‹ Traité élémentaire de philosopheChapitre 89 sur 313 · I. Bouuet, TrùU du Txhre iriitre, «h. IL · texte numérisé non relu

I. Bouuet, TrùU du Txhre iriitre, «h. IL

réside la conscience de la liberté. Or un désir, quelque vif qu'il soit, se distingue de l'effort énergique {conatus) par lequel je passe du désir à l'action. A la vérité, ce sentiment d'eiïort a surtout lieu lorsque je résiste à mes désirs, et il devient insensible et presque nul lorsque ma volonté se prononce dans le S3ns même du désir ,• mais alors même il y a une grande différence entre désirer et consentir à son désir, être le complice de son propre désir. Combien de fois, en effet, s'élève-t-il en nous de ces désirs auxquels nous ne consentons pas ! Or, dans ce cas, ces sortes de désirs ne sont pas dans le cas de ces actes que nous sentons libres. Le sentiment de la liberté ne commence qu'avec le consentement aux désirs. En un mot, étant donné un désir, je puis vouloir ou ne pas vouloir m'abandonner à ce désir : c'est en cela que consiste la liberté ; par conséquent, la girouette, en tant qu'elle ne serait susceptible que de désir et non de volonté, ne serait pas libre, et elle n'éprouverait pas, comme nous, le sentiment intérieur de la liberté.

2° Une seconde erreur contenue dans la même objection, c'est de faire consister la liberté dans l'action extérieure, dans l'efficace corporelle, et non dans la résolution intérieure. Quelle que soit la cause qui fasse en réalité tourner la girouette, que ce soit la girouette elle-même par une action véritable, que ce soit telle cause physique ou extérieure, peu importe quant à la liberté morale et tout intérieure de la girouette elle-même. Décela seul qu'elle voudrait réellement se tourner dans un certain sens, elle serait libre en cela, quel que fût l'agent qui se mît à son service pour accomplir sa volonté, et quand même cette exécution de sa volonté serait tout accidentelle. La résolution prise intérieurement de tuer son ennemi suffit pour constituer un crime, que l'exécution suive ou ne suive pas. Sans doute si, ayant formé cette résolution, une cause extérieure et non préparée par moi venait à la réaliser, on pourrait dire que je ne suis pas coupable de l'exécution, mais seulement de la pensée du mal ; car entre la pensée et l'exécution j'aurais pu changer d'avis. 11 n'en est pas moins vrai que la liberté est déjà entière dans la seule résolution, même non suivie d'un commencement d'exécution ; par conséquent, la girouette qui se croirait libre de se vouloir tourner du côté du nord ne se tromperait pas en cela, mais elle se tromperait seulement comme le politique qui s'attribue les conséquences imprévues des événements, ou comme la mouche qui croit faire marcher le coche. Dans ces deux cas,

le politique et la mouche ne se trompent pas sur leur volonté intérieure, mais seulement sur ses effets.

Opinion de Spinosa. — Spinosa a soutenu que « la conscience de notre liberté n'est que l'ignorance des causes qui nous font agir ». Cette explication est tout à fait contraire à l'expérience.

1° Il est de fait que dans beaucoup de cas où nous ignorons les mobiles de nos actions, bien loin de nous croire libres pour cela, nous sentons cependant, précisément à cause de cela même, que nous ne le sommes pas ou que nous le sommes moins. Combien de fois, par exemple, ne nous arrive-t-ilpas de dire : « Je ne sais ce qui m'a poussé à agir ainsi, j'ai été entraîné par une impulsion dont je ne me suis pas rendu compte : Quelque diable aussi me tentant ; mais ce n'est pas ma volonté qui a agi, c'est un caprice, une fantaisie, un instinct aveugle, un je ne sais quoi, etc. » Bien loin de nous croire libres dans de telles circonstances, nous nous servons précisément de cette excuse pour nous justifier de quelque faute, sachant très bien que si nous pouvons persuader qu'il en est réellement ainsi notre responsabilité en est d'autant diminuée; et en effet, si cette excuse n'est pas admise quand le criminel veut s'en servir, ce n'est pas qu'elle ne soit bonne en soi, c'est tout simplement parce qu'on ne le croit pas, et qu'il est bien rare qu'on fasse une mauvaise action sans savoir pourquoi. Que de faits analogues pourrait-on citer ! Pourquoi, par exemple, le poète attribue-t-il à la muse ou à quelque dieu les pensées qui viennent cependant de son génie? C'est parce qu'il ignore comment elles lui viennent. Pourquoi l'illuminé, l'enthousiaste, le spirite, se croient-ils dominés par une puissance surnaturelle supérieure à eux-mêmes? C'est parce qu'ils se sentent parler et agir d'une manière extraordinaire, sans connaître les causes secrètes qui les déterminent. Concluent-ils de là à leur liberté? Non, sans doute; mais au contraire à l'action d'une cause surnaturelle, étrangère à eux-mêmes. Bien loin d'avoir conscience de leur liberté, ils n'ont plus même conscience de leur spontanéité.

