Doctrine de Bonald sur l'origine du lang^ag^e
L'impossibilité d'expliquer l'origine de la parole par la volonté arbitraire de l'homme a conduit M. de Bonald à supposer que le langage était l'œuvre de la révélation et qu'il avait été donné à l'homme immédiatement par la Divinité. 11 invoquait cette parole de J.-J. Rousseau déjà citée: « La parole eût été nécessaire pour inventer la parole. »
i" Sans doute, si l'on veut assimiler l'invention de la parole à l'invention de l'imprimerie et du télégraphe, il est vrai de dire que la parole est nécessaire pour inventer la parole. Mais la même
1. MaxMuUer, sur la Science du langage articulé» qui ne «oient ",f» ■^,<'^f. *f^««; 'ifiS
(Nouvelles leçons, t. I, leçon 2, p. 75) : . Ja- fait remarquable que 1 articulation n existe
maisi n'vT eu une suito' indépendante de jamais séparément de la pensée, est «ne jndica-
"ncep ions déterminées attendant qu'on y tion ou une présomption des plus fortes ca
âdaptTJne série indépendante do sons articulés. favour d'une liaison naturelle de ce. deux
Réeipronuement, jamais on n'a entendu de sona oûoae».
difficulté peut être soulevée pour l'invention de tous les outils : ainsi le marteau semble avoir été nécessaire pour inventer le marteau • car le marteau doit avoir été forgé, et pour forger il ♦iaut un marteau. Dira-t-on que le marteau a été inventé immédiatement par Dieu? Non; mais l'homme s'étant servi instinctivement des choses qui étaient à sa portée, en a tiré d'abord des instruments grossiers, et, se servant ensuite volontairement de ces instruments, il en a inventé d'autres, qui sont ceux dont nni" nous servons aujourd'hui. De même l'homme a commencé â se «servir instinctivement de sons articulés et inarticulés comme di' siiines très rudimentaires, puis à l'aide de ces signes, Iransfoniiés en signes volontaires, il en a trouvé d'autres, sans qu'il y ail eu besoin pour cela ni de convention expresse, ni d'intervention divine.
2° Les partisans de l'origine divine du langage sont bien obligés de reconnaître qu'il ne s'agit évidemment que du langage artictilé ou de la parole, et non de toute espèce de langage en général, et par exom[)le du langage des cris : car cette sorte de langjige étant commune à l'homme et à l'animal, si on admettais l'origine divine dans ce cas, il faudrait l'admettre à la fois pom l'animal comme pour l'homme, et dire que Dieu a institué directement le hennissement du cheval et le mugissement du bœuf. De plus, le cri étant le résultat naturel de l'organisation des ani-maux et de l'homme, il faudrait dire encore que Dieu, après avoir fait les organes, a éb'' obligé d'intervenir pour en efîectuer les fonctions, et ainsi qu'après avoir fait les dents, c'est lui qui a institué la mastication, ce qui de proche en proche nous conduirait à suppruner toute cause seconde. On peut faire les mêmes raisonnem(;nts pour les gestes et pour les mouvements de la physionomie. 11 y a donc au moins un langage qui n'est pas d'institution divine immédiate : c'est le langage dit naturel, et c'est ce qui n'est pas contesté par M. de Donald.
Mais si maintenant, comme nous avons essayé de le prouver, la parole n'est elle-même qu'une forme de langage tout aussi naturelle que le langage inarticulé, pourquoi faire intervenir directement la volonté divine dans un cas plutôt que dans l'autre? Pourquoi cette volonté interviendrait-elle? Est-ce pour créer les sons eux-mêmes? Mais l'organe vocal chez l'homme produit aussi naturellement des sons articulés que des sons inarticulés. Est-ce pour produire les pensées correspondant à ces sons? Mais ces pensées ne dérivent-elles pas de la constitution
mlellectuelfe de rhomme? Est-ce enfin pour attacheir tel son comme signe à telle pensée? Mais, eomrae l'a fait observer avec profondeur M. de Biran *, si Dieu apprenait à l'homme que tel son signifie telle idée, il faudrait que l'homme comprît ce rapport; or, comprendre ce rapport d* un son à une idée, c'est instituer soi-même le son à titre de signe. Autrement, Dieu aurait appris aux hommes à parler comme nous apprenons aux perroquets; mais ce n'est pas là un langage, puisque ce ne sont là que des sons et non des signes. Pour qu'ils deviennent signes, il faut que l'intelligence les accepte comme tels : il y a donc dans l'homme une faculté de transformer les sons en signes ; or cela même, c'est l'institution du langage.
Problèmes I. — Le langage articulé est-il sorti par des modifications successives du langage inarticulé? (Max MuUer, Nouvelle^ Leçons sur la science du langage, t. I. p. 111.; t. II, p. 3. — Taine, de V Intelligence, I, notel, 3' édit.)
II. — Le langage a-l-il commencé par des onomatopées? (Max Muller, ihid., t. I, p. 112.)
III. — Le langage a-t-il été d'abord monosyllabique? (Contre cette hypothèse, voy. Renan, Origine du langage, Pa.ns, 1859.)
IV. — Les mots abstraits ont-ils commencé par exprimer des choses sensibles? (Locke, Essai sur Ventend. humain, III, i, 5. — Leibniz, Nouveaux Essais, ibid. — De Brosses, Traité de la formation du langage, t. II, xi. — Max Muller, Nouvelles Leçons, t. II, p. 57.)
1. Rapporit du physique et du moral p. 236). Voy aussi Gérando, (iM Signet, I. I,
(t. IV, éd. Cousin, p. 92-&4) el Foniemenis p. 129. de la fmchùlogie (œuvre» inédites, i, U,