CHAPITRE lîl
La volonté et la personnalit6.
On reconnaît généralement, outre l'intelligence et le sentiment, une troisième faculté qu'on appelle l'aciiui^é, ou puissance d'agir.
2527, L'actîTité et ses diverses espèces. — En un sens très général, on peut dire que l'activité enveloppe et contient toutes nos facullcs et qu'elle est le fond de notre être. En effet, il est difficile de nier que penser, connaître, raisonner, ne soient des actions; les inclinations ou mouvements qui nous portent spontanément vers lesobjets sontencore évidemment des phénomènes actifs. Les passions elles-mêmes, quoique leur nom signifie le contraire même de l'activité, sont des mouvements trop impétueux et trop violents pour ne pas y reconnaître une activité fatale et aveugle sans doute, mais enfin une certaine activité.
En un sens plus spécial, on entend par activité la faculté de produire des actions, c'est-à-dire de mouvoir notre propre corps, et par le mouvement de notre corps de produire certains effets au dehors. C'est en ce sens qu'on oppose la pensée à l'action, quoique la pensée soit déjà une action, mais elle se renferme en elle-même; l'action proprement dite est extérieure : c'est aussi en ce sens qu'on oppose les passions et les actes. Une passion est un principe d'action ce n'est pas une action. Enfin on oppose le méditatif et l'homme passionné à l'homme d'action. Le premier réfléchit, le deuxième sent vivement, le troisième seul réalise et exécute.
Soit qu'il s'agisse de toute espèce d'actes ou d'actions (intérieures ou extérieures), soit qu'il s'agisse exclusivement des
Jamet, Philosophie. 18
actes extérieurs, on peut dire qu'il y a deux espèces, ou deux formes, ou deux degrés d'activité : l'activité spontanée et l'activité ré/lediie.
La première est celle qui n'a conscience ni du but à atteindre, ni des moyens d'atteindre ce but. Par exemple, l'enfant qui, venant de naître, presse le sein de sa nourrice, ne sait ni pourquoi il le fait, ni comment il le fait. Dans l'activité volontaire et réfléchie -nous avons au contraire conscience à la fois et du but et des moyens. Nous voulons nous promener : notre but, c'est la promenade; notre moyen, c'est la marche : l'un et l'autre nous sont connus d'avance, et nous nous les représentons au moment où nous prenons notre résolution. Une action faite avec préméditaiion est celle qui a été longtemps calculée d'avance, que l'on s'est représentée nettement avant de la faire, et dont on a préparé les moyens. L'activité spontanée s'appelle instinct, c'est «lie qui domine dans les bêtes. Nous l'avons étudiée plus haut. (Sect. I, ch. I.)
L'activité réfléchie s'appefle volonté^ et son caractère principal, comme nous le verrons, est la liberté.
Entre l'instinct et la volonté se place un mode intermédiaire qui lient de l'un et de l'autre : c'est l'habitude, ou tendance à reproduire spontanément les actes primitivement volontaires : c'est ainsi que nous apprenons à parler, à marcher, à lire et à i^crire. Ces opérations, qui nous demandent primitivement beaji- 'Coup d'efforts, fmissent par s'accomplir en nous presque sans ^notre participation ; au moins nous n'avons aucune conscience des moyens que nous employons pour atteindre à ces buts si compliqués. Cependant, l'habitude est encore ici plus ou moins ïiièiée de volonté : dans d'autres cas, au contraire, elle devient tellement machinale que nos actions semblent s'accomplir d'ellesmêmes sans noire participation^ c'est ainsi que nous faisons toujours les mêmes gestes, que le vieillard répète sans y penser les mêmes histoires, que l'enfant recommence les mêmes jeux la où il les a essayés la première fois, exactement comme l'animal s'arrête à un chemin connu et retourne de lui-même au logis quand on ne le dirige pas.
11 y a des habitudes sensitives comme il y a des habitudes actives; mais comme la volonté est la principale source, nous a\ons dû enjoindre l'étude à celle de la volonté.
^28. Yolonté. — Deux caractères distinguent l'activité volon-
taire de l'activité spontanée : 1° elle est réfléchie; 2* elle est libre.