2° Non seulement la conscience de la liberté ne coïncide point avec l'ignorance des motifs, mais au contraire elle grandit avec ia connaissance- des motifs. A mesure que je m'éclaire je me sens plus libre; plus je connais les raisons diverses qui se présentent à moi, plus je sens que la résolution dépend de moimême. Si, par exemple, j'obéis au plaisir, tandis que la raison me condamne, personne ne peut soutenir que j'ignore le mobile

30t PSYGttOLOGIE.

de mon action ; je sais très bien que c'est le plaisir qui m'ai entraîné, et cependant je sens aussi que j'ai consenti à être entraîné; je sens que j'aurais pu ne pas l'être et que ma volonté aurait pu se décider dans un autre sens. Sans doute on peut bien dire à celui qui croit faire le bien par un sentiment de bienveil lance désintéressée ou par un motif de devoir et qui s'attribue, l'honneur de cette conduite, on peut bien lui dire qu'il se trompe, qu'il se fait illusion, qu'il se mêle toujours à nos résolutions une part d'intérêt personnel, que c'est le mobile intéressé qui réellement l'a déterminé sous le voile de la générosité et. de la vertu ; et c'est en général le point de vue des misanthropes mondains, tels que la Rochefoucauld, ou des théologiens chagrins, tels que ceux de Port-Royal. Mais le sentiment de notre liberté ne diminue pas lorsque nous venons à reconnaître que de tels sentiments sont réellement en nous ; par exemple, lorsque j'ai accompli quelque action par intérêt et que je le sais, je ne doute pas pour cela que je ne l'aie librement accomplie. D'un autre côté, lorsque nous ne réussissons pas, malgré toute notre clairvoyance, à surprendre en nous de tels sentiments, de quel droit supposerions-nous qu'ils y sont?

II. Preuve tirée de la loi morale. — Une seconde preuve de la liberté se tire de l'existeiQce d'une loi morale*. Cette preuve est très fortement exprimée par le philosophe allemand Emmanuel Kant.

Supposez, dit-il, que quelqu'un prétende ne pas pouvoir résister à sa passion : est-ce que, si Ton dressait un gibet devant lui pour l'y attacher immédiatement après qu'il aurait satisfait à son désir, il soutiendrait encore qu'il lui est impossible d'y résister? Il n'est pas difficile de deviner ce qu'il répondrait; mais si son [irince lui ordonnait, sous peine de mort, de porter un faux témoignage contre un honnête homm.e, qu'il voudrait perdre au moyen d'un prétexte spécieux, regarderait-il comme possible de vaincre en pareil cas son amour de la vie, si grand qu'il pût êtie'^ S'il le ferait ou non, c'est ce qu'il n'osera peut-être pas décider; mais que cela lui soit possible, c'est ce dont il conviendra sans hésiter. 11 juge donc qu'il peut faire quelque chose, puisqu'il a la conscience de le devoir, et il reconnaît ainsi en lui-même la liberté, qui, sans la loi morale, lui serait toujours demeurée inconnue».

On peut ramener cette preuve à ce dilemme : Supposez que l'homme ne soit pas libre : ou bien il serait contraint d'accomplir la loi par une nécessité irrésistible, et dès lors la loi est inutile ; ou bien l'agent serait empêché par la même nécessité d'accomplir cette même loi, et, dans ce cas, la loi est absurde^

i. Nou< artîcipons sur ce qui »uit, puisque adhiettre et comprendre ce que' nous disons ieU Ja loi morale n'a pas encore élé démontrée ; 2. Kant, Critique de la raison pratiqut,

■Mis le sens commun sufQt entièrement pour trad. fran;. de J. Bami, p. 173:

LA UBEiRTÉ. 303

Il est en effet inutile de dire : Fais cela, à celui qui ne peut s'empêcher de le faire; et il est absurde dé le dire à celui qui est dans l'impossibilité de le faire.

