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CHAPITRE IV

L'habitude.

La volonté, en exerçant les diverses opérations de l'esprit, les transforme (^n hnlnhidos.

235. Défiraifâon de l'ihaîîitndc. — Fit fabricando faber, dit le proverbe : « C'est en forgeant que l'on devient fortreron. » Tout le monde sait en effet qu'en répétant souvent le même acte on a plus de facilité à l'accomplir, et que l'on finit même, en Texéeutant, par ne plus savoir comment on s'y est pris en commençant. La gymnastique, l'escrime, la danse, la natation, l'exécution musicale sont des exemples frappants de cette vérité. Cliacun de ces arts se compose d'un ensemble de mouvements très compliqués qu'on a d'abord beaucoup de peine à exécuter, que l'on commence par accomplir séparément et l'un après l'aulre, en faisant une grande attention à chacun d'eux, ou tout au moins en ne s'avançant qu'avec précaution. Puis peu à peu chacun de ces mouvements se lie avec les autres, se coordonne avec eux, résiste de moins en moins à notre volonté, et enfin, tous ne formant plus qu'une seule chaîne, finissent .par se reproduire toujours dans le môme ordre, avec une telle facilité qu'il semble quii nous n'ayons jamais fait autre chose. Même les mouvements qui nous paraissent aujourd'hui les plus naturels, à savoir la marche, la parole, ont été primitivement appris.

Cela n'est pas seulement vrai des mouvements corporels. 11 en est de même des actes de l'esprit. Les plus difficiles deviennent faciles par la répétition. Quoi de plus difficile en apparence que de faire des vers, des bouts-rimés, des calembours, de deviner des énigmes ou des rébus, d'opérer des calculs compliqués, de raisonner sur des matières abstraites? Or toutes ces opérations finissent par devenir aisées et familières à force d'être répétées.

Enfin, de même que la répélition des mouvements et des actes produit certains effets, la reproduction des émotions, des sensations et des passions produit également des effets qui, pour n'être pas les mêmes que les précédents, sont cependant dus à la même cause, à savoir, la répélition ou proloniîation de l'excitation.

En un mot, tout exercice répété d'une rncuUé ou tout u?age d'un organe dans les êtres vivants produit dans cette faculté ou dans cet organe une certaine disposition (^-Çt-) que l'on appelle hahilude.

En conséquence, l'habitude est la disposition acquise ou contraclée par la répétition ou continuation des impressions oi» des actes.

236. EflTcts de l'habitude. — Nous disons continuation, parce qu'il n'est pas nécessaire que l'acte soit répété, c'est-à-dire qu'il soit reproduit après avoir cessé d'être; il suffit qu'il se prolonge :

La continuation ou prolongation d'un mouvement, d'une action, d'une impression, d'un état quelconque, est aussi propice que la répétition à engendrer l'habitude. Car entre un acte ou un état répété, et un état ou un acte prolongé il n'y a de différence que dans les intervalles qui brisent sa continuité dans le temps de cette action ou de cet état. De telle sorte qu'une manière d'êlre qui ne se sérail produite qu'une seule fois, mais qui se serait prolongée pendant une durée d'un jour, équivaut naturellement à sa production vingt-quatre fois répétée à des intervalles quelconques du même état durant une seule heure. (Alb. Lemoine, l'Habitude, ch. I, p. 2.)

Suivant une autre observation importante d'Albert Lemoine, l'habitude commence avec le second acte, le second mouvement : un seul acte, quoi qu'en ait dit Aiistote *, peut donc déterminer déjà un commencement d'habitude.

Seul le premier mouvement qu'aucun autre n'a précédé ne doit rien à l'habitude : c'est à lui au contraire que l'habitude doit sa naissance, c'est lui qui possède primitivement la vertu de préparer, de faciliter les suivants. En effet, s'il n'a pas cette vertu, s'il n'est pas, au moins en partie, la raison du second mouvement, celui-ci, étant exclusivement le produit du hasard ou de la volonté et tout à fait indéppndant du premier, sera lui-même comme s'il était premiei, et le deviendra en réalité; il sera donc aussi impuissant que le premier l'était lui-même. En vain mille autres succéderont au second sans plus se causer les uns les autres que le second ne sera causé par le premier : ils n'en seront pas moins toujours nouveaux; et cette longue répétition de mouTements s'écoulera sans jamais engendrer une babitude. (Id., ibid.)

