I. Recherche de la vérité, 1it. I
tSO PSYCHOLOGIE.
Dans cette doctrine, vouloir n'est pas différent à'aimer et de désirer. Vouloir être heureux, c'est aimer, c'est désirer le bonheur. L'objet de la volonté, c'est le bien, comme l'objet de Tentendement est le vrai. Or, le bien, c'est le désirable. Même la définition scolastique de la volonté : appelitus rationalis, implique l'idée que la volonté n'est pas essentiellement différente du désir : c'est un appétit éclairé par la raison, mais c'est un appétit, c'est-à-dire une tendance, un mouvement, une inclination de l'âme. Le langage vulgaire témoigne de cette parenté de la volonté et de l'inclination. On dit que l'ambitieux veut le pouvoir, que l'avare veut des richesses, que le voluptueux veut des plaisirs
Maigre toutes ces considérations, nous croyons qu'il faut avec Locke, Maine de Biran, Cousin, distinguer le désir de la volonté.
La volonté, dit Locke, a été souvent confondue avec différentes affections de l'esprit et surtout avec le désir. Mais quiconque réfléchira en lui-même sur ce qui •e passe dans son esprit lorsqu'il veut, trouvera que la faculté de vouloir ne se rapporte qu'à nos propres actions et quelle se termine là; ce qui montre que la volonté est parfaitement distincte du désir qui, dans la même action, peut a\oir un but tout à fait différent de celui où nous porte la volonté. Far exemple, un homm» que je ne saurais refuser peut m'obliger à me servir de certaines paroles pour persuader un autre homme sur l'esprit de qui je puis souhaiter de ne rien gagnor dans le temps que je lui parle. Ainsi, je veux une action qui ten4 d'un côté, tandis que mon désir tend d'un autre. Un homme qui, par une violente attaque de goutte aux pieds et aux mains, se sent délivré d'un mal de tète, désire d'être soulaugé de ta douleur de goutte; et cependant, s'il sait que cette douleur le sauve d'un mal plus grand, sa volonté ne se déterminera à aucune action qui puisse servir à dissiper celte douleur'.
V. Cousin a également fort bien expliqué la différence du désir et de la volonté :
Le désir est un élan aveugle qui, sans aucune délibération et sans Tintervention de la volonté, s'élève ou tombe, s'accroît ou diminue; le désir n'est pas une résolution, c'est un entraînement; on ne désire pas, on no cesse pas de désirer à volonté. — La volonté combat le désir, comme souvent aussi elle y cèite; elle n'est donc pas le désiK — Le désir est si peu la volonté que souvent elle l'abolit. — Si le désir était le fondement de la volonté, plus le désir serait fort, plus nous ferions libres. C'est le contraire qui est vrai. Je ne dis pas que nous n'ayons au* cune induence sur nos désirs; mais le pouvoir de la volonté sur le désir est unu preuve de la différence de leur nature *.
Enfin Maine de Biran, qui a le plus insisté sur celte ditTérence, nous dit :
1. Locke, Essai sur l'entendement humain, 3. Le vrai, U ieau et le bien, XVUI» leca%
liv. II, ch. XXI. Voy. aussi Keiii, trad, franc., t. V. p. 36.
La volonté est concentrée dans les mêmes limites que le pouvoir; le désir commence au contraire où finit le pouvoir et embrasse tout le champ de notre activité. C'êlre moteur et libre ne veut qu'autant qu'il peut ; l'être passif ne désira ee qu'il ne peut pas qu'autant qu'il ne peut pas se le donner.
Nous désirons, dit-il encore, les choses ou les modifications dont nous ne disposons en aucune manière ; nous les souhaitons comme événements étrangers sur lesquels nous ne pouvons riea; le désir est une sorte de prière dressée aux causes amies ou ennemies de notre existence *.
Cependant, malgré les différences signalées, on pourrait dire que s'il y a en effet une distinction à établir entre ce qu'on appelle vulgairement désirer et ce qu'on appelle vouloir, cette distinction ne tient pas devant une analyse plus profonde, qui nous montre dans la volonté, non pas toute espèce de désir, mais un désir devenu assez fort pour décider l'action. La volonté serait, selon Condillac, un désir dominant, comme l'attention était une sensation exclusive (99).
« On entend par volonté, dit-il, un désir absolu, et tel que nous pensons qu'une chose désirée est en notre pouvoir ^ »
Il est évident que si l'on ne veut considérer dans deux phénomènes psychologiques que ce qu'ils ont de commun, on pourra toujours les ramener les uns aux autres; car, comment n'y aurait-il pas quelque chose de commun entre des faits qui sortent d'une même source? Ace point de vue, on pourra dire que la volonté est un désir, comme on dira que le désir est une volonté. Les deux thèses se vaudront ; mais elles auront l'une et l'autre le même inconvénient, c'est que nous ne saurons plus ni ce que c'est que le désir, ni ce que c'est que la volonté.