Tout acte de volonté est précédé de réflexion. « Lorsque nous voulons, dit Bossuet, c'est toujours pour quelque raison. » Vouloir, c'est prendre un parti en connaissance de cause, sachant qu'on le prend et se proposant tel ou tel but. Sans doute l'acte ne <?esse pai d'être volontaire, pour n'être pas entièrement réfléchi et fait de sang-froid (autrement on pourrait dire que les actes passionnés ne sont pas volontaires) ; mais, dans la passion même, l'homme a toujours plus ou moins conscience de ce qu'il ftùt et du but où il tend. Cependant la volonté est d'autant plus complète et plus entière qu'elle est plus réfléchie ; c'est ainsi que, plus un acte est prémédité, plus nous y reconnaissons le caractère de la volonté.
Nous distinguerons deux sortes d'actes volontaires : les actes complets, où l'homme est en pleine possession de lui-même et agit avec sang-froid et réflexion; les actes incomplets, où l'homme, sans être privé de la conscience de ce qu'il fait, et tout en étant responsable de son action, est plus ou moins entraîné par une impulsion irréfléchie, comme dans le cas d'une colère subite'.
220. An.'ïlyse de Vtictc volontaire. — Pour bien com.prendrela nature delà volonté, il faut l'étudier dans un acte complet.
L'acte volontaire ou volition est un fait complexe dans lequel on peut démêler plusieurs éléments. Il faut bien distinguer l'acte volontaire proprement dit, appelé résolution ou détermination, de ce qui le précède ou de ce qui l'accompagne et de ce qui le suit.
Ce qui le précède, c'est la réflexion et le désir; ce qui le suit, c'est Yexécutioîi.
Avant de vouloir ou de prendre une résolution dite volontaire, nous réfléchissons, s'il s'agit d'un acte de volonté entier et complet. Cette réflexion implique deux choses : 1» la conception de l'acte à faire ; 2° la conception et la comparaison des motifs pour ou contre l'accomplissement de cet acte.
Motifs et mobiles. — On appefle motifs les diverses raisons qui peuvent nous porter à faire ou à ne pas faire un certain acte. On distingue les motifs et les mobiles : les motifs sont des idées qui proviennent de l'intelligence, ce sont les raisons d'agir; les mobiles sont les impulsions de la sensibilité, à savoir, les dékrs^ les sentiments ou les passions.
i. Ampère distinguait deux sortes de veli- pies et complexes, accidentelles eiemstantâM.
«Z;, i^H- r" "' -î*'"' V'' ""V""" '"'^"^- {Philosophie des deux Ampère, p^lO) Ç«enre. Il distinguait aussi des yolitions stm- «-«//C7c, j,. iiu.;
Délibération. — Ces motifs et mobiles mis en présence, l'homme, ayant conscience des uns et des autres, les compare, les pèse, les oppose l'un à l'autre : c'est ce qu'on appel'e la délihèralion. L'esprit humain est, en effet, semblable dans cette circonstance à ce qu'on appelle une assemblée délibérante, où les uns parlent en faveur d'une mesure, les autres contre; les uns pour la guerre, les autres pour la paix. Ici, c'est dans un seul et même esprit que se plaident le pour et le contre : on passe alternativement d'un parti à l'autre, suivant les diverses considérations qui se présentent à l'esprit; c'est après cette comparaison alternative que l'esprit se décide, quand il se décide, ce qui n'arrive pas toujours.
C'est ici qu'il est important de remarquer la différence signalée entre les motifs et les mobiles, c'est-à-dire entre la raison et les passions. L'homme qui n'est pas en possession de sa raison et qui est sous le joug de la passion, passe aussi d'une impression à une autre, de la crainte à l'espoir, de la joie à la tristesse, de la fureur au regret, etc. Mais cet élat, qui a été appelé justement fluctuation et que l'on a souvent comparé à la mer ballottée, ce flux et reflux des passions si souvent pemt par nos grandspoètes tragiques, n'est pas, à proprement parler, une délibération. La délibération ne commence que lorsque l'homme possède assez de sang-froid pour réfléchir sur ses passions, pour les comparer l'une à l'autre dans leurs conséquences; en un mot, lorsqu'il peut, dans une certaine mesure, se posséder et se dominer ; autrement il faut dire de !a passion en général ce qu'Ilorace'dit de la folie : Ira furor brevis, la colère est une courte folie. Ainsi de l'homme livré aux passions; comme le fou, il est ballotté par des mouvements contraires : cette agitation désordonnée n'est pas la délibération, laquelle est, avant tout, un