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CHAPITRE XI

Le langage dan» soi»' rapport avec ki pensées

Locke a fait remarquer que le langage a un double us-nf^e :. € l'un est à^ enregistrer nos propres pensées pour aider notrft mémoire, — l'autre est de communiquer nos pensées aux autres' par le moyen de la parole. » {Essai, îiv. Ilï, ch. ii, §§ i et 2.)

Leibniz, reprenant la pensée de Locke, et s'exprimani avec plu* de précision, nous dit :

« Les paroles ne sont pas moins des marques (woto) pournou^ que des signes pour les autres. » Et, expliquant la première partie de cette proposition, il ajoute : « comme pourraient être les caractères des nombres ou de l'algèbre. »

Nous avons parlé des mots considérés comme signes; nous avons h les étudier maintenant comme marques ou comme ca-, ractères, à savoir, comme étiquettes pour soulager la mémoire et comme instruments pour faciliter les opérations intellectuelles. Tel est, en effet, le double usage des signes en algèbre et en arithmétique.

208. Langage et pensée. — Avant d'étudier en détail le» divers usages du langage et en particulier des mots considérés comme instruments de pensée, considérons d'abord d'une manière générale le rapport de la pensée et du langage.

C'est M. de Bonald qui a introduit dans la philosophie cette doctrine que la pensée ne fait qu'un avec le langage, qu'ehe e» est inséparable, et qu'on ne peut penser sans parler.

Non seulement, dit-il, la figure, le dessin et la parole sont l'expression néces-; iaire à l'égard de ceux à qui nous voulons les cominunitiuer; mais elles en sont l'expression nécessaire pour nous en entretenir avec nous-mêmes ou pour penser. Ainsi nous ne pouvons tracer au dehors la figure d'un corps par le geste ou le dessin sans en avoir en nous-mêmes la représentation ou; l'image : car rimai;e est un6 figure intérieure, et la figure est une image extérieure. Et de même nous ne pouvons émettre des sons audrhors ou les fixer par l'écriture, sans en avoir en noîismêmes la prononciation intérieure. Ainsi penser,, c'est se parler à soi-même d'unK

I3t PSYCHOLOGIE.

farole intérieure: et parler, c'est penser tout haut et devant les autres. Ainsi on peut regarder comme une vérité générale, qu'il est nécessaire d'avoir l'expressiott de sa pensée pour pouvoir exprimer sa pensée, ou bien, comme je l'ai dit aiUeuri, t que riiomme pense sa parole avant de parler sa pensée • .

On a souvent opposé à M. de Donald ce fait psychologique bien connu que nous pouvons avoir une idée sans trouver de mots pour l'exprimer. Mais lui-même, de son côté, cite à l'appui de sa propre théorie un fait voisin de celui-là*, à savoir, la recherche d'une certaine pensée dont nous avons le sentiment vague sans la saisir encore avec précision, faute de mots pour l'exprimer.

Que cherche notre esprit quand il cherche une pensée? Le mot qui l'exprime, pas autre chose. Je veux représenter une certaine disposition de l'esprit dans la recherciie delà vérité : habileté, curiosité, pénétration, finesse se présentent à moi; la pensée qu'ils expriment n'est pas celle que je cherche, parce qu'elle ne s'a:' onde pas avec ce qui précède et ce qui doit suivre; je la rejette. Sagacité s'offre à mon esprit; ma pensée est trouvée; elle n'attendait que son expression...

146 et 287 nous présentent deux idées de nombres très distincts. J'en veux former une seule idée ou une idée collective. Que fais-je pour la trouver, et pouniuoi ne l'ai-je pas aussitôt que je le veux? C'est que son expression me manque; Je la cherche, je la trouve; et j'ai Tidée demandée : 433. Tous les exemples peuvent être réduits à ceux-là; et je fais alors comme un peintre qui, voulaiit représenter la figure d'un ami absent, relouche son dessin jusqu'à ce qu'il ait trouvé l'expression du visage qu'il reconnaît aussitôt. (Législation primitive, ch. 1, note 2.)

