‹ Traité élémentaire de philosopheChapitre 88 sur 313 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

La liberté.

Le second caraclère de la volonté, avons-nous dit (228), c'est la liberté. Qu'esl-ce que la liberté?

247. Différents sens du mott liberté. — Il faut distinguer les diiïérenls sens du mot liberté. Il y en a trois principaux. On distingue : la liberté physique ou corporelle, — la liberté civile el politique, — la liberté morale.

Dans le premier sens, la liberté consiste à agir sans obstacle €t sans contrainte. En ce sens, l'homme est libre lorsqu'il a la pleine et entière disposition de son corps et de ses organes ; il n'est pas libre lorsqu'elle vient à lui manquer. L'homme qui est retenu dans son lit par la goutte ou la paralysie n'est pas libre ; l'homme qui a les fers aux pieds ou qui est enfermé dans un cachot n'est pas libre. Cette sorte de liberté est commune à l'homme et à l'animal : l'oiseau qui vole, le gibier qui court dans les bois sont libres; le lion en cage et les chiens tenus à la chaîne ne le sont pas. La fable du Loup et le Chien nous présente l'opposition de la liberté et de l'esclavage considérés à ce premier point de vue :

Chemin faisant, 1 vit le cou du chien pelé :

Qu'est-ce là? lui dit-il. — Rien. — Quoi ! rien! — Peu de choie.

Mais encor? — Le collier dont je suis attaché

De ce que vous voyez est peut-être la cause.

— Attaché! dit le loup; vous ne courez donc pas Où vous voulez .' — Pas toujours. Mais qu'importe?

— Il importe si bien que de tous vos repas

Je ne veux en aucune sorte, Et ne voudrais pas même à ce prix un trésor. Cela dit, maître loup s'enfuit et court encor*.

Supposons maintenant que l'homme soit libre dans le premier sens que nous venons de mentionner. Il peut ne pas l'être encore

1, La Kontaine, I, i.

dans un autre sens. L'homme, en entrant dans la société, tient de sa nature morale certains droits qui sont les mêmes chez tous les hommes, par exemple : le droit de se servir de son travail pour assurer sa subsistance, le droit d'accumuler les produits de son travail et d'en conserver la propriété, le droit de se marier, d'avoir une famille et des enfants, le droit de leur transmettre ses biens, le droit de s'instiuire, d'adorer Dieu selon sa conscience, etc. Celui qui jouit de l'usage de tous ces biens sans restriction est dit libre, et cette sorte de liberté s'appelle liberté civile. La privation de cette sortede liberté est appelée esc^ai'a^e, et cet esclavage est plus ou moins complet, suivant que tous ces biens ou quelques-uns d'entre eux nous sont inXerdits. Daas l'usage le plus ordinaii-e, on appelle esclave celui qui n'a point la liberté de son travail et qui est acheté et vendu comme une chose matérielle. A la liberté civile se rattache la libei té politique, qui estl'ensemble des droits ou des pouvoirs conférés aux citoyens pour garantir leur liberté civile.

La troisième espèce de liberté, qui est précisément celle que nous avons à considérer, est la liberté morale.

La liberté morale est la liberté intérieure de la volonté, liberté qui subsiste inviolable et entière, lors même que toute liberté extérieure nous est enlevée- On peut contraindre le corps, on ne peut jamais contraindre la volonté. Les philosophes anciens, et surtout les stoïciens, ont très bien connu et admirablement décrit cette sorte de liberté. Épictète a écrit à ce sujet ^ent maximes admirables. Je ne lui emprunte que celles-ci :

'ôouviens-toi du courage de Latéranus. Néron lui ayant envoyé raffranchî Epaphrodite pour rinterroger sur la conspiration où il était entré, il ne fit d'autre féponse à cet affranchi, sinon : «Quand j'aurai quelque chose à dire, je le dirai à ton maître. — Mais tu seras traîné 'cn prison. — Faut-il qu« j'y sois traîné en fondant en larmes. — Tu seras envoyé en exil — Qui est-ce qui m'empêche d'y aller gaiement, plein d'espérance et content de mon élat? — Qu'on le mette aux fers! — Je t'en défie; ce sont mes jambes que tu y mettras. — Je vais te faire couper le cou. — T'ai-je dit que mon cou eût le privilège de ne pouvoir être coupé '? »