On dira peut-être que pour les agents physiques la loi, pour être irrésistible, n'est pas pour cela inutile. Cela est vrai ; mais dans les agents physiques la loi n'est précisément que l'expression de cette nécessité irrésistible. Elle n'est pas impéralive, elle ne contraint pas. Nulle loi no dit à la pierre : Tombe, avant qu'elle ne soit tombée; mais comme elle est toujours tombée dans les mêmes circonstances, nous généralisons ce fait universel et nous l'appelons loi. 11 n'en est pas de même pour les agents moraux : ici l'action est représentée à l'avance sous forme idéale dans l'esprit de l'agent, et elle s'impose comme un ordre. C'est cet ordre qui serait absurde et inutile si l'homme n'était qu'un automate contraint ou empêché par son organisation même de faire ce que la loi ordonne.

III. Preuve tirée des récompenses et des peines. — Une troisième preuve généralement donnée de la liberté est celle qui se tire des récompenses et des peines. Leibniz pense cependant que cette preuve n'est pas valable.

On parle vulgairement, dit-il, comme si la nécessité de l'action faisait cesser tout mérite et tout démérite, tout droit de louer et de blâmer, de récompenser et de punir; mais il faut avouer que cette conséquence n'est pas absolument juste : 1° il faut convenir qu'il est permis de tuer un furieux quand on ne peut s'en défendre autrement. On avouera aussi qu'il est permis, souvent même nécessaire, de détruire des animaux venimeux et nuisibles, quoiqu'ils ne soient pas tels par leur faute; 2° on indige des peines à une bôle, quoique destituée de raison et de liberté, quand on juge que cela peut servir à la corriger : c'est ainsi qu'on punit les chiens et les chevaux, et cela avec beaucoup de succès; 3* on infligerait encore aux bêtes la peine capitale si cette peine pouvait servir d'exemple. Rorarius dit qu'on crucillait les lions en Afrique pour éloigner les autres lions, et qu'il avait remarqué, en pxssant par le pays de Tolède, qu'on y pendait les loups pour mieur assurer les bergi-riftg. Et ces procédures seraient bien fondées si elles servaient. Donc, puisqu'il est sûr et expérimenté que la crainte des châtiments et l'espérance des récompenses sert à faire s'abstenir les hommes du mal et les oblige à tâcher de bien faire, on aurait raison et droit de s'en servir quand même les hommes agiraient nécessairement. (Théodicée, part. I, §63.)

D'après ces considérations de Leibniz, les peines et les récompenses ne seraient pas une preuve de la liberté, car, élant ellesmêmes des causes déterminantes d'action, elles serviraient toujours : 1° comme moyens de défense; 2° comme moyens d'amendement ou de correction ; 3" comme exemples ou moyens d'intimidation.

Cependant le même philosophe reconnaît que :

a04 PSYCHOLOGIE.

U y a une espèce de justice et une certaine sorte de récompenses et de punitions qui ne paraît pas si applicable à ceux qui agiraient par une nécessité absolue s'il y en avait : c'est cette espèce de justice qui n'a pour but ni l'ameadement, ni l'exemple, ni même la réparation du mal. Cette justice n'est fondée que sur la convenance, qui demande une certaine satisfaction pour Vexpiation d'un* mauvaise action.

Leibniz appelle cette sorte de justice positive ou vindicative et, suivant lui, elle implique la liberté.

En effet, dans le sens rigoureux des mots, on ne doit pas appeler récompense ou châtiment tout ce qui n'est qu'un certain moyen pour produire un certain effet. Personne ne dira, par exemple, que Ton punit une vipère ou un chien enragé parce qu'on les tue. A ce titre donc, si les punitions n'étaient de la part de la société que des moyens de défense, ce seraient des coups, ce ne seraient pas des punitions. De même vous n'appellerez pas une récompense le morceau de sucre avec lequel vous attirez à vous un animal ou un petit enfant. Si l'on donne souvent le nom de punitions et de récompenses aux actes par lesquels on essaye de faire l'éducation des animaux, c'est par une sorte d'extension ou de fiction, et par analogie avec ce qui se passe dans l'espèce humaine. Bien loin d'expliquer les châtiments humains par ceux que nous exerçons envers les animaux, ce serait plutôt le contraire qui serait vrai. Nous nous les représentons en effet sur le modèle de nous-mêmes, nous leur supposons une sorte de libre arbitre, de mérite ou de démérite*; et peut-être même cette supposition n'est-elle pas tout à fait fausse.