Enfin de Bonald résume sa théorie sous une forme moins paradoxale et plus admissible lorsqu'il dit :

La pensée elle-même est distincte de son expression et la précède; c'est la conception qui précède la naissance... La pensée est naturelle, la parole est acquise 2 ; mais la pensée n'est pas visible sans une expression qui la réalise, et l'expression n'est pas intelligible sans une pensée qui l'anime. Une expression sans pensée est un son; une pensée sans expression n'est rien. (I, xxiii.)

Cette doctrine de l'unité de la pensée et du langage % qui passe pour théologique, parce que Bonald en a fixé le sens en la donnant pour fondement au traditionnalisme; — cette doctrine est admise et soutenue par les représentants les plus autorisés de la philologie moderne, par exemple par Max Muller, qui l'exprime par cet aphorisme fondamental : Sans le langagey foinl de raison; sans la raison^ point de langage. {Nouvelles, leçons^ t. l, leçon 2, p. 84.)

Nous croyons qu'il faut admettre avec Bonald et Max Muller la doctrine de l'unité de la pensée et du langage, sous les réserves

t. Au fond, c'est le niâme fait. Nous croyons l'ëtat le plus naturel de l'être perfectible, i

Îosscder une pensée et chercher le mot, tan- (I, xxi.) ;is que suivant Bonald c'est la pensée même 3. Sur cette doctrine, voy. aussi Cardaiilac,

\\if. nous cherchons. qui compare avec raison l'union de la pensé»

â. Bonahl dit très bien : • Rien n'est plui et de la parole à celle de l'ime et du corp>

naturel que l'état acquis, et la perfection est (t. H, p. 230.)

luivantes, qui ne portent pas d'ailleurs sur le fond des choses : 1° Même en liant d'une manière indissoluble les deux éléments pensée et langage, il faut admettre, au moins par abstraction, l'antério.ité loi^ique de la pensée sur le langage, ce que fait d'ailleurs Donald lui-même dans le passage cité plus haut.

2° La doctrine de l'unité du langage et de la pensée est indé pendante de la doctrine traditionnaliste, qui fait du langage une création surnaturelle et immédiate de la divinité. Elle peut servir à prouver que l'invention du langage n'est pas artificielle, mais non qu'elle n'est pas humaine, comme nous l'avons vu plus haut (-207).

S" Nous ne pensons pas qu'il faille lier exclusivement la pensée au langage parlé, aux mots. Sans doute les sourds-muets, dans l'élal actuel, étant isolés et dispersés au milieu des parlants, ne reçoivent leurs pensées que de ceux-ci, et leur langage, plus ou moins cal(|ué (comme le dit Max Muller) sur le nôtre, est plutôt une écriiure qu'un langage proprement dit. Mais il ne nous paraît null(;ment prouvé qu'une société de sourds-muets, si elle arrivait à se former quelque part, ne parviendrait pas à penser à peu près couinie nous pensons nous-mêmes *. D'ailleurs ceux qui observent lessourds-nmels de près affirment qu'on leur impose trop le l.ingage desparlants, etqu'ils feraient peut-être plus de progrès intellectuels si on leur laissait la liberté du leur *.

209. Oc la paroDc îufléricnrc. — En séparant d'une manièreexagérée et arliliiiiille la pensée du langage, les philosophes n'ont pas fait assez d'attention à ce fait fLunilier si important, à savoir, que nous ne pouvons guère penser sans nous parler à nous-mêmes d'une manière plus ou moins distincte. Sans doute nous pouvons imaginer sans parler, et il est vraisemblable que chez les lioiumes très primitifs la pensée est plutôt accompagnée d'images que de signes; mais même chez ceux-là il n'est pas probable que la pensée ne soit pas accompagnée de quelque parole; et en tout cas le fait ne manque pas de se produire avec le plus faible degré de culture intellectuelle. Le même mot dans beaucoup de langues signifie à la fois raison et langage. Tel est le mot Xôyoîen grec. Platon a dit que la pensée n'est autre chose que « le dialogue de l'esprit avec lui-même ' ».

i. Laura Bridjeman, mentionnée plus haut 2. L'abus a été tel en cela, qu'on nous a citS

(p. 221, note 2), même quand elle est srule, a un direcleur de sourds-muets qui leur faisait

toujours les doigts en mouvement. EUi' ne attacher les bras, pour qu'ils ne fussent pas

pense donc conune nous qu'en se parlant à tentés de parler par gestes.

tUc-même. (Whately, Logic, f. 13, note 2.) 3. Théétète, 190, A. — Tb Sa Stavoeîffôa»

fil ySYCEOLOCIB.

