‹ Traité élémentaire de philosopheChapitre 77 sur 313 · I. — Inclinations personnelles · texte numérisé non relu

I. — Inclinations personnelles

Si nous faisons abstraction de l'instinct de conservation, qui s'adresse à l'homme tout entier et que nous avons signalé en parlant des appétits (60), il ne reste dans le moi que deux choses susceptibles d'être aimées et désirées : 1" V excellence ou la sw/jériorité; 2° la force ou le pouvoir.

De là deux inclinations : i" le désir de V excellence, ou amour" propre (estime de soi-même), d'où naît le sentiment de l'émulation; 2° le désir du pouvoir, ou ambition, qui n'est qu'une des formes de l'instinct d'activité.

217. Désir de l'excellence; amonr-propre. — L'homme n'est pas satisfait lorsqu'il a seulement pourvu à ses besoins, rassasié ses appétits, comblé les désirs des sens. Il ne lui suffit pas d'être, ni même d'être agréablement; il veut être avec la plus haute perfection possible. Cet instinct nous porte à jouir de nos facultés, à en désirer et à en aimer le perfectionnement; c'est Vamour-propre, instinct plutôt noble que blâmable tant qu'il se renferme dans l'estime modérée et légitime de soi. Il peut prendre deux formes : l'estime de soi-même considéré comme homme en général (et c'est ce qu'on appellele sentiment de hdignité humaine), etl'estime de soi-même comme individu, en tant que chacun se compare aux autres hommes, heureux quand il se sent égal ou supérieur, malheureux quand il se sere inférieur (c'est Vamour-propre proprement dit). Il n'est guènt possible que l'homme étouffe en lui ce sentiment naturel qui veut qu'il soit flatté des éloges qu'il reçoit et qu'il souffre d'être l'objet du blâme et du mépris; c'est donc là un instinct légitime et salutaire au progrès de l'humanité. Quant aux excès dont cet instinct est susceptible, comme tous les autres, ils regardent la morale, non la psychologie.

On remarquera d'ailleurs que cet instinct peut se porter sur n'importe quel genre d'excellence, selon les idées que chacun se fait de la perfection. Entre les qualités générales que l'on est porté à estimer chez tous les hommes et qu'on désire pour soimême, soit dans le corps, soit dans l'âme (beauté, esprit, force, etc.), chacun éprouve un amour-propre dilTérent, suivant son âge, ses occupations, ses idées sur la vie humaine. Le saltimbanque peut être sans doute aussi fier de sa souplesse et de son adresse que

tifi PSYCHOLOGIE

le poète de son génie. Les vices mêmes peuvent être objet d'orgueil chez celui qui manque du sens moral. Un don Juan sera fier de ses aventures, un Cartouche de ses vols. On peut aller jusqu'à l'orgueil du crime ;, mais ces aberrations de l'amourpropre nous ea montreront l'essence persistante : c'est parce qu'on admire en soi une certaine force, adresse, audace,, au'on se vante de ce qui devrait être l'objet du mépris.

M. A. Bain a analysé les différentes formes de l'amour-propre. Il y trouve les sentiments suivants : la complaisance pour soimême (self-complacency) , l'estime de soi {self-esteem), la confiance en soi {self-confideiice), l'aptitude à se suffire à soi-même {self-sufficency)y le respect de soi-même (self-respect), la pitié pour soi-même (self-pity). {Emotions and the Will, ch. vu.)

Descartes a ramené l'estime de soi à deux formes principales : l'une légitime et utile, qu'il appelle la générosité^ et l'autre vicieuse, qu'il appelle Vorgueil. {Traité des passions, III.)

Emulation. — Une forme très importante et plus complexe de l'estime de soi est V émulation, qui a lieu lorsque l'individu se compare aux autres hommes et cherche à les égaler ou à les surpasser, en même temps qu'il souffre d'en être devancé. Ce sentiment est un des plus énergiques pour favoriser le perfectionnement de nous-même et des autres.

Reid {Œuvres, t. VI, p. 78) plaçait l'émulation dans la ckisse des affections, et même des affections malveillantes, en ayant soin cependant d'enlever à cette expression le sens défavorable qu'on est porté à y attacher. Dug. Stev^^art {Facultés actives, t. I, ch. Il, sect. V) le réfutée sur ce point : « Il est vrai, dit- il, qu'elle peut être accompagnée d'une affection malveillante; mais cela n'est point nécessaire, et ce n'est d'ailleurs qu'une circonstance accidentelle; et le vrai principe actif de l'émulation est le désir de supériorité, » qui, considéré en soi, n'a rien de malveillant.

L'émulation doit se distinguer de Venvie : l'une cherche à nous élever nous-mêmes, l'autre à déprécier autrui; l'une sert à notre progrès, l'autre nous abaisse.

L'émulation, dit la Bruyère, est un sentiment volontaire, courageu-x, sincère, qui rend l'âme féconde, qui la fait profiter des grands exemples et la porte souvent au-dessus de ce qu'elle admire. La jalousie (ou l'envie) au contraire est un mouvement violent, et comme un aveu contraint du mérite qui est hors d'elle; ellB va jusqu'à nier la vertu dans les sujets où elle existe : passion stérile qui fuisse llhomme dans Fétat où elle le trouve. (De L'homme, 85.)

