‹ Traité élémentaire de philosopheChapitre 98 sur 313 · I APPORTS DU PHYSIQUE ET DU MORAL · texte numérisé non relu

I APPORTS DU PHYSIQUE ET DU MORAL

veau, comme îa sensation l'est à l'ébranlement des nerfs. Sans doute, dans la sensation elle-même l'impression pénètre jusqu'au cerveau; mais la sensation correspond au coup actuel porté par l'objet jusqu'au cerveau, et l'imagination à la répétition de ce même ébranlement du cerveau, produit par une cause interne, en dehors de tout objet.

Bossuet résume ainsi les rapports de l'imagination et du cerveau :

Toutes les fois que les endroits du cerveau où les marques des objets restent imprimées sont agités par quelque cause que ce soit, les objets doivent revenir à l'esprit : ce qui nous cause en veillant tant de diiTérentes pensées qui n'ont pas de suite, et en dormant tant de vaines imaginations que nous prenons pour des réalités.

Et parce que le cerveau, composé de tant de parties si délicates, et plein d'esprits si vifs et si prompts, est dans un mouvement continuel, et que d'ailleurs il est agité à secousses inégales et irrégulières, il arrive de là que notre esprit est plein de pensées vagues, si nous ne le retenons et ne le flxons par l'attention. (Ibid., III. X.)

Bossuet, dans celte page, admet l'hypothèse cartésienne des esprits animaux^, c'est-à-dire de certaines vapeurs qui se forment du sang par la chaleur du cœur, et qui, montant au cerveau, en remplissent les fibres et circulent à travers tout le système nerveux. Ce système est aujourd'hui abandonné, et l'on admet plutôt l'hypothèse d'un mouvement vibratoire des cellules nerveuses, c'est-à-dire des derniers éléments microscopiques du système nerveux; mais quelque hypothèse qu'on puisse faire sur la cause mécanique qui agit dans le cerveau, c'est toujours d'une manière analogue qu'on se représente les fonctions cérébrales qui correspondent à l'imagination. Un physiologiste moderne, le docteur Luys, a proposé d'appeler phosphorescence cette pro priété que possèdent les éléments nerveux de persister pendant un temps plus ou moins long dans l'état vibratoire où ils ont été mis par l'action des incitations extérieures, de même que nous voyons les substances phosphorescentes illuminées par les rayons solaires continuer à rester brillantes quand la source de lumière a disparu. C'est ainsi que M. Niepce de Saint-Victor a démontré que les vibrations lumineuses peuvent être emmagasinées sur une ipuillfc ue papier et persister à l'état de vibrations silencieuses pendant un temps plus ou moins long, prêtes à reparaître à l'appel. Il en serait de môme pour les éléments nerveux. Eux aussi seraient doués d'une sorte de phosphorescence organique qui les rendrait capables de vibrer et d'emmagasiner les impres-

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gions extérieures, et de les faire revivre à dislance sous rempire d'une excitation purement interne *.

3° Mémoire. — Si l'imagination dépend de l'état cérébral, il est évident que la mémoire en dépend aussi ; c'est même un fait des plus familiers et des plus communs.

Tout le monde sait que certaines maladies (fièvre typhoïde, affections cérébrales) ont pour effet d'affaiblir, ou de suspendre, ou de détruire la mémoire, ou même, ce qui est plus étrange encore, de frapper sur telle ou telle partie de la mémoire. Nous avons signalé plus haut (140) les phénomènes de ce genre les plus saillants.

4° Sensibilité et mouvements. — Nous avons distingué dans l'âme deux modes d'action : l'un passif, l'autre actif; l'un par lequel nous recevons du dehors les impressions; l'autre par lequel nous agissons sur le dehors par l'activité. Cette distinction correspond en physiologie à la distinction capitale de deux espèces de nerfs : les nerfs du sentiment et les nerfs du mouvement. En effet, il arrive souvent que la paralysie du mouvement peut se rencontrer dans une région plus ou moins étendue du corps, dans une moitié latérale, par exemple, et que cependant la sensibilité demeure intacte dans la même région; on observe aussi que la sensibilité peut être abolie dans une partie,, tandis que les mouvements y sont encore plus ou moins libres. On à été amené par là à chercher un siège distinct dans le système nerveux pour l'une et l'autre de ces fonctions. Deux physiologistes célèbres, Ch. Bell et Magendie', ont contribué à établir ce résultat important : c'est que la sensibilité a son siège dans les racines postérieures des nerfs rachidiens (de la moelle) et le mouvement dans les racines antérieures de ces mêmes nerfs.

5° Passions. — Pendant très longtemps on a cru que les passions avaient leur siège dans les viscères. Platon (Timée) plaçait sa troisième âme dans les intestins. Bichat a donné à cette opinion 'autorité de son génie. Il soutenait que a le cerveau n'est jamais affecté dans les passions, et que les organes de la vie interne ou organique en sont le siège unique ». {De la vie et de la mort, part. ï, art. vi, § 2.)