La punition, comme telle, dit Kant, doit être juste par elle-même, c'est-à-dire que celui qu'on punit doit avouer qu'il a mérité sa punition et que son sort est parfaitement approprié à sa conduite. La justice est la première condition de toute punition, comme telle, et l'essence même de cette notion... Ainsi la punition est un mal physique qui, lors même qu'il ne serait pas lié comme conséquence naturelle avec le mal moral, devrait en être considéré encore comme une conséquence suivant les principes de la législation morale. {Raison pratique, ch. I, g 8, scolie 2.)

On peut dire aussi réciproquement que la récompense est un bien physique qui, lors même qu'il n'est pas une conséquence naturelle du bien moral, en est cependant une conséquence de eonvenance; c'est-à-dire doit suivre le bien moral lorsqu'il est accompli d'une manière désintéressée. Or, dans ces deux cas, il

i. Cela est évideni, par exempla, cbez le on dresse le chirn), mais évidemment par une

•iusseur oui récompense son chien d'avoir bien sorte de reconnaissance de ce qu'il a bien ir»-

chassé Ce n'est pus toujours pour le décider à vaille. Nous prêt«nf dans ce cas à l'animal Mt

bien faire une autre fois (ce 1"> » ''eu <l*"id certain mérite.

faut que l'action ait été accomplie avec liberté pour être susceptible d'être récompensée ou punie. Un être peut être heureux ou malheureux sans être libre; mais, pour être digne du bonheur ou du malheur, il faut avoir bien ou mal agi, ce qui implique toujours la liberté.

Parmi les récompenses et les punitions, il faut compter en pre- , «lier lieu les sentiments de nos semblables, l'estime et le respect pour la vertu, le mépris et l'horreur pour le vice ; or, ces sentiments n'ont de signification qu'envers les agents libres ; de là ce mot de Kant : « Le respect ne s'adresse qu'aux personnes, jamais aux choses. >

Ainsi, supposé que les hommes ne fussent pas des agents libres, les punitions sociales pourraient encore subsister sans doute, mais ce ne seraient plus des 'punitions. Nul n'aurait plus i être puni ou récompen.«^ : ces notions devraient disparaître avec la liberté même.

Si maintenant on considère les dispositions des lois civiles et les procédés de la justice, on voit que les uns et les autres impliquent la croyance et la liberté des agents moraux.

En effet, l'acte par lequel est enfermé un malfaiteur est essentiellement différent de celui par lequel on enferme un fou. Que signifierait l'acquittement de ce dernier, si la punition consistait uniquement dans l'acte physique qui frappe le coupable? Car le fou est tout aussi bien séquestré delà société des hommes que le criminel; mais il l'est par voie de précaution et de traitement, et l'autre par voie de châtiment. En quoi les prisons seraient-elles plus honteuses que les hôpitaux, si les actions des criminels étaient du même genre que les actions des aliénés? Il en est de même pour l'enfant. Les maisons pénitentiaires ne sont pas toutes des maisons de correction ; autre chose est contraindre l'enfan.t au bien ou l'éloigner du mal, autre chose est le punir. On voit par là que la contrainte physique, considérée comme moyen de correction ou d'action, n'est pas identique à la punition.

Ce qui prouve que les lois supposent la liberté des agents moraux, c'est la gradation qu'elles établissent dans les peines, selon le degré de responsabilité de l'agent. La première condition .qu'elles exigent pour punir, c'est Vintention de nuire; or, la liberté est précisément le pouvoir d'agir intentionnellement, avec choix et discernement, avec prévision des effets de l'action et en consentant d'avance à ses effets. Pour celte raisen, la loi considère la préméditation comme une circonstance aggravante,

lANET, Philosophie. 20

aW PSYCR0L06IE.

parce que la pr^rnédîtâlion laisse à l'âme le temps de choisir, de se décider, de se repentir, et qu'elle suppose en oulre une plus grancie possession de soi-même, un consentement plus entier et plus durable, une volonté plus arrêtée. Que l'on considère loutes les circonstances légales qui aggravent ou atténuent le crime ou le délit, on verra que ce sont celles qui augmentent ou diminuent le pouvoir que Tâme est supposée avoir sur elle-même,^ et, par là, sa responsabilité.

