‹ Traité élémentaire de philosopheChapitre 79 sur 313 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Inclinations sociales. — inclinations' suDérieures.

Après avoir parlé des inclinations qui rattachent Thorame â lui-même, et qui ne sont que les formes diverses de Vamour de soi ou amour-propre (selon l'expression de la Rochefoucauld), nous avons à étudier les inclinations qui nous portent vers les autres hommes, ou affections. Le premier point de cette étude est de rechercher s'il- y a dans l'homme de pareilles affections, c'est-à-dire des inclinations différentes de l'amour de soi, qui ne puissent s'y réduire, qui soient enfin, comme on les appelle, désintéressées.

219. incllïiatîons désintéressées. — Pour résoudre cette question il faut savoir dans quel sens on prend ici le mot de désintéressement. Dans le sens rigoureusement philosophique, nos inclinations en elles-mêmes ne sont ni égoïstes, ni désintéressées, mais seulement spontanées; c'est seulement lorsque la réflexion s'ajoute à la passion, et que l'homme est éclairé par la raison, lorsqu'il a appris à distinguer les autres de lui-même et le bien d'autrui de son propre bien : c'est alors seulement qu'il mérite d'être appelé égoïste s'il sacrifie le bien d'autrui au sien propre, et désintéressé s'il sacrifie le sien au bien d'autrui. Mais jusquelà nos inclinations peuvent être appelées personnelles si elles ont pour but nous-mêmes, mais non égoïstes : et la seule question est de savoir si toutes nos inclinations sont personnelles et s'il n'y en a pas quelques-unes qui nous portent spontanément et sans réflexion vers autrui; si enfin, comme le prétend la Rochefoucauld, toutes nos affections ne sont que des formes de l'amour de soi.

Il y a une distinction importante que l'auteur des Maximes a trop négligée et qui est la cause de l'équivoque qui plane sur son livre. Il est en effet deux questions qu'il ne faut pas

ÎSJ PSYCHOLOGIE.

confondre : 1' Y a-t-il naturellement dans l'âme humaine certaines inclinations distinctes de l'amour de soi ? 2° L'homme suit-il d'ordinaire ces inclinations, et ne les sacrifie-t-il pas souvent, ou même toujours, à ses inclinations personnelles? On voit la diiïérence de ces deux questions : la première regarde la nature de l'homme; la seconde, sa conduite. Autre chose est de cherchf^r quelles sont les facultés de l'homme autre chose de rechercher l'usage qu'il en fait. La première question est une question de psychologie ; la seconde, une question de morale. S'il n'y a rien de désintéressé dans la nature humaine, ce n'est plus l'homme qui est coupable : c'est cette nature même ; c'est Dieu. Au contraire, lorsqu'on reproche aux hommes leurégoïsme, il semble bien que c'est parce qu'il peut y avoir en eux autre chose que l'égoïsme : car, autrement, pourquoi faire un tableau si amer des vices humains, si ces vices sont les instincts mêmes de l'homme? Il ne faut donc pas confondre l'observation extérieure, qui nous apprend comment les hommes agissent, et l'observation intérieure, qui nous apprend ce qu'ils sont. Quand même on trouverait qu'en fait, dans la plupart des cas, la plupart des hommes sont égoïstes, il ne s'ensuivrait pas qu'il n'y a pas d'affections sociales naturelles ayant pour objet le bien d'autrui, mais seulement que nous ne les écoutons pas. L'homme peut se rendre volontairement égoïste sans l'être naturellement. Or la Rochefoucauld, placé au point de vue de l'observation extérieure et mondaine, ne s'est pas demandé ce que les hommes sont, mais ce que les hommes font. Tel est le malentendu qui obscurcit cette question.

Il y a deux manières de ramener les affections sociales et bienveillantes de l'homme aux affections personnelles : l'une, grossière et superficielle, qui confond absolument la sympathie avec l'égoïsme; l'autre, plus raffinée et plus philosophique, mais non moins fausse, et qui souvent vient se mêler à la première. Examinons l'une et l'autre.

220. Critique de la Rocberoucanld^ — La première de ces deux opinions consiste à dire que l'homme ne recherche jamais dans le bien d'autrui que le bien qui en peut résulter pour lui-même, et que sous l'action en apparence la plus généreuse se cache toujours l'intention secrète d'en tirer quelque profit.

i. La discussion suivante de la doctrine de la Rochefoucauld est lirdo de notre Philosophie 4u bonheu? (ch. vi).

mCLINATEONS SOCIALES ET SUPËRIEDRES. 253

Par exemple, la Rochefoucauld nous dit :

Ce que les hommes ont nommé amitié n'est qu'une société, un ménagement réciproque d'intérêts, un échange de bons offices; ce n'est enfin qu'un commerce où l'amour-propre se propose toujours quelque chose à gagner.

Il n'est pas nécessaire d'être Oresle ou Pylade, Damon ou Pythias pour savoir qu'une telle pensée est fausse. Il n'est pas d'homme qui n'ait eu un ou plusieurs amis, auxquels il s'est attaché par un autre lien que l'espérance du profit. Il y a dans l'amitié elle-même un plaisir naturel, indépendant de tout calcul. Ce qui le prouve, c'est qu'il y a beaucoup d'hommes auxquels nous sommes liés par l'intérêt et le besoin, par l'espérance et par la crainte, sans éprouver pour eux aucun sentiment d'amitié. Nous ne nous y trompons pas. Souvent la même personne nous intéresse à la fois, et pour elle-même, et pour les services qu'elle peut nous rendre; et nous savons très bien distinguer dans le sentiment qu'elle nous inspire l'affection et l'intérêt. Enfin, quelquefois il nous est arrivé en effet d'avoir besoin de l'aide et du secours de nos amis : ce devrait être alors que nous éprouvons, selon la Rochefoucauld, le plus grand plaisir de l'amitié; au contraire, nous souffrons de cette rencontre, tant nous craignons de voir s'altérer à nos yeux et aux yeux de notre ami le vrai caractère du sentiment qui nous unit.

Au reste, il serait difficile de faire passer le sceptique Montaigne pour un rêveur et un vulgaire enthousiaste. Cependant lisez ce qu'il a écrit sur son amitié pour la Boëtie, et comparez à cette page éloquente et pathétique la basse pensée de la Rochefoucauld.

En l'amitié de quoy je parle, les âmes se meslent et confondent l'une en l'autre d'un meslange si universel, qu'elles elTaeent et ne retrouvent plus la cousture qui les a joinctes. Si on me presse de dire pourquoy je l'aymais, je sens que cela ne se peult expliquer qu'en respondaiit : « Parce que c'estoit lui, parce que c'estoit moi. » 11 y a au delà de tout mon discours et de ce que j'en puis dire particulièrement, je ne sçay quelle force inexplicable et falale, médiatrice de cette union... Ce n'est pas une spéciale considération, ny deux, ny trois, ny quatre, ny mille; c'est je ne sçais quelle quintessence de tout ce meslange qui, ayant saisi toute ma volonté, l'amena se plonger et se perdre en la sienne; qui, ayant saisi toute sa volonté, l'amena se plonger et se perdre en la mienne, d'une faim, d'une concurrence pareille; je dis perdre, à la vérité, ne nous réservant rien qui nous fust ou sien ou mien'.

Expliquez aussi, s'il est possible, par le calcul d'un intérêt mercenaire, ces plaintes pathétiques et exquises qu'inspire à saint Augustin la mort d'un ami passionnément aimé :

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