CHAPITRE VU
L'homme social
Nous avons vu que l'homme commence par ranimalité : on peut dire qu'il s'achève par la société. « Hors de la société, dit Aristote, l'homme est, ou une bête, ou un Dieu. > Mais comme il ne peut pas être Dieu, il faut nécessairement qu'il soit bête. Vœ soli ! a dit l'Ecriture. L'expérience le démontre. On a quelque fois rencontré dans les bois des êtres humains qui y avaient été perdus dès leur enfance et qui avaient subsisté on ne sait comment*. Ils étaient réduits à l'état purement animal, vivaient €t cherchaient leur nourriture comme les bêtes; ils ne parlaient pas, ne comprenaient rien, étaient incapables d'apprendre, et ils mouraient au sein de la civilisation. Ainsi, lorsque chacun de nous dit : Moi, et s'enorgueillit de sa personnalité, il ne doit pa*" oublier que cette personnalité même il la doit à la société.
Pour bien comprendre ce qui s'accumule dans chaque indivi du de matériaux empruntés, acquis, transmis, il suffit de comparer un jeune homme des classes élevées dans les pays civilisés €t un jeune sauvage de dix-huit à vingt ans. L'un sait les éléments de toutes les sciences humaines, jouit des lettres et des arts, pratique la plus haute religion du globe, possède les faits les plus essentiels de l'histoire de l'humanité, a déjà quelques idées sur le gouvernement de l'ordre social, connaît les différentes régions de la terre : l'autre ne sait rien que courir, chasser et tuer ses ennemis. L'un a le respect de la vie humaine, le sentiment de la pitié, l'idée du droit et de la justice: l'autre est peut-être encore, à l'heure qu'il est, un anthropophage.
Le civilisé que nous venons de décrire a-t-il le droit de s'attribuer
!• Voy. Condillac, Traité des tensationt, laiblissement de l'intelligence chez l'hommt part- IV cil. VII : D'un honimo trouvé dans les privé de la société de ses seinhlables, le» YraU forêts de la Liliiuanie. — Voy. aussi, sur l'a/- Robitisons, par M. Ferdinand Déni».
à lui-même, à son talent, à son génie, à ses efforts personnels, la supériorité qu'il a sur le sauvage ? Même dans la société civilisée, le jeune citadin a-t-il le droit de s'enorgueillir de ce qu'il a de plus que le jeune paysan ? Non; l'un et l'autre doivent cette supériorité à l'éducation, c'est-à-dire à la transmission par la société de tout ce qui a été trouvé et créé par les siècles précédents. Par l'éducation, le jeune civilisé absorbe en quelques années le travail de plusieurs milliers d'années. Que Voa calcule le nombre de siècles qu'il a fallu à l'humanité pour apprendre avoir sans effroi les éclipses, les comètes, les aurores boréales, à ne plus croire aux revenants, aux sorciers, aux amulettes, à l'influence des astres, en un mot à toutes les erreurs dont un jeune civilisé se moque aujourd'hui, sans avoir pour cela d'autre raison, si ce n'est qu'on lui a appris qu'il faut s'en moquer. Combien de sentiments inconnus des premiers hommes se sont développés par la civilisation, et combien de passions sauvages et bestiales ont disparu grâce à elle !
Il est très vrai que la civilisation tend à éveiller le sentiment de l'individualité et de la personnalité, et à développer dans chacun de ses membres la conscience de soi; mais c'est précisément par la transmission des idées et des sentiments qui sonl dus à la civihsalion elle-même : car ce n'est que par la culture de la pensée, et la réflexion sur les lois sociales et sur la destinée humaine, que l'homme arrive à la conscience élevée de lui-même : or tout travail intellectuel de ce genre est impossible en dehors de la société.
Nous devons donc étudier l'homme au point de vue social après l'avoir étudié comme individu. Les faits que nous avons à étudier sont les faits sociaux.
Nous les distinguerons en deux classes : 1° les faits sociaux individuels ; 2° les faits sociaux collectifs.