Le désir le plus fort, même un désir dominant et excessif,n'équivaut pasàlavolonté. Esl-il en effet un plusfort désir dans l'homme que celui de ne pas mourir? Mais peut-on supposer sans folie la volonté de ne pas mourir? Celui qui dirait :/emta; vivre toujours serait un fou, quand même il en aurait un désir effréné. Soit, dira-t-on, il y a des cas où le désir môme le plus fort n'est pas la volonté; mais il ne s'ensuit pas que la volonté ne soit pas un désir? En effet, il y a deux sortes de désirs : ceux que l'expérience nous a montrés n'être jamais suivis d'effet, comme dans le cas précédent, et ceux que l'expérience nous apprend pouvoir être suivis d'effet, comme le désir de mouvoir nos membres; c'est parmi ceux-là seulement qu'il faut chercher la volonté.
S'il en était ainsi, les actions accomplies sous l'empire des
i. Œuvres inédites, t. Il, p. 77. voy. la note. qu'une manière 'le velléité par rapport à una 8. Coiulillac {Traité des sensations, t. I, volonté plus complète >. iVottveaux ««ai», II, '^ii. ili). Leibniz dit aussi que « le désir n'est xxi.SO. '
plus violents désirs seraient les plus volontaires : c'est ce qui n'est pas. Sans doute nous ne voulons pas dire que les passions soient des excuses complètement justiticatrices pour les actions commises sous leur inlluence; mais on sait cependant que les actions commises sous l'empire d'une forte pas&ion ont toujours été considérées, non comme involontaires, mais comme moing volontaires que lesacticms fartes de sang^-froid'. Ainsi la ^it^lonté est en raison inverse du désir. Dire avec un philosophe qu'il y a des hommes chez qui « l'idée froide du devoir » est plus forte que la passion, c'est dire précisément en d'autres termes qu'il y a des hommes chez qui le désir est combatt\i par la volonté, et s'en dislingue : quant à la liberté, c'est une autre question que nous examinerons plus tard.
On ne peut doncconlondre la volonté et le désir qu'en donnant arbitrairement au mot désir un sens assez vague pour embrasser ce qui n'est pas lui. Nous n'admetti'ons pas même avec Leibniz que le désir faible est une velléité qui se changera en volonté quand le désir deviendra fort. La velléité n'est pas un désir, ni faible, ni fort : c'est un commencement de volonté ; c'est une demivolonté qui ne se soutient pas, qui ne va pas à l'acte complet; mais qui dans sa faiblesse même a quelque chose de l'acte volontaire, ce que le désir n'a jamais. Il y a dans la velléité un commencement d'effort, un derai-effQrt, une mise en train qui, si faible qu'elle soit, vai au réel, à l'actuel,- à l'être, tandis que le désir ne va qu'à l'idéal : c'est, comme l'a dit Bain, « une activité imaginaire ». La velléité ou demi-volonté est une activité actuelle. Elle se distingué du désir comme la perception la plus faible et la plus nuageuse se distingue de l'imagination. Il est vrai que de même que l'imagination, dans certaines conditions, fmit par simuler la perception, de même le désir, quand il est assez fort pour devenir impulsif et agir par lui-même, peut simuler la volonté : mais ce n'est qu'une fausse volonté, comme l'hallucination n'est qu'une fausse perception.
232. La Toloutc et l'amour. — On peut encore essayer de ré* duire la volonté à l'inclination en la confondant, non plus avec le désir, nî*i? avec Vamour. Le désir, dirait-on, est un amour impuissant, séparé de son objet; il n'est donc pas étonnant' qu'il se distingue de la volonté, dont l'essence propre est la réalisation de cet objet. Mais l'a/nour enveloppe le désir et le dépasse; il est l'acte même par lequel l'âme s'unit à l'objet désiré. Or, n'est-
ce pas là la volonté ? Qu'est-ce que vouloir, si ce n'est déterminer un mouvement qui nous rapproche de l'objet aimé ou nous unit à lui? Vouloir se promener, c'est déterminer le mouvement de ses membres de manière à jouir de l'air, du beau temps, de l'exercice, etc., et, dans un but plus éloigné, de la santé, par conséquent de la vie elle-même. Vouloir, c'est donc aimer, c'est satisfaire so.":" amour, c'est le faire passer à l'acte.