En conséquence, il est permis de dire que la répétition etîa continuation est plutôt la cause de Vintensitè de l'habitude que

1. Ârlstolc disait qu* ■ une seule hirondelle ne {ail pas le priatemps >

L'HABITUDE. t8f

de l'habitude elle-même, puisque celle-ci a son origine dans une première action.

Non seulement la répétition n'est pas la cause primitive de l'habitude (quoiqu'elle en augmente la force), mais elle en est souvent l'effet.L'habitude engendre aussi souventlarépélition que larépéti'ion l'habitude. L'habitude nous incline et nous porte à recommencer les actes que nous avons souvent faits. A force de faire une promenade, nous contractons l'habitude de la faire, et cette habitude à son tour engendre la promenade. On sait les besoins irrésistibles qui naissent de l'habilude. De là cette loi de Malebranche : « Les actes produisent les habitudes, et les habitudes produisent les actes. » (Morale, ch. iv.)

Une des propriétés les plus remarquables de l'habitude, signalée encore par Alb. Lemoine, c'est que le passé y est conservé dans le présent. Tout ce que j'ai fait s'accumule en quelque sorte pour augmenter la force de mon activité présente.

Le passé n'est plus, dit Alb. Lemoine; Tavenip n'est pas encore : le présent seul est réel. Mais qu'est-ce que le présent? C'est, dit-on, un point sans dimension, c'est la limite toujours mobile qui sépare ce qui a été de ce qui sera, de sort» que le présent lui-même est insaisissable et que l'existence échappe sans cesse aux ôtre\ qui durent. Vivre dans le présent semble donc impossii)ie, et l'est en effet sans l'habitude. Fixer ce perpétuel devenir, constilupp un présent positif avec ces éléments négatifs, faire demeurer ce présent, d'an point mathématique faire une ligne ou un solide, arrêter le temps que rien n'arrête, telle est l'œuvre de l'habitude.

Dans rêtre vivant le passé n'est pas aboli : il l'emporte en lui dans son présent môme, et avec ce passé il anticipe Tavenir. Pour lui le passé s'accumule et se résume dans le présent. Il l'a, ce passé : il le retient et le possède encore sous telle forme concise; il en a augmenté la substance; il l'a assimilé à sa propre nalurc.

Ainsi l'habitude est une iovce conservatrice et acciunulatrice. Par là même, elle est nécessaire au perfectionnement et au progrès : car comment acquérir quelque chose de nouveau, si on ne conserve pas ce qui est acquis? Cependant il ne nous semble pas qu'elle soit par elle-même, comme le dit Alb. Lemoine, une force de perfectionnement et de progrès. Car elle conserve plutôt qu'elle n'ajoute. Elle n'est pas V initiative qui invente; elle est plutôt une force d'inertie qui maintient l'état acquis. Si on la voit grandir en proportion de l'aptitude des êtres au progrès, c'est qu'en effet elle en est \a condition nécessaire; mais elle n'en est pas l'instrument^.

237 Théorie mécanique de Thabitade. — On a essayé de

l. L'habitude rend plus facile chaque effort aouvew; mais le principe du progrès, ce n'est s l'habitude, c'est l'eflbrt.

lAUZT, Philosophir 19

trouver Torigine de l'habitude dans certains faits de l'ordre inoi^ ganique qui ont quelque analogie avec elle.

On vêtement porté se prête mieux aux formes du corps; une serrure joue mieu> après avoir servi. Ou a moins de peine à replier un papier dans le sens où il a déjà été plié antériiiiiement. Les sons d'un violon s'améliorent par Tusage entre les mains d'un arliste habile, parce que les fibres du bois contractent à la longue des habitudes de vibration. L'eau se creuse un lit*.