Les faits sociaux individuels sont les facultés sociales*, celles que chaque homme possède individuellement et qui le rendent apte à la vie sociale : par exemple, la parole, la sympathie, la faculté de promettre, de s'engager, etc.
Les faits sociaux collectifs sont ceux qui résultent du fait même de la société, et qui ne pourraient exister sans elle : ce sont des résultantes auxquelles coopèrent tous les hommes, ou du moins un ensemble d'hommes : les langues, les cités, les religions, les
1. Voy. »ur les opévalionê socUilei, et «Q particulier lur la promes*. Reid (Œuvras li-aJ. fr., t VI, p. 383).
JAKET, Phi'osophie. Si
ttl PSYCHOLOGIE.
mœurs etc. Nous ne pouvons qu'esquisser ici le tableau de ces différents faits.
260. [. Faits sociaux individnels. Le langag^c. — Non seule ment l'homme pense, mais il est capable d'exprimer sa pensée. Un grand nombre d'autres animaux ont la voix, Ie« cris et les chants pour rendre et communiquer leurs sentiments. L'homme seul a la parole. Seul il attache un sens à des sons déterminés ; seul il parle avec intention de se faire comprendre, avec l'assurance d'être compris : il communique ses pensées comme il lui plaît et dans l'ordre qui lui plaît, et ceux auxquels il s'adresse attachent de leur côté à sa parole le même sens que lui-même; ils lui répondent dans le même langage.
Nous avons suffisamment établi plus haut (190) que la parole est un signe de la destination sociale de l'homme ; il est inutile d'y insister.
261. L'édacation. — De cette faculté naturelle de parler naissent plusieurs faits importants : par exemple, le double fait d'enseigner et d'apprendre. La parole ne sert pas seulement à com^muniquer lapensée: elle fait servir la science des unsà l'ignorance des autres; les générations qui naissent profitent des connaissances de celles qui disparaissent; il se fait un commerce de pensées entre tous les hommes, et dans ce commerce tout le monde reçoit sans rien perdre : car les pensées que je communique aux autres ne cessent point de m'appartenir pour cela. Par suite de ce mélange et de ce prêt continuel de pensées, nul ne peut revendiquer la propriété exclusive de ses idées; elles lui viennent de mille sources auxquelles il prête en n\ême temps qu'il leur emprunte.
262. Le témoignage des hommes. — Toutes nos idées peuvent être éclaircies et augmentées par le commerce, des hommes : mais il en est un certain nombre que nous ne pouvons acquérir autrement: ce sont celles qui dépendent du témoignage. Nous en traiterons plus loin dans la Logique. Qu'il nous suffise de dire ici que le témoignage a deux grandes applications : il est la source de V histoire et la base de la justice sociale : il nous est enfin d'une utilité journalière : car la vie serait impossible si nous ne pouvions connaître que les faits qui tombent immédiatement sous nos sens.
263. La coopération. — L'homme a des besoins : seul il ne les satisfait qu'imparfaitement. Il y a des obstacles trop puissants pour les forces d'un homme isolé. Par exemple, un ruisseau grossit tout à coup et devient un torrent: un homme pourra-t-il seul jeter un pont sur cette rivière inattendue? Une troupe d'animaux menace sa demeure : sera-t-il seul assez fort pour les repousser? Un grand danger ou une grande entreprise réunit nécessairement un certain nombre d'hommes. Il y a un instinct qui porte l'homme à aider son semblable lorsqu'il le voit aux prises avec une tâche trop difficile pour lui seul. Voyez ce qui se passe tous les jours : une voilure se brise-t-elle dans la rue, un cheval tombe-t-il sous un poids trop lourd, enfin un accident quelconque a-t-il lieu, aussitôt, sans qu'il soit nécessaire d'appeler personne, un certain nombre de bras s'offrent pour aider à réparer le dégât; tous font de leur mieux, et, sans s'être consultés, il se forme un groupe momentané, il est vrai, et qui se dissout après le dangei ou après le succès de l'entreprise : mais pendant le temps qu'a duré l'embarras il j a eu association de forces réunies contre un obstacle commun.