Il est certain que l'amour est plus proche de la volonté que ne Test le désir. Plus on généralise les faits psychologiques, plus on les trouve semblables les uns aux autres : cela est inévitable- M'y a donc cela de commun que l'amour, tout comme la volonté, porte l'Ame à se réunir à son objet. Mais l'amour consiste essentiellement dans la tendance à l'union, et la volonté dans Vacte interne par lequel on réalise cette tendance. Faire une chose volontairement, dit-on, c'est la faire avec plaisir : or faire une chose avec plaisir, c'est l'aimer; vouloir est donc la même chose qu'aimer. Je le nie : on peut vouloir avec plaisir, mais on peut vouloir sans plaisir, -et c'est toujours la volonté ; le plaisir n'est qu'un accident qui peut être uni à la volonté, mais qui peut aussi en être séparé. Faire une chose volontiers n'est pas la même chose que la faire volontairement. Sans doute je puis souvent faire une même chose et volontairement et volontiers; mais je puis aussi la faire volontairement sans la faire volontiers. Ce qu'on appelait en scolastique la complacentia, le fait de se complaire dans son acte, n'est qu'un complément de la volonté : ce n'est pas la volonté même.
233. Oblection. — On peut dire que la volonté sans plaisir n'est qu'une volonté imparfaite, incomplète, disputée, qui vient des limites de notre nature et des obstacles qu'elle rencontre de toutes parts; or ces obstacles ne sont pas de l'essence de la volonté, ils n'en sont que la complication. La volonté parfaite serait celle qui atteindrait son objet immédiatement et sans obstacle, et qui n'aurait besoin d'aucun effort pour le posséder. Elle consiste dans la possession immédiate du bien. Qu'est-ce que vouloir le bien véritablement, si ce n'est le vouloir avec joie? Vouloir le bien malpré soi, comme une chose pénible, ce n'est pas le vouloir; ce n'est pas la vraie volonté ; ce n'est qu'une volonté servile mêlée de crainte. Quant à là volonté idéale qui consiste d ms la joie du bien, encore une fois n'est-ce pas l'amour?
Rép. — Nous admettons que la volonté dans son état idéal se
tu PSYCHOLOGIE.
confondrait avec l'amour. Mais il ne s'agit pas de la volonté idéale qui est l'objet de la morale; il s'agit de la volonté réelle et concrète qui est l'objet de la psychologie; Que dans la volonté idéale le vouloir et Vaimer soient une seule et même chose, que le consentement suprême soit accompagné de joie, que Veffort s'y confonde avec Vabandon, que la résolution, qui est un acte, soit une seule et même chose avec l'amour, qui est un sentiment; en un mot que dans un état purement idéal, où il n'y a pas d'obstacle, la faculté qui lutte ne puisse plus se distinguer de la faculté qui jouit: c'est ce que nous ne contestons pas.
D'un autre côté, si l'on considère non pas la fin, mais l'origine de nos facultés; si l'on considère cette activité confuse et indistincte par laquelle commence la vie psychologique et où tout est mêlé, que l'on puisse trouver une racine commune à la faculté de vouloir et à la faculté de désirer, que cette impulsion indéterminée qui signale les premiers mouvements de l'être vivant puisse s'appeler désir ou volonté indistinctement, nous ne le contesterons pas davantage.
Mais entre cet état confus qui appartient encore à la physiologie et cet état idéal qui est l'objet de la morale, il y a l'état psychologique proprement dit; c'est le développement de l'homme complet dans les conditions actuelles de la vie réelle. Or la condition fondament.ile de cette vie est le changement, le passage de l'état présent à l'état nouveau; ce passage ne peut se faire sans un certain acte qui exige un effort : car la tendance naturelle de l'être est de rester indéfiniment dans le même état. Or l'amour, pris en soi, ne contient que deux éléments : la tendance à posséder l'objet s'il en est séparé, et la joie de la possession s il lui est uni. Entre h tendance ta posséder et la joie de la possession il y a un moyen terme, qui est l'effort pour atteindre. C'est cet elïort qui n'est pas contenu d'avance dans la tendance, pas plus qu'il n'était contenu dans l'idée. C'est cet effort qui continue même dans la possession, mais qui est noyé dans le sentiment de la joie de telle sorte qu'on ne peut plus le distinguer et qu'on le confond avec l'amour même; c'est cet effort qui manque souvent à l'amour le plus véhément, qui ne peut pas se transformer en volonté; c'est cet effort qui peut au contraire s'unir ta un amour faible sous l'empire d'une raison ferme : c'est là l'essence de la volonté.