai que Ton ne puisse signaler le moment où se créent tels et tels mots (de même qu'on ne peut pas faire l'histoire de tous les perfectionnements de nos arts industriels), cependant ne peut-il pas se faire qu'à l'origine l'usage de la parole ait été l'œuvre de la volonté humaine, du génie humain ? ^

Du génie, oui : car le génie est quelque chose de spontané et de naturel; de la volonté, non : car la volonté est réfléchie. Or l'invention des langues demanderait une telle puissance de réflexion, que ce degré de réflexion est impossible sans avoir déjà une langue. Comment faire comprendre aux autres hommes l'emploi de signes artificiels aussi compliqués, si l'on n'a pas déjà de tels signes à sa disposition pour communiquer avec eux? De là cette pensée de Rousseau, qui est très vraie appliquée à ceux qui soutiennent l'invention artificielle du langage : ^( La parole serait nécessaire pour inventer l'usage de la parole ^ »

On voit que les caractères essentiels du langage artificiel manquent à la parole.

206. Otijection. .— On objecte que la parole se distin^^ue du langage naturel, ou des cris et des gestes, par les deux "caractères suivants : l'on ne parle pas sans avoir appris; 2° on ne

1. ¥oy. jRenan, Origine du langage, iv. 2. Rousseau Discnui-j m» vinjn..it^j ^

Vfn/. aufisi Max Muller. la Scimce du lan- oonditi^ ' * *'*' ImilgulUé^

fcstfi, p. 41 et 30 <t»ad. ir. de tt. P«rrot et Uarris).

fis PSYCHOLOGIE.

comprend pas la parole des autres hommes immédiatement comme on comprend le langage inarticulé.

jlép. — Il est très vrai que le langage articulé, étant infiniment plus compliqué que le langage des gestes et des cris, se modifie sous l'influence de mille circonstances (l'organisation, les climats, les accidents) ; de là la diversité des langues, la nécessité de les apprendre, rimpossibilité de les comprendre sans études préalables. Mais ces modifications se font spontanément, sans l'intervention, ou du moins avec une très faible intervention de la volonté. Il résulte de ces faits que les mots ne sont pas liés aux idées de la même manière que les pleurs à la douleur ou les rires à la joie. Il y a là sans doute quelque chose, sinon de convenlionnel et d'artificiel, au moins d'arbitraire. Mais ce qui n'est pas arbitraire, c'est la liaison entre la faculté de l'articulation et la faculté de penser. L'homme parle aussi naturellement qu'il respire ; et naturellement aussi sa parole répond à sa

pensée *.

Pour maintenir cependant la difl"érence qui existe entre les cris, la physionomie, les gestes d'une part, et les sons articulés de l'autre, nous dirons que les uns sont des signes immédiatement expressifs, tandis que les autres le sont d'une manière médiate ^éloignée. Les uns constituent ce que nous appellerons le langage 'primitif', les autres, le langage développé. L'un est aussi naturel que l'autre, comme une ouïe exercée est aussi naturelle qu'une ouïe grossière.

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