264-. CommaudcBMciatet oA>éis)sance. — Il se produit encore un autre fait digne d'attention. Dans toute entreprise dilTicile il faut un certain ordre; cela serait impossible si tous voulaient en •même temps conduire l'affaire et diriger les efforts des travailleurs. Lorsque cela arrive, il est inévitable que tous ces efforts soient vains et que l'avantage de l'association soit perdu. Mais d'ordinaire il se trouve dans une multitude quelque homme plus intelligent ou plus énergique queles autres, qui a, ou plus de génie, ou plusd'expédients. Celui-là apprendauxaulres ce qu'il faut faire. L'imminence du danger et l'instinct naturel de la conservation déterminent les autres à exécuter ce qu'ils comprennent vaguement être le meilleur, même sans comprendre la raison des ordres; il y a un instinct naturel qui fait que le plus grand nombre, ignorant et indécis, se laisse conduire par la première voix ferme et nette qui se fait entendre: autour de ce chef qui s'improvise et se proclame lui-même au nom de la né:essiié des circonstances, se groupent d'autres hommes moins habiles, mais encore assez supérieurs aux autres pour les guider : mus par le désir de se distinguer, par l'intérêt public, par mille causes diverses, ils s'établissent naturellement, sous la direction de quelque chef suprême, ofticiers subordonnés ; ilg
transmettent les ordres d'en haut à la multitude, et celle-ci, san« discuter, obéit avec ardeur et docilité. Voici donc un nouveau fait, aussi naturel que tous les précédents : le fait corrélatif du commandement et de l'obéissance, ou d'une certaine hiérarchie fondée sur la supériorité de mérite et sur la nécessité de l'ordre.
265. La promesse. — Les hommes une fois rapprochés par quelques liens, des rapports nouveaux de plus en plus compliqués resserrent ce Hen primitif. Un homme a besoin de mon secours : je ne puis le lui prêter dans le moment présent, mais je saig pouvoir lui être utile dans l'avenir : je lui promets pour un autre temps ce que je ne suis pas en état de lui procurer actuellement : cette promesse est un lien qui nous attache l'un à l'autre, mais un lien d'un caractère nouveau et digne d'attention : dans les faits précédents les hommes n'étaient liés qu'au moment même où les faits se produisaient: la parole, l'enseignement, le témoignage, le concert, l'obéissance n'attachent les hommes que pour le temps où chacun de ces faits a lieu. Ici les choses s'étendent et se compliquent : la promesse enchaîne les hommes pour V avenir : elle met entre eux un certain rapport qui dure depuis le moment où la promesse est faite jusqu'à celui où elle est accomplie. La promesse est un fait éminemment social. Je ne puis promettre sans promettre à quelqu'un : ma promesse suppose donc deux termes, c'est-à-dire une société.
^266. La convention. — Voici un autre fait d'un même genre, mais plus complexe : il prend sa source dans la promesse et n'est en quelque sorte qu'une promesse réciproque: je veux parler des conventions et des contrats. Hobbes et Rousseau ont fait sortir la société d'une convention, sans s'apercevoir que la convention elle-même implique un état de société. La convention ou le contrat sont le signe d'une société déjà formée, ou au moins de la sociabilité et de la puissance naturelle d'entrer en société. Si la société n'est pas antérieure au contrat, elle lui est au moins contemporaine, et ne peut pas en être l'effet.
Voyons ce que c'est qu'un contrat. On ne peut le mieux définir qu'en disant que c'est une double promesse, une promesse réciproque. Je promets à un homme de faire une certaine chose, et il promet en retour d'en faire une autre: ces deux promesses sont la condition et la garantie l'une de l'autre. Il n'en est poin
de même dans la promesse simple. En promettant, je m'engage; mais celui à qui je promets ne s'engage à rien. Dans le contrat, au contraire, nous sommes réciproquement engagés; et la rupture du contrat par l'une des parties dégage l'autre de son obligation, à moins que par les termes du contrat le pacte ne soit absolument obligatoire et sans rescission possible.
