L'HABITUDE
inverse : t L'habitude exalte la sensibilité et éteint l'activité. > Mais, en y regardant de près, on voit que cette loi n'est nullement le contraire de la précédente, et qu'elle n'en est qu'une autre expression.
En effet, ce que l'habitude émousse dans la sensibilité, ce n'en est que la partie passive et affective ; ce n'est pas la partie active et impulsive, qui au contraire, comme toute activité, doit être sollicitée, augmentée et exaltée par l'habitude; réciproquement, ce que l'habitude perfectionne dans l'activité, ce n'est pas la partie inlellectuelle et réfléchie : c'est la spontanéité; de telle sorte que -c'est précisément la même puissance que l'habitude développe de part et d'autre, puissance qui à son tour a besoin d'être continuellement entretenue ou contenue par la volonté. C'est ce que M. Ravaisson fait voir avec une clarté supérieure :
Ainsi, dit-il, la continuité ou la répétition affaiblit la passivité, exalte l'activité. Mais dans celte histoire contraire des deux puissances contraires, il y i un trait commun. Toutes les fois que la sensation n'est pas une douleur, à mesure qu'elle se prolonge et se répète, à mesure par conséquent qu'elle s'efface, elle devient de plus €n plus un besoin. D'un autre côté, à mesure que dans le mouvement l'effort s'efface et que l'action devient plus libre et plus prompte, à mesure aussi elle devient davantage une tendance, un penchant qui n'attend plus le commandement de la volonté, qui le prévient, qui souvent môme se dérobe sans retour à la volonté et à la conscience... Ainsi, dans la sensibilité, dans l'activité se développe également par la continuité ou la répétition une sorte d'activité obscure qui prévient de plut *n plus ici le vouloir, et là l'impression des objets extérieurs.
Ainsi la continuité ou lu répétition abaisse la sensibilité, elle exalte la motilité, mais par une seule et même cause, le développement d'une spontanéité irréfléchie, qui pénètre et s'établit de plus en plus dans la passivité de l'organisation, en dehors, au-dessous de la région de la volonté... La loi de l'habitude ne s'explique que par le développement d'une spontanéité passive et active tout à la fois, et également différente de la Fatalité mécanique et de la Liberté réflexive. (Kavaisson, p. 25-28.)
Les faits cités ne sont donc qu'en apparence contraires à la loi oénérale. Il faut de l'habitude, dira-t-on, pour goûter certains plaisirs, pour devenir sensible à certaines douleurs. Sans doute, il faut que les facultés susceptibles d'éprouver ces impressions soient nées en nous. Un paysan ignorant n'éprouvera aucun plaisir à entendre une symphonie de Beethoven ou ime trai^édie de Racine. Un enfant n'éprouvera pas de sensibilité pour des douleurs qu'il ne connaît pas et dont il ne se fait pas d'idée. An contraire, celui qui les a éprouvées y deviendra sensible : Non ignara mali... Mais ces faits eux-mêmes rentrent dans' la loi générale. Si ces facultés, une fois nées, sont trop souvent, trop constamment sollicitées, elles s'émousseront à la longue, et auront besoin pour se réveiller de certaines inter-
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mittences. La sensibilité «Ue^nrême est susceptîMe de devenir un tic, une routine : elle s'afppellera alors sensiblerie : c'est l'affectation des formes externes de la sensibilité, lors(jue le ton intérieur n'y est plus. A ce point de vue, il est importaiit de ne pas abuser des émotions du«eeur, de peur d'«n tarir la source.
241. Limites de l%at»îtade. — Quelque vertu qu'ait l'habitude pour activer et fortifier l'usage de nos facultés, cette vertu elle-même a une limite. D'une part, nous venons de le voir, elle a besoin de s'alimenter sans cesse à la source de la volonté. D'autre part, elle a dans nos facultés mêmes un point maximum qu'elle peut atteindre, mais non dépasser.
Le plus grand ennemi de l'habitude est l'habitude même. Au delà d'un certain degré le lutteur et l'athlète ne peuvent plus acquérir de force musculaicé. Au delà de certains tours, le gymnaste ne peut plus se surpasser lui-même. Il y a tme certaine hauteur au delà de laquelle, malgré l'exercice le plus prolongé, il n'est lilas possible de sauter. En effet, plus les changements deviennent considérables, 'plus ils rencontrent de résistance de la part des autres habitudes accumulées. L'adaptation devient de plus en plus difficile. Dès que le changement devient destructif de certains organes dans la limite de leurs fonctions nécessaires, il devieat impossible de le pousser plus loin. (Léon Dumont, p. 363.)
De là une nouvelle loi remarquée par le même psychologue c L'habitude lutte contre l'habitude. »
En effet, les habitudes établies résistent à l'introduction d'habitudes nouvelles. Chassez le naturel, il revient au galop. La nouvelle habitude est continuellement menacée, attaquée par le retour de son adversaire; et si elle ne trouve du secours, éUe résiste de moins en moins.
242. Denx espèces d'babitndcs. — On distingue deux sortes d'habitudes : les habitudes passives et les habitudes actives.
Eu réalité, on peut contester qu'il y ait des habitudes qui ne soient que passives : car il n'y a pas dans l'homme une seule passion qui ne suppose l'action ;même lorsque nous subissons l'action des causes étrangères, il faut qu'il y ait réaction de notre part : cai un être mort et inerte ne sent pas. Mais on convient d'appeler passifs les farts dont la cause principale est hors de nous, et actifs ceux dont la cause principale est en nous-mêmes.