2i0. Rapports de la pensée et dn langage. — Les rap»^

ports particuliers de la pensée et du langage ont été profondément étudiés au. dernier siècle et au commencement du nôtre dima les écrits de Condillac/de Gérando, de Tracy, Maine de Birao^ Cardaillac,. etc. Nous résumerons les principaux résultats de leurs savantes analyses :

On peut ramener à trois points les services que le langage rendi à la pensée.

i" Le langage et particulièrement la parole est un instrument ^'analyse et d'abstraction.

'd" Le langage est un instrument de combinaison et de classification.

3" Le langage est un instrument mnémotechnique,

211. l-e langage instrament d'analyse. — M. de Gérando a montré comment le langage d'action lui-même est déjà un moye» d'analyse. Un sauvage veut (aire connaître à un autre un animal' qu'il a vu. Il en décrit la forme : son interlocuteur ne comprendpas; il en décrit la marche et le mouvement : l'autre ne comprend pas encore ; il en imite le cri, et il est compris. Que s' est-il passé? — Le premier de ces deux hommes, quand il a été en présence de l'animal, a été saisi à la ibis de la forme, du mouvement, de la couleur et du cri; en un mot, c'est l'animal tout entier qui l'a frappé : il a tout vu sans rien distinguer, ou du moins sans avoir conscience d'aucune distinction. Mais la nécessité de s'exprimer et de se faire comprendre a été pour lui la cause de l'analyse; car il ne peut à la fois exprimer tous les traits : instinctivement il reproduira d'abord ceîiiii qui Ta le plus frappé, la forme par exemple : n'étant pas compris, il sera obligé d'ajouter un nouveau trait, puis un autre; et il aura décomposé sa pensée, sans le savoir; ce qu'il n'aurait pas fait s'il n'avait pas eu à la communiquer.

Si le langage d'action, qui consiste principalement dans les mouvements et dans les cris, est déjà un moyen si efficace âe décomposer la pensée, combien cela doit-il être plus vrai encore du langage articulé ou de la parole? De là cette maxime célèbre de Gondiîlac : Les tangues sont des méthodes analytiques. Voici'

op:' 0714.^ lyù) xaXeîç ; — Tî xatXûv ; — qaes ingénieuses de Cardaillac {Éluiles de phA-

Aiyov 3v o-jr/] irpoç a-jx/jv y[ <p\)yt\ io«op//ie. t. Il, p. 30iet suiv.) — Un jeune pin»

StC?ép-/îTOT nipï wv av axoiTYi. — Sur "la losophe. M. Victor Kgger, a publié sur o».

parole intérieure, no»» signalerons les remar- ^^i^ "" "■"*»'' ""«ressant et complet.

LE LANGAGE DANS SON RAPPORT AVEC LA PENSÉE. Î35v.-

comment : les idées, qui sont simultanées dans l'espiril^ ne peuvent êlre exposées dans le discours que successivement. (Grarnmaire, Disc, prélim. et cli. m.) La nécessité où nous sommes de parler dans le temps, c'est-à-dire de n'énoncer les sons articulés que les uns après les autres, nous oblige à considérer l'une après l'autre les diverses parties de la pensée et à les exprimer séparément. Ainsi lorsque je vois venir un homme à moi, la vue de l'homme et la vue desa marche sont simultanées; mais je ne peux pas exprimer en même temps l'un et l'autre : je dis d'abord homme et ensuite venir; et je suis amené par là à une décomposition que je n'aurais pas faite sans cela.

C'est par le moyen du langage que la perception se transforme en jugement : au fond c'est une seule et même opération; mais dans la perception les éléments sont unis et confondus, et dans le jugement ils sont séparés (164). Je vois un arbre et je vois en même temps sa grandeur : la perception de l'arbre et la perception de sa grandeur, c'est une seule et même chose. Au contraire, lorsque je prononce l'affirmation suivante : Cet arbre est grand, il faut que je voie d'un côté l'arbre, de l'autre la grandeur; par «conséquent il faut que j'aie séparé les idées qui composent ma perception; mais pour séparer ces idées il m'a fallu des signes : c'est donc le discours qui nous présente d'une manière successive les idées qui ne sont d'abord présentées que d'une manière simultanée.