267. Sentiments sociaux. — Nous n'avons pas besoin de dire que parmi les faits sociaux, et au premier rang d'entre eux, doivent se placer les sentiments qui unissent les hommes les uns aux autres. Comme nous les avons plus haut (ch. xii)très amplement analysés, nous n'avons qu'à les rappeler ici sans y insister. Ce sont: les inclintilïons philanthropiques en général (bienveillance, sympathie, pitié, philanthropie proprement dite) ; les inclinations de famille (amour paternel, maternel, conjugal, filial) ; les inclinations corporatives (amour de la patrie, esprit do corps), et les InclmdLiions électives (amitié et amour).
Mais ce que nous avons à remarquer ici principalement, c'est que si ces sentiments donnent naissance à la société, il est aussi vrai réciproquement que ces sentiments ne se développent et ne se perfectionnent que par et dans la société. C'est la famille qui nourrit et enracine les affections de famille; car malgré ce qu'on appelle la voix du sang, il est douteux qu'un père qui aurait abandonné son fils dès l'enfance retrouvât en luimême, en le revoyant, tout à coup le sentiment paternel, et celui-ci le sentiment filial *. Mais, par la vie de famille, les seniments tendres s'approfondissent et deviennent de plus en plus délicats. Il en est de même des sentiments patriotiques, de famour du drapeau, de l'amitié : tous ces sentiments se fortifient par l'exercice et par l'influence du milieu social. Quelques sentiments d'une nature fine et délicate doivent presque exclusivement leur origine à la société : par exemple, les sentiments chevaleresques, l'honneur, la galanterie. Il n'en faut pas conclure que ces sentiments soient artificiels pour cela : car puisque l'homme est essentiellement social, quoi de plus naturel que l'apparition de sentiments sociaux? Ceux qui croient que la pudeur n'est pas un sentiment naturel parce qu'elle se développe avec la société, se trompent sur le sens du mot naturel, et ils le confondent avec ce qui est barbare. Mais l'homme étant fait pour vivre en société,
1. Je suppose bien enti-ndu un abandon par itidilTérence j car un enfant perdu «t longtemps regretté serait retrouvé avec de tout autres sentimeati.
rien de plus naturel que la culture de son âme par la société elle-même.
268. II. Faits sociaux collectifs. — Les facultés sociales que nous venons d'étudier sont les facultés des individus. Il nous reste à signaler des faits qui appartiennent à l'homme considéré en groupe : par exemple, la famille, la propriété, la cité, l'art, la science, etc.
269. La famille. — Aristote, de tous les philosophes celui qui a le mieux pénétré les principes naturels de la société, dit dans sa Politique : a D'abord, il y a nécessité dans le rapprochement de deux êtres qui ne peuvent rien l'un sans l'autre: je veux parler de l'union des sexes. Et ici rien d'arbitraire; car chez l'homme, aussi bien que chez les autres animaux et chez les plantes, c'est un désir naturel que de vouloir laisser après soi un être fait à son image, d Rousseau, si peu disposé à admettre des principes naturels de sociabilité parmi les hommes, dit également : « La plus ancienne des sociétés et la seule naturelle, c'est la famille. »
La naissance des enfants détermine au moins entre l'enfant et la mère un rapport d'une certaine durée : l'enfant est absolument incapable de vivre et de se développer seul : la mère lui doit la nourri'.ure ; et la nature, ayant elle-même préparé pour l'enfant dans le sein de la mère les sources de sa subsistance, a bien indiqué par là qu'elle voulait les attacher l'un à l'autre par un lien positif et inévitable. Ce lien existe même entre les femelles des animaux et leurs petits, mais il est bien plus puissant dans l'espèce humaine. Il faut bien peu de temps à un petit de l'espèce animale pour arriver à ce degré de force où il peut sans danger se séparer de sa mère : ce temps est très considérable dans l'espèce humaine : avant quinze ou dix-huit mois un enfant est hors d'état démarcher ; quand il marche, il est hors d'état de se conduire, de chercher sa subsistance et de se développer d'aucune manière. L'inslinct a beaucoup moins de force chez l'homme que chez l'animal et beaucoup moms de sûreté. L'union de la mère et de l'enfant doit donc durer nécessairement plus longtemps dans l'es pèce humaine et créer entre ces deux êtres des habitudes telles, qu'ils ne se séparent plus, lors même qu'ils peuvent se passer l'un de l'autre.
