‹ Traité élémentaire de philosopheChapitre 74 sur 313 · I. i«. de Tracy, Idéologie, ch. xvi. Voy. Mich. loat · texte numérisé non relu

I. i«. de Tracy, Idéologie, ch. xvi. Voy. Mich. loat

que quelqu'un me propose de retrancher un nouveau nombre du premier. Que vou« IcE-vous que je fasse?... J'aurai beau dire : un, un, un, un, un, un, et moins un, un, un, un, un, je ne saurai où je dois arrêter cette fastidieuse répétition... Mais, nie dira-t-on, vous compterez sur vos doigts ou avec des cailloux. Fort bien; mais mes doigts ou des cailloux sont des signes.

Si l'arithmétique est impossible sans le langage, à plus forte raison en serait-il de même de l'algèbre, où l'on ne considère pas le rapport de tel nombre avec tel nombre, mais d'un nombre quelconque ou même d'une quantité quelc pnque avec une autre quantité quelconque, les conditions des rapports étant seules indiquées. C'est parce que la langue algébrique permet un très haut degré d'abstraction, c'est-à-dire de simplification, qu'elle est propre à résoudre des problèmes que l'arithmétique ordinaire ne résout pas ou qu'elle résout beaucoup plus difficilement : elle nous dispense d'attention pour tout ce qui ne concerne pas le problème lui-même; elle permet par conséquent d'aller plus vite et plus facilement, c'est ce qui serait impossible sans signes.

212. Langage, instpnment de combinaison et de clas« sification. — Ce second office n'est guère séparable du premier.

Les mots, en efTet, nous servent à réunir plusieurs idées sous un même signe et à les considérer toutes ensemble comme si elles n'en formaient qu'une seule. Les mots généraux nous rendent les mêmes services que les signes de l'arithmétique et de l'algèbre. De même que le nombre diœ, et le chiffre 10 qui le représente, nous permettent de considérer les dix unités qui le composent comme n'en formant qu'une seule, de même, lorsque nous disons, peintre, général, monument, vie, etc., notre attention est dispensée de considérer en détail chacune des idées élémentaires qui composent les idées de ces signes, pour ne penser qu'à leur ensemble. Ainsi les mots généraux ne sont que des collections d'idées ; il en est de même des noms propres et individuels, et ce sont même ceux qui contiennent le plus d'éléments. Ainsi tout mot est une collection *.

Les mots sont donc des moyens d'abréviation et de simplification. Supposez que dans une proposition quelconque on soit obligé de remplacer les mots par les idées élémentaires qu'ils expriment, ou, comme on dit en logique, de substituer perpétuellement la définition au défini; au lieu de dire, par exemple : L'homme qui découvre une vérité est utile à Vhumanité\

f . Condiila:, Art de penter, ek, VU. i« Tracj, Idéologie, «h. zn.

«m IPSYCfflOlOGIE.

calculez le nombre de mots et d'idées que cette proposition exigerait; ce nombre même irait a Tinfini s'il fallait définir encore chacun des termes de la définition. A la vérité, s'il n'y î^vait pas de langue du tout, c'est-à-dire pas de mots, cet inconvénient serait évité; mais al' jrs nous ne pourrions grouper nos sensations en groupes séparés, et nous ne pourrions pas comparer ices groupes les uns avec les autres.

Ainsi, de même que le langage par l'analyse est un moyen d'abstraction, de même, par la combinaison, il est un moyen de jgénéralisation et de classification.

Nous ne rechercherons pas si les hommes ont commencé par des noms individuels ou par des noms généraux*; ce qui est oertoin, c'est que les noms généraux servent à classer et à grouper jes êtres, non pas, comme le font les savants, par l'étude des caractères cachés et essentiels, mais par la notation des caractères les plus apparents au point de vue de la vie pratique. Le langage usuel, aussi bien que le langage scientifique, nous aide à grouper et à distribuer les choses et leurs qualités, de manière à simplifier le travail des opérations inteiiectuelles et, à perraellre d'opérer sur les collections comme si elles étaient des unités simples. Le langage est donc fondé en réalité sur le même principe que le système de la numération. C'est ainsi que, partant des idées sensibles, nous nous formons d'abord une collection sur un modèle que notre imagination nous repré- ' sente facilement et qiie nous désignerons par un signe {tigre, par exemple) ; puis, prenant ce signe comme une unité, nous le réunirons avec d'autres unités de même espèce (tigre, hyène, léopard) sous un autre nom {carnivore); puis nous réunirons ce nouveau signe lui-même avec celui des animaux herbivores sous un autre signe (quadrupèdes), et celui-ci avec d'autres signes encore plus généraux (animaux terrestres), etc.; et c'est ;ainsi que le langage nous donne le premier modèle de classification.