On a fait une objection à la théorie de Condillac : le langage, a-t-on dit, n'est pas Vinstrument de l'analyse; il en est le résultat^. En effet, si un homme n'avaitpas commencé par analyser sa pensée, il n'aurait pas pu en exprimer les ditïéreules parties. Mais ce n'est là qu'une question de mots. Sans doute le langage ne crée pas la pensée, mais il la fixe ; de même le langage ne crée pas lui-même l'analyse, mais il la rend possible, puisqu'il en est l'expression nécessaire.

D'ailleurs si, pour celui qui parle, le langage est plutôt l'exprès sion de l'analyse qu'il n'en est l'instrument, il n'en est pas de même de celui qui écoute et qui reçoit le langage tout fait : pour celui-là c'est une vraie méthode analytique, comme l'a dit Gondilla:; car le langage communiqué lui fait apercevoir successivement les différents moments de la pensée qu'il n'a pas encore.

1. Duliamel , Méthodes de raisonnement, un correctif qu'Un renvravcmeat da la docwùw t. I, p. 84. Gérando et Tracy avaient fait la de Coiidiilac. nême remarque, en ajoutant que c est plutôt

Ainsi, dans l'exemple cité plus haut, celui qui écoute apprend à distinguer la figure, la marche et le cri dans la perception d*un animal.

Enfin, une fois qu'une première analyse a été faite et qu'elle a trouvé son expression dans le langage, celte expression devient elle-même à son tour un moyen de pousser l'analyse plus loin. Si par exemple on a appris à distinguer en une circonstance le sujet d'un attribut, on peut ensuite, en conservant d'une part la notion du sujet, décomposer successivement les différents attributs: c'est ainsi que le mot, qui n'a d'abord été que Vexpression de l'analyse, en devient Vinstrument, et que les langues sont des méthodes analytiques'.

De tous les effets du langage considéré comme instrument d'analyse, le plus important, au point de vue philosophique, c'est de rendre possible 1 abstraction. On a pu contester à Bonald sa proposition fondamentale, que sans langajie il n'y a pas de pensée; mais nul ne contestera que sans langage il n'y aurait pas d'idées abstraites : ce n'est pas à dire que ces idées se confondent avec les signes ; mais les signes en sont les véhicules et les gardiens.

Peul-èlre quelques abstractions très simples et très rudimentaires ne seraieni-elles pas tout à fait impossibles sans langage : par exemph;, celles qui sont opérées par nos différents sens, qui sont tiéjà, a-l-on dit, des machines à abstraction; tant qui; les dilTéi'ent(!S parlii'S des choses se représentent séparément à l'iuiaginalion, cette séparation peut avoir lieu sans le langage : c'est ainsi (ju'on peut penser à la couleur et à ia saveur sans la solidité; mais au delà de ces abstractions élém'^ntaires et li'ès peu nombreuses l'esprit ne peut plus faire un pas sans le langage; là où l'imagination est impuissante, c'est lui qui en prend la place. L'exemple le plus simple et le plus frappant nous est donné par la numération arithmétique :

Le mot un esl le geiine «le toutes nos idées de nombre*. Cependant supposons que nous n'avons pas (l'autre nom de nombre et essayons avec ce seul mot un de faiii' le plus simple dn tous les calculs, une addition très bornée (à plus forte raison» si l'on n'avait pas même le mot uii). Pour y réussir, je ne puis faire autre clios« que dédire ; un plus un, plus un, plus un, plus un, plus un; et ni moi qui parle, ni vous ijui m'écoutez, n'avez aucune idée nette dans la tète. Pourquoi cela? c'est qui- rien ne nous indique combien de fois nous avons répété ce mot un... Mainteaaat»

1. Pour plus de dnlaiis sur cette proposition Bréal, Mélanges de linguistique, f. 251, (tir

IhndanieiitaJe de Coiidillac, voy. la Grammaire l'origine des noms de nombre. Voy. aussi dana

dppiiis \e ch. vu jusipi'au ch. xiv, p. 202. Condillac (Logique, ch. vu) l'exemple des je-

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