De là une première sorte de société ; mais ce n'est pas la •eule.
Il faut avouer que la femme est moins propre en général (jut: l'homme au travail, qu'elle produit moins avec plus de peine, et qu'une grande partie de sa vie est nécessairement occupée à d'autres soin^.. Il résulte de là que la subsistance commune serait en péril sans l j travail continuel du chef de famille. Si l'on regarde maintenant cà l'éducation des enfants, il est hors de doute que l'éducation maternelle est insuffisante. La mère représente dans la famille le soin, la sollicitude, la complaisance, l'indulgence : il faut cependant, dans une forte éducation, y joindre l'autorité. On peut remarquer qu'en général des enfants élevés par un seul de leurs parents ont toujours quelque chose d'iocomplet: à ceux" qui n'ont eu que leur père il manque je ne sais quoi de tendre, de délicat, que les grâces de la maternité communiquent insensiblement à l'enfant : à ceux qui n'ont eu que leur mère il manque quelque discipline, quelque solidité; le caractère a plus de caprice et la volonté est plus emportée. Ce double lien qui attache d'une part l'enfant à la mère et de l'autre au père, dpit aussi les rapprocher l'un et l'antre. Réunis dans une entreprise commune, celle de nourrir et d'élever l'être qu'ils ont mis au monde, il est impossible qu'ils ne soient pas enchaînés par des liens chaque jour plus étroits ; d'ailleurs, l'habitation commune est une occasion d'accroissement de famille : les intérêts se multiplient avec les enfants; les rapports deviennent encore plus complexes, et le lien plus indissoluble. Puis, quand les enfants sont élevés et devenus hommes, lorsque le père et la mère n'ont plus qu'à voir fleurir sous leurs yeux les générations qu'ils ont amenées à la vie, l'habitude est prise, les humeurs se sont accordées, un besoin réciproque retient à côté l'un de l'autre ces deux êtres que le hasard avait peut-être rapprochés, que le plaisir avait réunis, que le besoin et l'intérêt de la famille-avait enchaînés, et qui maintenant jouissent en spectateurs paisibles du fruit de leurs travaux. •
270. La propriété. — Il y a un fait qui est très étroitement uni à la famille et qui joue le plus grand rôle dans la société : c'est la propriété. Il faut l'étudier à sa source.
il y a dans l'bomm.e une faculté naturelle de s'approprier les choses, c'est-à-dire de les retirer de la masse commune pour les faire siennes et se les attribuer à l'exclusion de tout autre. «Go chien esta moi, disaient ces pauvres enfants, voilà ma place au soleil. » Pascal ajoute que c'est là le commencement de l'usurpa-
tion sur toute la terre. Il a tort. Ce n'est point là usurpation^ mais occupation^ ce qui est bien différent. 11 n'ya point d'usurpation àprendre au soleil une place inoccupée, à prendre soin d'un chien qui n'est à personne. Or, aussitôt que l'homme a ainsi occupé soit une place, soit un terrain, il se l'approprie : c'est-àdire qu'il les sépare de tout ce qui peut être occupé par les autres. Une fois la place occupée, il y bâtit, il y sème, il y met le sceau de son travail, et c'est alors surtout qu'il considère comme étant à soi le sol sur lequel il repose, qu'il a labouré et qui ne produit qu'arrosé par ses sueurs.
Il y a cette différence entre le fait de la propriété et les autres faits déjà étudiés, que ceux-ci marquaient une communication entre les hommes, un lien, un commerce : cehii-là au contraire paraît être un principe de séparation etd'exclusion; la propriété met en dehors de la communauté tout ce qu'elle assure au propriétaire. Cependant la propriété est un fait éminemment social. D'abord, la nécessité de l'exclusion prouve la concurrence; c'est parce que les hommes se rencontrent les uns à côté des autres avec des prétentions communes et des besoins communs, que la nature a voulu que chacun eût sa part. En outre, la première propriété, c'est la propriété du sol : or cette sorte de propriété, en attachant les populations à la terre, les rend sédentaires et sociables; elle établit entre elles des rapports de voisinage; et si elle donne naissance aux procès, comme le lui reprochent ses adversaires, elle est aussi l'origine de mille relations qui enracinent de plus en plus la sociabilité parmi les hommes.