Descartes, Malebranche et la plupart des philosophes du xvir siècle croyaient aussi que l'habitude était un phénomène purement mécanique, et ils l'expliquaient par des courants d'esprits animaux disposés à revenir toujours par les chemins qu'ils s'étaient une fois frayés.

Nous n'avons pas à entrer ici dans cette discussion. La question de savoir si l'habitude est un phénomène physique et mécanique se rattache à la question plus générale de savoir si la vie doit s'expliquer par des causes purement mécaniques; si la spontanéité des êtres vivants est purement apparente et doit se ramener à la loi de l'inertie. C'est là une question de métaphysique ou de physiologie, non de psychologie.

Si nous nous bornons à l'observation, nous trouverons danç les êtres vivants une disposition non seulement à être modifiés d'une manière constante par des causes externes, mais encore à se modifier eux-mêmes d'une manière constante par une causalité interne. Or c'est ce que nous ne voyons pas dans les êtres inorganiques. Ils sont modifiés, ils ne se modifient pas. Tout au plus pourrait-on reconnaître en eux ce que l'on appelle des habitudes passives, mais non des habitudes actives. Enfm, lors même qu'on trouverait quelques lointaines analogies entre certains faits inorganiques et l'habitude des êtres organisés, ce fait prend de tels développements et de si vastes applications dans le domaine des êtres vivants qu'il pourra toujours être considéré comme leur appartenant en propre.

238. L'habitade dans le règne végétal. — L'habitude se manifeste déjà dans le règne végétal. «; La culture et l'acclimartation des plantes n'est autre chose que l'art de leur faire contracter certaines habitudes agréables ou utiles à l'homme, v (Alb. Lemoine.) Les plantes les plus sauvages peuveat être dofmestiquées.

1 . Léon Dumont, de l'Habitude (Revue philo- peu à peu ; le fer s'adoucit sous le marteau ; l'eau, sophique, 1. 1, p. 3^i).Cai faits du reste avaient a force de couler, ajuste elle-même «ou lit. • 4éjà étësi{;nalés par Bossoet : i I e bois se piln (Conn. de Dieu, V. «v.)

.... Hœcquoque si: q]Ui# Insérât, aut scrobibus mandet mutata subactis, Exuerint sylvestrem animum, cultuque ffequentf, In quascumque voles artes haud tarda sequentur*.

On sait que les plantes ont un très vif appétit vers la lumière. On peut, à l'aide de cet instinct, les amener à pousser leurs racines en haut et leur tige en bas, contrairement à l'état normal,

Aa mtmosa pudica fterme ses feuilles chaque soir; si pendant quelque tem^^s on la lient la nuit dans un lieu vivement éclairé et dans une cave pendant le: jourj, elle continuera pendant quelque temps à veiller le jour malgré l'obscurité et à dormir la nuit maigre la lumière; mais à la longue elle contracte des habitudes nouvelles, et on la voit s'accoutumer peu à peu à fermer ses feuilles pendant le jour et à les ouvrir pendant la nuit. (Léon Dumont.)

239. Lois de rasaBïîtîBde, — C'est surtout dans l'animal et chez l'homme que l'habitude exerce son plus grand empire. Et c'est là qu'il faut en chercher la loi.

La loi fondamentale de l'habitude a été mise en lumière par Bichat (la Vie et la Mort, I, art. v) ; Maine de Biran, Ravaisson, Hamilton. La voici:

'L'habitude affaiblit la sensibiUté et perfectionne l'activité.

L'eftet général de la continuité et du changement que Têtre vivant reçoit d'ailleurs que de lui-même, c'est que, si ce changement ne va pas jusqu'à le détruira, il en est toujours de moins en moins altéré. Au contraire, plus l'être vivant répète ou prolonge un changement qui a son origine en lui-même, plus il le reprcK duit et semble tendre à lu reproduire. Le changement qui lui est venu du dehor» lui devient donc de jibis en plus étranger; !e changement qui lui est venu de luimême lui devient de plus en plus propre. La réceptivité diminue; la spontanéité augmente. Telle est la loi générale de l'habitude. (R'avaisson, de l'Habitude, p. 9.)

