CHAPITRE VI
La liberté {suite). — Difficultés et théories.
251. Objections contre la liberté.— Objection des motifs. Toutes les difficultés précédentes viennent se réunir et se concentrer dans une objection unique, que l'on appelle l'objection des motifs. Tout homme, en agissant, obéit à des motifs dont il a ou dont il n'a pas conscience. Lorsque ces motifs sont de l'ordre intellectuel, c'est-à-dire, sont des idées, ils prennent alors plus particulièrement le nom de motifs. Quand ils sont de l'ordre de la sensibilité, on les appelle plutôt des mobiles. Les motifs commandent ou conseillent ; les mobiles captivent ou entraînent; mais de quelque manière qu'ils agissent, l'homme ne peut pas se déterminer sans eux. Dès lors que devient le libre arbitre'? Placé entre deux motifs, l'homme n'obéit-il pas nécessairement au motif le plus fort? car s'il pouvait obéir au motif le plus faible, qu'aurail-il besoin de motifs?
Réponse. — Cette objection suppose ce qui est en question. Sans doute l'homme agit par des motifs, et n'agirait pas s'il n'y en avait pas. Mais autre chose est la force intrinsèque du motif, autre chose est sa force déterminante. Par exemple, si je compare un motif à un autre, je puis le trouver plus ou moins raisonnable, et par conséquent plus ou moins fort en lui-même : si je compare deux mobiles, je puis les trouver plus ou moins séduisants, et par conséquent plus ou moins forts en eux-mêmes. Mais cette force intrinsèque du motif ou du mobile est-elle la force déterminante, celle qui fait agir? C'est précisément ce qui est en question ; et il reste toujours à savoir si le plus fort en soi est aussi le plus fort dans la réalité. Or, c'est ce qui est démenti par l'expérience du sens intime et le sentiment de la responsabilité morale.
Une seconde réponse faite par Jouffroy repose sur la distino
tien des motifs et des mobiles. Ces deux sortes de raisons n'on%' dit-il, aucune commune mesure : car la force d'un motif au point de vue de l'intelligence est d'un tout autre genre que la force d'un mobile au point de vue de la sensibilité. Ces deux forces étant hétérogènes, il n'y a pas de raison pour que l'une l'emporte nécessairement sur l'autre ; et c'est le libre arbitre qui fait la différence.
En un mot, comme l'a dit Leibniz, il faut appliquer aux motifs ce que l'astrologie judiciaire enseignait au sujet des astres, dont l'influence paraissait également contraire à la liberté : Astra mcHnanty non nécessitant.
Objections théologiqne». — L'objection des motifs a été appelée objection psychologique, parce qu'elle se tire de la nature humaine. Il y en a d'autres qui se tirent de la nature dô Dieu, que l'on appelle pour cette raison théologiques.
La première se tire de la prescience; la seconde, de la provi' dence.
i° Objection de la prescience. — Dieu, étant parfait, possède l'omniscience : il sait tout. Il connaît donc l'avenir comme le passé. Or, comme il est infaillible, il connaît tout d'une manière certaine et infaillible. Il connaît donc d'une manière infaillible et certaine les actes humains avant qu'ils soient accomplis : mais des actes qui sont absolument certains avant même d'être accomplis sont des actes nécessaires. Donc les actes humains sont nécessaires; donc il n'y a pas de libre arbitre.
Réponse. — Quelques-uns ont essayé d'éluder l'objection en sacrifiant la prescience à la liberté : nous verrons en théodicée qu'il est difficile d'avoir recours à celte solution. Il vaut mieux considérer l'objection en face et répondre avec tous les métaphysiciens que Dieu, étant l'être absolument parfait, n'est pas dans le temps: il n'y a pas pour lui de présent, de passé et de futur. Sa science, étant essentiellement intuitive, voit tout d'un seul regard et par un acte unique. La prescience n'est qu'une science ou vision immédiate. Or, la vision immédiate d'un acte, quelque certaine qu'elle soit, ne peut rendre cet acte nécessaire : donc ia prescience divine ne nécessite pas les actes humains.
2° Objection tirée de ]& providence et du concours divin. Une objection plus grave encore est celle qui se tire de la coopération de la puissance divine et de la liberté humaine dans l'acte libre» Dn dit que la créature ne peut rien produire par elle-mf.me sans