249. RésMuaé. — Personne n'a mieux résumé qu*Aristote tous les arguments que la conscience morale et le sens commun fournissent en faveur de la liberté morale.

L'homme n'est-il pas le père de se» actioas comme il l'est de ses enfants? C'est ce qui est confirmé par la conduite de tous les hommes et par le témoignage des législateurs. Ils punissent et châtient ceux qui commettent des actions coupables, toutes les fois que ces actions ne sont pas le résultat d'une cantraiute ou d'une ignorance dont l'agent n'était pas cause. Au contraire, ils récompensent et honorent les auteurs, des actions vertueuses; mais, dans toutes les actions qui ne dépendent pas de nous, personne ne s'avise de nous pousser aies faire; on sait qu'il serait inutile de nous engager, par exemple, à ne point avoir chaud, à ne point souffrir du froid ou de la faim, à ne point éprouver teUes ou telles sensations, puisque nous ne les souffririons pas moins m^ilgré ces exhortations. Les législateurs punissent quelquefois des actes faits sans connaissance de cause, mais c'est quand l'individu paraît coupable âe l'ignorance où il était. Ainsi ils portent de doubles peines contre ceux qui commettent un délit dans l'ivresse, car le principe de la faute- est dans l'individu, puisqu'il est maître de ne pas s'enivrer, et que c'est l'ivresse seule qui a élé cause de son ignorance. Des législateurs punissent ceux qui ignorent les dispositions de la loi lorsqu'un peut les connaître sans difficulté. — Il n'est pas moins déraisonnable de prétendre que celui qui fait le mal n'a pas la volonté de devenir méchant, que celui qui se livre à la débauciie n'a pas l'intention de devenir débauché. — On ne reproche à personne une difformité naturelle, mais on blâme ceux qui n'ont cette difformité que par un défaut d'exercice et de soin. Qui ferait des reproches à un aveugle de naissance?... On plaint surtout son malheur; mais tout le monde adresse un juste blâme à celui qui le devient par l'habitude de l'ivresse ou de tout autre vice *.

250. Préjugés Tnlgaârcs conti^e la Uherté» — Q.uoique les hommes, nous l'avons vu, aient un sentiment très vif de la liberté et qu'ils trahissent ce sentiment par leurs actes, leurs jugements, leurs approbations ou leurs blâmes, etc., d'un autre côté, cependant, ils cèdent souvent à l'empire de certains préjugés qui semblent contredire la croyance universelle dont nous venons de parler.

i" Le caractère. — Le principal de ces préjugés est l'opinioa

f. Aristvt, Éthiqite à Nicomaque, liv. HL ch. n.

souvent émise qne chaque homme est enfraîné par son caractère propre à accomplir les actions qui sont d'accord avec ce caractère, et que Ton ne peut rien contre cette nécessité irrésisliWe de la nature; c'est ce qu'on exprime souvent par cet axiom« vulgaire : « On ne se refait pas soi-même. > C'est ce que le poète a exprimé également par ce vers célèbre :

Chassez le naturel, il revient au galop *.

Rien n*est plus inexact en fait, plus dangereux en principe que celle prétendue immutabilité des caractères humains, qui rendrait le mal irrémédiable et incorrigible. L'expérience nous apprend le contraire. Le caractère se compose, non d'une inclination unique (comme on pourrait le croire par les comédies') mais de mille inclinations variées et diversement combinées. Ces inclinations n'ont rien d'absolu : elles varient selon les temps, les lieux, les circonstances, l'éducation; s'il en est ainsi, ellespeuvent varier également par l'effet de notre volonté, lly a en nous mille germes de sentiments et de passions qui n'attendent qu'une circonstance pour naître et se développer. Nul homme n'est absolument privé d'inclinations bonnes ni d'inclinations mauvaises; il peut développer les unes et vaincre les autres, ea un mot choisir entre elles. J'accorde que ce travail ne dépasse pas certaines limites fixées par la constitution de chacun; mais ces limites sont très larges, et dans l'espace qu'elles enferment ii peut naître mille caractères différents; j'accorde encore que, parmi les causes qui déterminent le nôtre, on doit compter pour beaucoup les circonstances; mais il y faut mettre en premier lieu notre propre volonté; aussi peut-on dire que l'homme se. fait son caractère.