C'est en vertu d'un corollaire de cette loi fondamentale qu'on a soutenu « que la sensation est en raison inverse de la perception» (119).

Tout le monde sait que lorsqu'une sensation est répétée souvent ou longtemps prolongée elle s'émousse, devient de plus en plus faible et fmit même par disparaître tout à fait. C'est ainsi que le pharmacien ouïe chimiste dans leurs laboratoires dt>viennent tout à fait insensibles aux mauvaises odeurs au milieu desquelles ils vivent. Ceux qui vivent en plein air s'habituent au froid et au chaud, qui incommodent si fort les gens de la ville. Ceux qui aiment les liqueurs fortes sont forcés d'augmenter sans cesse les doses, et ceux qui sont dirigés dans leur conduite par le goût exclusif du plaisir ne tardent pas à être poussés vers àc^ rafhnements destinés à compenser les effets de l'accoutumance siu* la sensibilité.

i Virgile, Géorgiqua, II, 49.

Même au moral on voit les plaisirs s'user par l'habitude. Dans les temps de contagion ou de terreur on s'habitue à voir mourir, et l'on perd même la crainte de la mort. Les médecins assistent continuellement aux spectacles les plus cruels sans en souffrir. Les anatomistes se livrent à la dissection sans aucune émotion. On s'habitue même à la torture, on s'habitue à la cruauté.

Mon sachet, disait Montaigne, sert d'abord à mon nez; après que je m'en suis servi huit jours, il ne sert plus qu'au nez des assistants.

Ainsi les impressions semblent s'eiïacer à mesure qu'elles se reproduisent. Au contraire, on connaît la puissance croissante de l'habitude sur l'activité, soit motrice, soit intellectuelle. Toute action répétée devient plus facile et se fait de mieux en mieux. La vertu elle-même se perfectionne et grandit par l'habitude.

24-0. Exceptions apparentes. — Cependant un certain nombre de faits paraissent contraires à la loi précédente, et même pourraient suggérer l'idée d'une loi absolument inverse. En effet,^ s'il est vrai que l'habitude émousse la sensation, c'est souvent en développant la passion, le désir et, quand il s'agit de sentiments, l'affection. Or, si l'on entend par sensibilité non seulement 1» faculté d'éprouver du plaisir et de la douleur, mais encore des désirs et des impulsions (de quelque nature qu'elles soient), on pourra dire que l'habitude développe la sensibilité. Bien plus, n'est-il pas vrai que l'habitude développe la faculté du plaisir et même celle de la douleur? Ne voit-on pas les personnes malheureuses prêtes à fondre en larmes pour la moindre cause? Ne voit-on pas. aussi que pour goûter certains plaisirs, ceux de la musique par exemple, il faut les répéter souvent? Aimera-t-on le monde, si Ton n'y va pas souvent? Les voyages, si on n'a jamais voyagé? La lecture, si on n'a pas lu?

Réciproquement, on peut se demander s'il est vrai que l'habitude perfectionne et exalte l'activité. On voit au contraire que l'activité qui n'est qu'habituelle devient de plus en plus mécanique, automatique : elle dégénère en routine^ce qui est en quelque sorte le retour de l'être vivant à l'inertie de la matière morte : c'est la mort de tout progrès, de toute activité consciente et vraiment humaine. On pourrait dire, à ce qu'il semble, avec autant de raison que tout à l'heure, mais tout à fait en sens

1 Laroiiline est-elle, comme le veut Alb.Le- en tant que l'effort ne s'y joint plus? Nom pcnnioine (p. 77), < un mauvais usaje dn l'iiabitude cboos ver» cette seconde opinion, par Ju volonté», ou plutôt l'habitude ellc-iiiêrae.

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