La propriété n'est pas le résultat d'un contrat, ce n'est pas l'effet d'un engagement réciproque par lequel les hommes promettraient de respecter réciproquement le tien et le mien. La chose ne se passe pas ainsi. C'est instinctivement que l'homme met le pied sur une place inoccupée et considère comme à lui la partie du sol qu'il a entourée de haies et de fossés; et c'est aussi par un instinct primitif que tout autre homme, s'il n'est pas violent, respectera cette propriété. Il y a, si l'on veut, une convention, en ce sens que deux hommes consentent réciproquement à respecter le propre de l'un et de l'autre; mais cela sans s'être entendus, sans avoir fait en réalité aucun pacte, mais par un instinct naturel qui parle en même temps à l'un et à l'autre.
Examinons enfin les rapports de la propriété et de la famille. Ces deux faits sont nécessaires pris isolément : ils le paraissent
plus encore si on les rapproche. L'instinct de famille développe Vinstinct de propriété, et celui-ci favorise l'autre. D'une part, ij est évident que le chef de famille est d'autant plus intéressé à s'approprier les choses, qu'il a la responsabilité de la subsistance d'un plus grand nombre de personnes : il ne suffit pas qu'il ait le morceau nécessaire à la nourriture d'un jour donné : la sollicitude prévoyante du père pour les enfants le conduit à s'assurer la subsistance de l'avenir, soit en économisant sur les fruits de son travail, soit en s'appropriant un l'onds dont la production est inépuisable. Dans les deux cas il s'établit une réserve, une somme de choses non consommées, qui appartiennent exclusivement et indivisiblement à la famille. D'un autre côté, un certain nombre de biens communs et la prévision des biens futurs attachent d'autant plus les uns aux autres les membres de la famille, que le besoin et la pénurie disperserait bientôt. Aussi, là où la propriété n'a rien d'assuré les familles se dissipent vite, parce que chacun va de son côté la découverte et cherche sa vie à sa fantaisie : au contraire, les familles sont resserrées par les liens de la propriété commune et par la sécurité de l'existence. De ce rapport de la propriété à la famille naît un fait nouveau, à savoir la transmission d'un bien des parents aux enfants par succession, ou héritage. En effet, le père ne s'est pas contenté d'amasser pour subvenir aux besoins présents de ses enfants, mais il veut encore leur laisser de quoi se suffire lorsque lui-même ne sera plus : la donation la plus naturelle, celle qui s'établira toujours instinctivement aussi longtemps qu'il y aura des familles et des propriétés, c'est-à-dire aussi longtemps que durera le genre humain, c'est la donation du père aux enfants : donation si naturelle, que dans les sociétés éclairées la loi, prenant la place du père, fixe elle-même la part que, sous aucun prétexte, il ne peut leur enlever.
271. La cité. — îl n'est plus nécessaire aujourd'hui de raisonner longtemps pour montrer que la cité est un fait social, non individuel. Sans doute Hobbes,Gondillac, Rousseau ont cru que les hommes avaient créé la société par un acte libre et conventionnel. Cela même, avons-nous dit plus haut, serait déjà un fait social, car il n'y a pas de convention sans société : mais la société n'est pas un fait conventionnel. L'homme est un animal sociable, Zciov TToXiTtxôv. Comment la cité ne serait-elle pas naturelle chei l'homme, puisqu'elle existe môme chez les animaux? Les repu-
bliques des abeilles et des fourmis sont-elles le résultat de la convention ? Non seulement la société est naturelle, mais la cilé même est naturelle. La société se fonde sur les sentiments, la cité sur les lois : or il n'y a pas d'ordre social sans commandement et sans lois; et nous avons déjà signalé ce double fait parmi les faits sociaux. Enfin et surtout, la cité, comme l'art, se montre à l'origine inséparable de la religion, qui est un des faits sociaux les plus caractérisés. Ainsi la cité a son origine dans la vocation sociale de l'homme; mais de plus elle contribue à faire l'homme : par les vertus militaires et patriotiques, par l'amour généreux des libertés publiques elle donne naissance à ce que l'on appelait dans l'antiquité le citoyen. Le citoyen a été quelquefois, dans les républiques anciennes, en guerre avec l'homme : l'amour de la patrie et de la liberté ont pu combattre quelquefois l'humanité. C'est la grandeur de la civilisation moderne d'avoir essayé de réconcilier l'un avec l'autre. Mais si la cité a pu amoindrir et blesser quelquefois les sentiments tendres de la nature humaine, elle a développé les sentiments mâles, sublimes, désintéressés. Corneille a eu au plus haut degré le sentiment de ce sublime: il l'a idéalisé; mais cet idéal avait son fondement dans la réalité.