Aristote avait déjà décrit avec précision les ca^actèces diffé-

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rents de l'émulation et de l'envie. (Rhétorique^ liv. II, ch. xi.) Défiance de soi. — Si nous considérons dans l'âme les différents états opposés aux précédents, nous trouvons la modestie^ Vhumilité, Vhumiliation, Vabjection, degrés divers d'un même sentiment, la défiance de soi-même. On peut avec Descartes ramener toutes ces différentes nuances à deux principales : l'humilité vertueuse et Vhumililé vicieuse. {Traité des passions^ III, iRFt. 155-159.)

Amour de la gloire. — A l'estime de soi se rattache comme une dépendance nécessaire le désird'estime chez les autres. Dug. Stewart combat ceux qui veulent ramener le désir d'estime aune inclination intéressée et à un calcul réfléchi : il oppose à cette doctrine la force de ce principe chez les enfants, si sensibles à la louange et au blâme, bien avant le temps où ils ont pu éprouver les avantages ou les dommages de l'une et de l'autre, et surtout sans proportion avec ces conséquences. De très bonne heure, en effet, on peut conduire les enfants par l'estime et le blâme sans aucun avantage matériel qui y soit attaché.

On a soutenu aussi que le désir d'estime ou de renommée n'est qu'un penchant vide de sens, qui ne résulte que d'une fausse association d'idées. WoUaston* essaye de montrer tout ce qu'il y a de vain et d'absurde dans l'amour de la gloire :

En réalité, dit-il, l'homme lui-même n'est jamais connu de la postérité, Cd n'est que son nom qui survit; mais l'homme ne vit pas parce que son nom vit. Lorsqu'on dit que J. César battit Pompée, c'est comme si on disait que le vainqueur de Pompée fut César : César et le vainqueur de Pompée fut une seule et môme personne, et César est beaucoup plus connu par une de ces dénominations que par l'autre. Cela revient à dire que le vainqueur de Pompée a vaincu Pompé-; ou que quelqu'un vainquit Pompée; ou plutôt, comme Pompée n'est pas plus connu que César, que quelqu'un vainquit quelqu'un. Voilà à quoi se réduit cette immortalité si vantée que Ton appelle la gloire!

Dug. Stewart répond àWollaston : 1° Quand même le désir de gloire serait un effet de l'imagination et une pure illusion, il ne s'ensuivrait pas que ce ne serait pas un principe naturel de notre constitution; c'est peut-être une loi de notre nature, pour nous pousser aux grandes choses. 2° En raisonnant comme "WoUaston, il faudrait dire que, même durant notre vie, le désir d'estime n'a de valeur qu'à l'égard de ceux qui nous connaissent personnellement ; car pour les autres, aussi bien que pour nos successeurs, 'ja gloire n'est aue le bruit d'un son.

i. Wollaston,it£li0ion naturelle, cité par D. Stewart (Facultés actives, liv. I, ck. u, sect. III»

Diderot, dans ses Lettres à Falconet, a peint admirablement ce qu'il y a d'effectif et de solide dans l'amour de la gloire.

218. Instinct d'actiTÎté. Désir da pouToir. — Indépendamment de l'eslime que nous avons de nous-mêmes, il y a encore un plaisir propre qui consiste dans le sentiment de notre force et dans le déploiement de notre activité. Ce sentiment se manifeste de différentes manfères :

Plaisir de V action. — C'est d'abord un fait que l'homme aime à agir pour agir. Nous avons déjà remarqué, parmi les appétits purement corporels, le besoin d'activité musculaire (^l) ; le même penchant se manifeste aussi dans l'esprit. C'est ce sentiment que Bain (Emotions and Will, ch. x) appelle le plaisir de la poursuite (plot interest). C'est le plaisir que Pascal désignait en disant que, « si l'on offrait à un chasseur le lièvre pour lequel il se fatigue toute une journée, il le refuserait ». Par ces paroles, Pascal cherche à incriminer la condition humaine et à la taxer de conlradiclion; mais il n'y a là nulle contradiction : le plaisir de la chasse n'est pas le même que celui de posséder un lièvre; celui-ci ne peut donc pas remplacer celui-là. Le vrai plaisir du chasseur consiste à déployer son activité, ses forces, son adresse, et à tenir ses facultés en éveil par la crainte et par l'espérance. Donnez-lui ce qui est l'objet de sa poursuite, cet objet qu'il n'aura pas gagné ne lui causera aucune satisfaction.

11 semble inutile de prouver l'existence d'un plaisir inhérentà l'exercice de l'activité, puisque nous avons déjà établi que tout plaisir vient de l'activité (53) ; maisilestévident que le terme doit être entendu ici dans un sens plus restreint. En effet, toute faculté de l'àme en un sens est une activité ou un mode d'activité : pcDseret aimer sont des actions, aussi bien que l'action proprement dite ; mais nous n'entendons ici le mot d'action que dans le sens étroit et habituel, c'est-à-dire comme manifestation extérieure de nos pensées par des actes ; c'est ce qui fait qu'on dit d'un homme qu'il est actif en comparaison d'un autre qui est contemplatif, quoique la contemplation soit aussi une action : enlin, nous parlons ici surtout de l'action en elle-même, indépendamment des avantages qu'elle peut procurer.

Plaisir du repos. — S'il y a un plaisir de l'action, il y a aussi un plaisir du repos ; mais ce plaisir est un plaisir relatif, qui vient de ce qu'un trop grand effort d'activité peut devenir douloureux en exigeant de nos organes et de nos facultés

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