On reproduit à peu près la même objection, mais en l'appliquant à des cas plus particuliers, tantôt aux habitudes, au tempérament, tantôt aux passions, à l'éducation, tantôt aux cnxonstances. Ces difîérents faits ne sont guère que les éléments dont se compose cet ensemble que l'on appelle le caractère. Nous ferons seulement quelques observations particulières sur chacun de ces différents faits.

2° Les habitudes. — Les habitudes deviennent, il est vrai, à: la longue, presque irrésistibles. C'est un fait qui a été souvent observé; mais, d'une part, si une habitude invétérée est irrésis-

I. Vers du poète Destouches. 2. L'Avare, le Joueur. U GlorUun^oat. des

La Fontaine a dit dans le même seni . typtt, mais non des personnage» réel». '

« Vous lui fermez la porte au«e^ r s ««. » U reviendra par la fenêtre. ■

tible, il n*en est pas de même d'une habitude qui commence; et ainsi' l'homme reste libre de prévenir renvahissement des mauvaises habitudes. C'est pourquoi les moralistes nous conseillent surtout de veiller à l'origine de nos habitudes. Principiis obsta: c Prends surtout Gfarde aux commencements, » En outre, il n'est nullement établi qu'aucune habitude ne puisse céder à une volonté bien dirigée. C'est un principe de Malebranche, déjà cité (220), « que l'on peut toujours agir contre une habitude dominante >. Or un premier acte tend à en produire un second du même genre; on peut donc substituer peu à peu une habitude nouvelle aux habitudes précédentes, et les moralistes nous enseignent les moyens à prendre pour opérer celte substitution.

S' Les passions. — Les passions ont eu surtout le privilège de passer pour indomptables et irrésistibles. Tous les grands pécheurs s'excusent sur l'enlramement fatal des passions. « L'esprit est prompt, la chair est faible, » est-il dit dans l'Evangile. Les observations que nous venons de faire sur les habitudes s'appliquent également aux passions. Il est rare que les passions se manifestent subitement avec cet excès de violence qui, lorsqu'il est inattendu et éclate comme un délire, peut avoir en effet les apparences de la fatalité. Mais, en général, la passoin croît et grandit peu à peu :

Quelque! crimes toujours précèdent les grands crimes. Cest quand les premières atteinl(is de la passion commencent à se montrer qu'elle doit être combattue avec éneigie. Au reste, aucun moraliste prudent ne conseille de chercher à vaincre une passion direclementetparla seule force de la volonté ; et nous verrons plus loin par quels moyens éclairés et efficaces Bossuetnousapprendà détourner la passion lorsqu'il est impossible de la braver en face. 4» Le tempérament. — On invoque également l'empire du tempérament, de l'organisation, du physique sur le moral. Personne ne peut nier un tel empire ; mais l'expérience, je ne dis pas seulement des sages et des philosophes, mais des médecins eux-mêmes, nous atteste en même temps et réciproquement l'empire du moral sur le physique ' .

Gœihe nous en donne un exemple frappant : « Dans une fièvre putride épidémique qui exerçait autour de moi ses ravages, j'étais exposé à une contagion inévitable; je parvins à m'y soustraire par la seule force d'une volonté ferme. On ne saurait croire

t. V»>. pl«s loin I Condurion de la Psychologie, cb. U.

LA LIBERTÉ. 30a

combien de puissance a la volonté en pareil cas. La crainle est un état de faiblesse indolente qui nous livre sans défense aux attaques victorieuses de l'enneoîi. / Descartes nous dit également qu'il s'est guéri dans sa jeunesse d'une affection grave en dirigeant son imagination sur des objets riants '.

