LA LIBERTÉ. — DIFFICOLTÉS ET THÉORIES. 81T
C'est ce second déterminisme qui est défendu par Leibniz dans sa Théodicée, et qu'il exprime en disant que l'homme est « un automate spirituel ».
Sans doute le déterminisme interne est plus près de la liberté que le déterminisme externe : la spontanéité vaut mieux que la coaction et la nécessité brute. Cependant, la spontanéité ellemême n'est pas encore la liberté, si elle ne peut s'affranchir de l'empire des motifs et des mobiles, si c'est toujours le motif le plus fort qui nous entraîne; ou plutôt il n'y a là que l'apparence de la spontanéité : ce n'est pas l'homme lui-même qui agit, ce sont ses penchants.
Leibniz croit sauver la liberté en confondant ce que l'on fait volontiers avec ce que l'on fait volontairement. Mais on peut faire volontairement ce que l'on ne fait pas volontiers, et réciproquement. Sans doute le « volontiers > est un commencement du « volontaire ». Mais le volontaire va plus loin que le volontiers, car il lui résiste quelquefois.
Le principal argument du déterminisme est que le libre arbitre viole le principe de causalité. 11 n'en est rien : car d'abord le libre arbitre lui-même est une caust, '^t il agit pour une cause. La causalité est donc satisfaite. Est-il nécessaire, pour qu'il y ait causalité, que tout être soit déterminé par une cause? Ne peut-il y avoir un être qui se détermine lui-même pour une cause. Se déterminer pour est-il plus contraire à la causalité qu'être déterminé par? Ne peut-on pas dire au contraire qu'un être déterminé par quelque chose (fût-ce ses propres penchants) n'est pas une cause? 11 n'agit pas, il est agi, selon l'expression de Malebranche. Se déterminer pour les motifs, c'est être la cause de son action et dominer les motifs au lieu d'en être dominé.
256. La liberté du bien. — Cependant on insiste, et on demande si la vraie liberté consiste à faire des fautes, si elle ne consiste pas au contraire et exclusivement à faire le bien. Suivant Platon, « nul ne fait le mal volontairement » oùM; xaxô; exwv.Ne diton pas que Dieu est libre? or Dieu est impeccable. Sa liberté est dans sa sainteté. Par analogie, l'homme sera libre lorsqu'il dégagera sa vraie nature, sa nature intellectuelle et spirituelle, de sa nature animale et charnelle : en un mot, la liberté est dans la raison.
Cette difficulté vient de ce qu'on confond la liberté en soi, qui est le butwQTs lequel nous devons tendre, avec la liberté morale
OU libre arbitre, qui est le pouvoir d'atteindre à ce but. Sans doute la libellé en soi est identique à la sainteté, à l'impeccabililé. L'impi;ccabilité divine vaut mieux sans doute que tout libre arbitre ; mais en fait nous ne sommes pas impeccables, et on ne supprime pas le péché en supprimant le libre arbitre. Ce que nous demai»dons, ce n''est pas la liberté de pécher, c'est la lihiMlé de ne pas pécher. Comment peut-on soutenir que nous avons la liberté du bien, si, au moment où nous péchons, nous ne pouvons rien faire d'autre que ce que nous faisons ? Et si nous pouvons autre chose, et que nous ne l'ayons pas fait, comment soutiendrait-on que nous n'avons, pas été libres de péchert La liberté du bien n'est donc rien, si elle n'est pas en même temps la liberté du mal.
257. La possibilité des contraires. — Le libre arbitre suppose donc une condition manifeste, à savoir,la possibilité des contraires: en d'autres termes il suppose qu'à chaque moment de notre vie deux ou plusieurs actions sont possibles, et que la détermination qui amène l'événement à l'existence est notre œuvre. En effet, le contraire de la liberté est la nécessité ; or il n'y a pas d'autre définition de la nécessité que celle-ci : ce dont le contraire est impossible. Une action qui est seule possible est une action nécessaire, et tout système qui n'admet que lu possibilité de l'action qui a lieu, est un système nécessitaire ; or, clans tout système nécessitaire, il n'y a ni responsabilité, ni moralité : car comment serais-je responsable de ce que je n'ai pu éviter" et comment serais-je tenu à accomplir ce que je ne puis pas faire?
Maintenant, que l'on nous dise en quoi la possibilité des contraires implique contradiction? car on ne peut ni la prouver, ni la réfuter par l'expérience. Le seul témoignage de l'expérience en celte circonstance est le sentiment intérieur que nous avons de notre pouvoir d'agir; or ce sentiment intérieur dépose plutôt en faveur de la possibilité que de son contraire. Mais puisqu'on ne peut la contester par l'expérience, ce n'est donc qu'à ■priori qu'elle peut être combattue. Que l'on nous montre donc à priori en quoi ce que nous appelons le possible est impossible. On verra que c'est toujours parce qu'on suppose ce qui est en question.
258. L'idée de la liberté. — Nous n'accorderons donc pas à un philosophe de nos jours que la liberté n'est autre chose qme Vidée de la Idiberté ' se produisant elle-même, en vertu d'une force
4. Alfred Fouillée, //c/fÉ dit droit;— la Liberté et le Di!terminitmu