243. Habitudes passires. — En conséquence, les habituiies passi ves sont celles quiuaissent des sensations cowh'nwesetré/)e/m.
i" Les impressions intérieures et organiques tendent à devenir des habitudes du tempérament et à influer sur notre bien-être ou notre malaise, mais elles cessent d'être senties en elles-nièmes.
2° Le tact passtf s'habitue également aux impressions externes.
LMlAlilTUDE: «éS.
et on n'est plus sensible aux variations de la température ; (i'esl ainsi qu'où se fait au climat,
3° Les odeurs s'afTaiblissent graduellement. (Voy. plus haut la citation de Montaigne, p. 230.)
^° Les saveurs de même s'évanouissent non seulement par îa continuité, mais par la répétition. Le goût s'habitue aux im-' tants tactices les plus forts et se paralyse sous leur action.
^"^ Les sons présentent le même phénomène, si on ne considère que le côté alfectif ou sensitif. On s'habitue à tous les bruits : un homme d'études finit par travailler au milieu du bruit le plîis fort.
6° L'habitude ne paraît pas affaiblir Timpression des couleurs, parce que la coaileur est plus près de la perception que de la sensation. Cependant, si on fixe longtemps les yeux sur une même couleur, au point de se fatiguer, et qu'ils se portent ensuite sur un mélange de cette couleur avec d'autres, on cessera de la voir ,
24.4'. Habîtades actiTes. — Les habitudes actives sont celles qui naissent de la répétition des actes.
Or l'habitude produit sur les actes trois effets distincts (Alb, Lemoine, p. 30) :
1" Elle augmente absolument la puissance d'une faculté.
2" Elle l'accroît sous la forme spéciale et déterminée sous laquelle s'est exercée cette faculté.
3" Elle accroît en elle le besoin de s'exercer de nouveau.
En un mot, accroître le /wuyoir, l'accroître dans une direclicm déterminée, enfin la transformer en besoin: tels sont les trois elTels de l'habitude active. On les remarque, soit dans les habitudes de Vinlelligence, soit dans les habiludes de la voionté, et même jusqu'à un certain point dans les habitudes de la sensibilité.
24-5. Habitudes de l'iutellis^cucc. — Toutes nos facultés intellectuelles se perfectionnent par l'exercice : toutes sont augmentées dans leur puissance, développées dans la direction qu'elles ont prise et transformées «n -besoin.
Les perceptions, par exemple, se perfectionnent sans aucun «laute ;par l'exercice, puisque l'œil apprend à voir et l'oreille à entendre; mais elles se perfectionnent dans un sens donné. Le peintre apprendra à voir les formes, s'il est surtout dessinateur, ou les couleurs s'il est siantout ^peintne. L'o-reille d'un orateur remarquera les intonations, ceux d'un musicien les modulations,.
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et ainsi de suite. Enfin, ce sera un besoin de voir et d'entendre, il en sera de même des autres facultés.
De toutes les facultés intellectuelles, celle qui a le plus de rapports avec l'habitude est la mémoire. On a dit que la mémoire est une habitude. D'autres ont dit que l'habitude étail une mémoire. La vérité est qu'il y a une part commune entre les deux faits, et que nulle autre de nos facultés intellectuelles ne doit autant à la répétition des actes.
246. Habitudes de la Tolonté. — Il faut distinguer les habitudes volontaires et les habitudes de la volonté. Les habitudes volontaires sont celles que ma volonté impose à mes autres facultés; les habitudes de la volonté sont celles qu'elle contracte elle-même. Mais ici une difficulté s'élève :
Si la volonté elle-même, loin d'échapper à Tliabitude, en subit la loi, ne perdelle pas sa liberté à mesure qu'elle accepte Thabitude? Si Thabitude est semblable à l'iastinct par sa nature et n'en diffère que par son origine, la volonté ne vat-elle pas en s'actoindrissant jusqu'à disparaître? (Alb. Lemoine, l'Habitude et l'Inttinct, p. 61.)
Pour répondre à cette difficulté, il faut distinguer encore deux cas : celui où la volonté se modifie sous l'action du dehors, et dans ce cas les habitudes de la volonté sont en quelque sorte involontaires; et le cas où la volonté, par la continuité de son propre effort, se transforme elle-même en habitude.
Or, dans ce dernier cas, la transformation de l'acte volontaire en acte habituel ne détruit en rien le caractère essentiel de l'acte volontaire.
En effet, dit Alb. Lemoine, la répétition d'un même acte n'altère en nen la nature essentielle de la puissance qui l'exécute; elle rend seulement l'acte plus facile et l'agent plus apte à le reproduire. La répétition d'une même volition ne transforme pas davantage la nature intime de la volonté libre : l'habitude de vouloir n'y moindrit pas plus la puissance de vouloir que l'habitude de penser n'amoindrit la puissance de penser. {Ibid, p. 67.)
C'est pourquoi il n'est pas vrai de dire avec un psychologue* que le progrès consiste à augmenter en nous-mêmes la pitrt de l'automatisme : car se rendre plus apte à vouloir et à penser, c'est au contraire assouplir de plus en plus et faire plier à nos buts la part de mécanisme extérieur que la nature nous impose. C'est donc diminuer en nous l'automatisme, au lieu de l'augmenter.
f . A.-M. Delbœuf, Mémoire sur la $eruibili4é, p. Il**»