Nous pouvons répéter ici oe que nous avons dit pour l'analyse etl'abstraction, c'est que le langage est à lafois V expression et Yinsîrument des classifications. 11 en est l'expression : ^ar il a fallu d'aèord observer la différence et la ressemblance des classes pour inventer les mots qui les représentent; mais une fois les raots iflveûtés, ils .facilitent ou plutôt nous donnent tout ùàl Iq

i. Voy. pli» ihant ch. n (1611.

travail de la classification ; nous apprenons les noms des classes ,sans avoir eu besoin de les faire nous-mêmes, et ils nous fournissent des points d'appui et des points de repère pour former de nouvelles combinaisons et de nouvelles distributions.

Inutile de dire que nous classons ainsi non seulement les choses, mais les qualités, les actions, les relations, etc. Nous avons des groupes hiérarchisés non seulement de substantifs, mais d'adjectifs, mais de verbes, de prépositions et de conjonctions, et c'est grâce à la combinaison de tous ces différents signes -que nous formons des propositions, des raisonnements, des discours, etc.

Si le langage sert déjà à former des classifications usuelles, c'est encore le langage qui sert à former les classifications scientifiques. JVIais, comme il s'agit de rapports cachés et compliqués, la langue usuelle ne suffit plus; il faut une langue savante et artificielle; c'est ici que l'on assiste à l'invention d'un langage comme à l'invention d'une machine: telle est la langue algébrique, la nomenclature chimique. Cette dernière langue, en particulier, est un chef-d'œuvre; elle exprime par les moyens les plus simples tous les groupements possibles des corps, et elle fournit des cadres pour toutes les combinaisons nouvelles qui pourraient être découvertes *.

213. I^anigage, ImistriEnBentninésuoteclBniqnc. — Enfin, le langage ne pourrait remplir le double office que nous venons d'exposer, à savoir, d'être un instrument d'analyse et de combinaison, s'il ne remplissait pas en même temps un troisième office, implicitement contenu dans les deux autres, mais que nous avons négligé et qu'il faut mentionner à part, à savoir, d''être un instrument mnémotechnique, c'est-à-dire de conserver le souvenir et de facihter le rappel des idées, qui sans ces signes disparaîtraient ou se confondraient aussitôt formées, en supposant même qu'elles pussent se former.

Aristote a déjà dit : on ne peut penser sans images. Nous savons, par exemple, qu'il serait presque impossible de suivre une démonstration de géométrie sans une figure sensible dessinée ou imaginée : la figure sensible n'est pas la figure géométrique elle-même; elle en est l'image, et l'on peut déjà dire qu'elle en est le signe. Le dessin, en effet, est lui-même une espèce de langage. Mais lorsque l'image est impossible; s'il s'agit, par

i. WurUj HUtoire dit doctrina chimiquet, p. ix, iv.

exemple, de la vertu ou d'une quantité abstraite quelconque, aucune image ne pouvant la représenter, il nous faut alors une sorte d'image indirecte ou détournée que nous appellerons un symbole (comme la balance, symbole de la justice, le linn^ symbole du courage), et bientôt enfin des signes abstraits et arbitraires, n'ayant pas plus d'analogie avec la chose elle-même que le nœud d'un mouchoir n'a d'analogie avec le souvenir qu'il doit conserver.

Il semble qu'en attachant à une idée un signe sensible pour la retenir plus aisément, nous ne faisons que compliquer la difficulté, puisque nous nous imposons de retenir deux choses au lieu d'une; mais la raison de ce fait est dans la loi de notre esprit que nous venons de rappeler, à savoir, que nous ne pensons pas sans image, ou, sous une autre forme, que l'idée ne nous frappe qu'autant qu'elle est unie à la sensation*.

De toutes les considérations qui précèdent, faut-il conclure d'une manière absolue que l'on ne pourrait penser sans signes? C'est une question à peu près oiseuse, puisque c'est se représenter un esprit humain dont nous n'avons aucune espèce d'idée. Si par signes on entend même les plus élémentaires, le geste et le cri, on ne sait ce que serait un être qui n'aurait pas même ces moyens d'expression et qui serait homme. Si, au contraire, on entend par là simplement les signes articulés, il est certain qu'ils peuvent être suppléés jusqu'à un certain point *. Qu'il nous suffise de dire qu'en fait l'homme se sert du langage, et particulièrement de la parole, pour penser, et qu'elle lui sert surtout grâce aux trois fonctions que nous avons signalées : fonction d'analyse, fonction de combinaison, fonction mnémotechnique.

Problèmes. — I. Une langue universelle est-elle possible ? (Sur les diverses tentatives de langue universelle, voy. Max Mul- 1er, Nouvelles leçons sur la science du langage, t. I, leçon 2.)

II. Toute science bien faite n'est-elle qu'une langue bien faite ? (Gondillac, Logique, partie II; Duhamel, Méthodes de raison^ nementj § 71.)

l. De Tracy, Kdoloffie, ch. xvi. Voy. plu 2. Voy. sur cette question les observatiooi

haut le» lois de la mémoire, ch. v (138}. intéressantes de Tracy, Idéol., ch. xvii.

SECTION III

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