27^. L'art. — Sans doute fart a son origine psychologique dans les facultés individuelles de l'homme : c'est l'imagination et le sentiment du beau qui en sont la source et i'ahment. Mais l'art constitué, le grand art, considéré historiquement, se confond dans ses origines avec celles de la religion. Ce sont les grands temples faits pour les dieux qui ont été l'origine de l'architecture : ce sont les statues des dieux qui ont été l'origine de la sculpture : les chants sacrés ont servi de point de départ à la musique et à la poésie ; les rites religieux ont conduit à la danse. Avec la religion, la cité a été encore une des causes de la naissance de l'art. Les chants guerriers el les danses militaires, les palais destinés aux peuples et aux rois, les statues des grands hommes, voilà avec la reUgion les premières formes de l'art. Dans les sociétés les plus anciennes l'art n'était pas un amuse» ment, une récréation; il n'était pas davantage le culte du beau pour le beau: il était une œuvre sociale, essentiellement liée à la cité et à la religion. Signalons encore, comme signes Je l'origine sociale de l'art, l'empire de» traditions parmi les artistes, les règles sacrées, conlondues presque avec celles de la murale
etc. Platon, dans ses dialogues de la République et des Lois, a souvent insisté sur ce point de vue.
273. La science. — Il semble au premier abord que la science soit un fait plus individuel que l'art, car elle naît du libre examen, et elle ne peut être apprise et comprise que par l'intelligence individuelle. Là, l'imitation, là iiadition n'est presque rien: il faut que chacun paie pour soi-même. Gela est vrai. Mais n'oublions pas, d'un autre côté, que la science, à mesure qu'elle se développe, tend à passer de l'état subjectif à l'état objectif, de la découverte individuelle à une sorte de consolidation impersonnelle où toute trace de l'inventeur a disparu. Dans l'art toute grande œuvre reste individuelle: dans la science il y a très peu de découvertes qui restent avec le nom de leur inventeur. Qui a découvert la 60" proposition d'Euclide? A qui doit-on la théorie des racines carrées? Même lorsqu'on sait l'histoire de la science, on en fait abstraction dans l'enseignement de la science ellemême. Ainsi, lorsque nous apprenons une science, nous nous assimilons la pensée impersonnelle et objective de toute l'humanité qui nous a précédés. Nous repensons à notre tour ce qu'ont pensé les hommes avant nous.
274. Autres faits. — A tous les faits précédents, qui sont propres à l'espèce humaine, on peut ajouter : les langues, qui sont, nous disent les philologues, des organismes vivants, se développant d'après des lois propres sans que les individus en aient conscience; — les moeurs et les coutumes, qui sont les habitudes des races et des peuples; — les religions, qui à l'origine sont le principe de la famille et de la cité ; — l'histoire, qui unit les générations les unes aux autres ; — le progrès, qui correspond dans l'ordre social à ce que la perfectibilité est dans l'individu, etc.
Tous ces faits pourraient fournir la matière d'une science nouvelle, ou psychologie sociale, qui serait le complément ou rachèvement de la psychologie subjective et individuelle. Nous avons dû nous borner à en esquisser les lignes générales et à en montrer la place et l'importance dans la science de la nature humaine.