5° L'éducation, le climat, le ntiHieu. — Nul doute que les hommes ne soient plus ou moins liés par l'éducation, les exen.ples, les circonstances extérieures. Un sauvage ne peut se donner les idéps, les senlimenls, la conscience morale des peuples civilisés. L'enfant né au milieu des bandits subitévidemment leur influence. Aussi, lorsqu'il s'agit d'apprécier la responsabilité humaine, sera-l-il permis de tenir compte, comme circonstances atténuantes, de tous les faits qui ont pu empêcher un homme de s'éclairer et de s'améliorer; mais il ne suit point de là que, dans les limites fixées par l'éducation et par le milieu, la volonté n'ait pas le pouvoir de s'appliquer librement et de préférer le bien au mal ; et c'est la seule chose que nous ayons à établir ici. « Les brigands eux-mêmes, a dit Cicéron, ont une société et des lois; ils ont entre eux une justice; » dès lors leur liberté consiste à obéir à cette loi de justice qu'ils se sont faite à eux-mêmes. De même les sauvages ont aussi à exercer leur force morale, sinon d'une manière semblable à la nôtre, au moins conformément à leurs idées. Ils sauront, par exemple, mourir avec courage, supporter la torture sans un mot de plainte, etc. Ainsi l'éducation, en enchaînant la liberté dans de certaines limites, ne la détruit pas et lui laisse un certain domaine. De même que l'homme n'est pas tout-puissant sur la nature et qu'il peut cependant exercer sur elle une certaine puissance, de même l'homme n'est pas tout-puissant contre le milieu moral dans lequel il est né, et il en subit plus ou moins la domination ; mais, dans ce milieu même, il exerce sur lui-même une certaine puissance; or, quand nous attribuons à l'homme la liberté, nous ne lui attribuons pas l'omnipotence, mais simplement un certain pouvoir de choisir, limité naturellement, soit par les lois générales de l'univers, soit par le milieu et les circonstances dans lesquels il est né.

Non seulement le milieu ne détruit pas et n'asservit pas la liberté humaine, mais ce milieu lui-même est susceptible d'être transformé et modifié par la liberté ; autrement on ne s'expliquerait pas les changements et les progrès de la civilisation, si quel-

i. Lettn i b princesse Elisabeth. (Œuvres, éd. Cousin, t. IX, f. 203.)

910 PSYCflOLOGIE.

ques hommes au moins entre tous ne pouvaient s'affranchir, dans une certaine mesure, des idées ou des erreurs de leur temps et ne transformaient, par leur propre activité, les circonstances au milieu desquelles ils ont paru. C'est là sans doute le propre des grands hommes, et tous ne peuvent avoir la prétention d'aspirer à d'aussi hautes destinées: mais, entre les grands hommes et les hommes ordinaires il n'y a jamais, après tout, qu'une différence de degré. Si donc les grands hommes ont la puissance de changer en quelque sorte le milieu moral des sociétés où ils naissent, de réagir contre l'éducation qu'ils ont pu recevoir €t de faire plier les circonstances à leurs desseins, on peut dire que tous les hommes, dans la mesure modeste de leurs destinées, peuvent comparer les leçons reçues de leurs maîtres ou de leurs parents, soit avec leur propre conscience, feoit avec les idées plus générales de la société où ils vivent; ils peuvent par conséquent, s'il y a lieu, corriger, dans une certaine mesure, les vices de leur première éducation. Quant aux circonstances de la vie, on sait que si elles entraînent ou subjuguent ceux qui n'ont pas une volonté forte, d'autres, au contraire, les font plier à leurs entreprises ; et lors même que le succès fait défaut, il est toujours au pouvoir de l'homme de se mettre au-dessus des circonstances par l'énergie de sa volonté; au moins c'est une vérité dont il doit se convaincre pour qu'il puisse devenir capable de s'assurer un tel pouvoir.

Toutes les conditions que nous venons d'énumérer (caractère, habitudes, passions, tempérament, éducation, circonstances, etc.) n'ont donc pas pour effet de supprimer la liberté ; mais elles |ieuvent en modifier l'action, et elles sont à considérer, comme on le verra plus loin, dans l'appréciation et la mesure de la responsabilité humaine. Mais tout en faisant la part aussi large que possible aux circonstances atténuantes dans l'appréciation des actes d'autrui, nous devons au contraire la faire aussi stricte ei aussi étroite que possible dans le gouvernement de nousanémes. En effet, personne n'apnt une mesure fixe qui lui permette de détei'miner d'une manière absolue sa force morale, ii vaut mieux viser plus haut que plus bas. C'est en ce sens qu'il est permis de dire que rien n'est impossible à qui le veut bien, « car 4)npeut quand on croit pouvoir > : Po&sunt quia posse videntur^

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