Le même Epictète dit «ncore :

Quelqu'un peut-i! fempêcber dete rcTirtre à la vérité et te forcer d'approuver cet qui est faux? Tu vois donc bien que tu as nn libre arbitre que rien ne p. -ut te ravir 2... Un tyran me dit : » Je suis le maître, je puis tout. — Eh! que ()eux-lu? Iteuix-tu te donner ain bon esprit? Penat-tu m'ôter ma liberté? C'est f>ieu même qui m'a affranchi : penses-tu qu'il ^uiuffre que suu fiU tunibe âuus ta piiiseaoce! 'fn^w Biaître de ce cadavre, mais tu n'as aucun pouvoir sur moi ^ »

I. Épictète, Manuel, nr. S. Id., ibid., xux. 3. Id., ibié., Ul.

248. PreuTc» de la liberté. — ï. Preuve tirée du sentiment vif interne. — La première preuve de la liberté donnée par les philosophes est celle qui se tire du témoignage du sens intime^ ou, comme s'exprime Leibniz, du sentiment vif interne.

Que chacun de nous s'écoute et se consulte soi-même, dit Bossuet; il «entîra qu'il est libre, comme il sentira qu'il est raisonnable. En effet, nous mettons une grande différence entre la volonté d'être heureux et la volonté d'aller à la promenade, car nous ne songeons pas seulement que nous puissions nous empêcher da vouloir être heureux, et nous sentons clairement que nous pouvons nous empêche» de vouloir aller à la promenade. De même nous délibérons et nous consultons en nous-mêmes si nous irons à la promenade ou non, et nous résolvons comme il nous plaît, ou l'un, ou l'autre; mais nous ne mettons jamais en délibération si nous voulons être heureux ou non, ce qui montre que, comme nous sentons que nous sommes nécessairement déterminés par notre nature à désirer d'être heureux, nous sentons aussi que nous sommes libres à choisir les moyens de l'être *.

Objection de la girouette. — On a prétendu que ce sentiment intérieur de notre liberté n'est qu'une illusion, ce que l'on a essayé de rendre sensible par une comparaison spirituelle, mais inexacte. Supposez, aditBayle, qu'une girouette prenne plaisir à tourner à tous les vents; supposez qu'elle se prenne à désirer à se tour.ner du côté du nord, et qu'au momentmême où elle forme ce désir, l'e vent vienne à son insu la tourner précipitamment du côté qu'elle a désiré : ne se croirait-elle pas la véritable cause de ce mouvement et ne dirait-elle pas qu'elle a tourné librement, quoique en réalité ce fût par une cause indépendante de sa volonté? Il en serait de même de l'aiguille aimantée, qui croirait aussi se diriger volontairement vers le pôle, dans son ignorance de la force magnétique qui l'entraîne malgré elle.

Réponse. — Cette objection, bien loin d'ébranler la preuve lirée du sentiment interne, est au contraire très propre à la bien faire comprendre et à en faire valoir la portée. Pour la réfuter il suffit de se rappeler l'analyse que nous avons donnée plus haut de la volonté ; on verra en effet que cette objection repose sur deux confusions : 1° sur la confusion du désir et de la volonté t(2o2) ;2° sur la confusion de la résolution volontaire et de l'exé- «ition qui la suit (230).

1* On confond dans cet apologue le 4ésir et la volonté. Il ne me suffit pas de désirer une action pour qu'elle soit libre, il faut encore que je la veuille. Si elle m'offre quelque obstacle, ou si quelque penchant résiste en moi à mon désir, il faut que je fasse un effort douf la réaliser. C'est dans le sentiment de cet effort que

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