C'est ce qu'il essaie d'établir en montrant les effets produits par les passions sur les fonctions de la vie organique. Mais ces

1. Le cerveau, par le D' Luys, liv. II, ch. i. Vulpian [Leçons sur la physiologie du tyititHt B. Pour rtiistoire d« cette question, voy. nerveux; leion VI. p. 105).

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faits se rattachent plutôt à l'influence du moral sur le physique que du physique sur le moral : nous les retrouverons phis loin. Gonlenlons-nous de signaler ici ceux qui témoignent de l'influence du physique sur la proihiction des passions. Ainsi om remarque, dit Bichat, que l'individu dont l'appareil pulmonaire est très prononcé et dont le système circulatoire jouit de beaucoup d'énergie, en un mot, que le tempérament sanguin a dans les passions une impétuosité qui le dispose à la colère; le tempérament bilieux prédisposerait à l'envie et à la haine; le tempérament lymphatique, à la paresse, à la mollesse, etc. De môme pour les ûges, pour les climats, etc. Enfin, dans l'état de maladie, les alîcclions du foie, de l'estomac, de la rate, des intestins, du cœur déterminent également une foule de passions diverses.

Malgré ces faits, qui prouveraient, suivant Bichat, soit l'influence des passions sur les viscères, soit l'influence des viscères sur les passions, on est généralement d'accord aujourd'hui pour admettre que le véritable siège des passions n'est pas dans les organes viscéraux, mais dans le cerveau lui-même *, aussi bien que les fonctions intellectuelles. Les relations qui s'établissent chez certaines personnes entre tel état des viscères et telle passion sont, suivant Mullcr, des relations purement individuelles, qui tiennent à la débilité particulière de l'organe afl'ecté. Ce qui donne à penser que le cerveau est le seul vrai siège des passions, c'est que dans l'aliénation mentale les passions et les sentiments sont profondément altérés. Sous l'empire d'une affection cérébrale on deviendra indifférent à l'objet de ses plus chères affections.

Chez riiomme bien portant, dit-il, les effets des passions se propagent en rayonnant du cerveau à la moelle épinière, et de celle-ci au système nerveux, tant de la vie animale que de la vie organique. Tout ce qui arrive de spécial est. purement individuel : là où les uns pâlissent, les autres rougissent 2.

De tous nos organes il y en a un que l'usage de toutes les langues, que la poésie, et on peut dire même une expérience familière, a lié à l'idée des passions : c'est le cœur. Claude Bernard, dans une leçon, célèbre', a expliqué ce qu'il y a de fondé dans cette croyance universelle. Dans l'émotion, en effet, quoique la source primitive soit dans le cerveau, il se produit, par une action réflexe nerveuse qui part de ce centre, une légère

1. Bossuet déjà plaçait dans le cerveau ifi ni, xi). C'était du reate la doctrine de Des

Kège des passions : « De celte agitation du cartes.

cerveau et des pensées qui l'accompagnent 2. Muller, Physiologie, t. I, p. 767, 4.

Huaeat les passion». * (Conn. <U Dieu. ch. S. Claude Bernard, Ja Science expérimentale^

inlerruplion dans le mouvement du cœur, puis une secousse qui donne plus de rapidité à la circulation et qui rend au cerveau l'action que le cœur en a reçue. Telle est la part du cœur dans la passion et dans l'émotion : « Le cœur n'est pas plus le siège de nos sentiments que la main n'est le siège de notre volonté. Mais le cœur est un instrument qui concourt à l'expression de nos sentiments comme la main concourt à l'expression de notre

volonté. y>

Q° Intelligence. — knsloie disait que l'intelligence, le Nov; «oi»- T.XÔÇ, était une faculté impassible, sans matière, àniOv;, S^'u^oç, et Bossuet, soutenante même doctrine, disait que l'intelligence considérée en elle-même « n'est attachée à aucun organe », mais il accordait « qu'elle dépend du corps par accident ».

En effet, si l'intellitience est essentiellement distincte du corps (comme nous l'avons vu), il faut reconnaître qu'en elle-même et par nature elle ne dépend pas des organes : la pensée ne peut pas dépendre de l'étendue. Cependant il est très certain qu'en fait l'intelligence est liée à l'état des organes : seulement cela ne tient pas à ce qu'elle est en elle-même, mais à ce qu'elle est en nous. En effet, dit Bo-suet, « on n'entend pas sans imaginer, ni sans avoir senti i. L'intelligence, par les lois de notre constitution intellectuelle, est liée à l'imagination et à la sensibilité ; or l'imagination et la sensibilité sont liées à des conditions organiques : c'est ainsi, et seulement d'une manière indirecte et médiate, que l'intelligence arrive à dépendre des

organes.

Voici les faits qui établissent le rapport de la pensée et des

hémisphères cérébraux :

a. Sans cei-veau, point de manifestation intellectuelle : on \oil, il est vrai, dans des organismes inférieurs (par exemple les polypes) des phénomènes qui ressemblent singulièrement à des combinaisons intellectuelles et qui ne sont liés ni à un cerveau, ni même à un système nerveux; mais ces faits sont-ils bien diflérents des phénomènes semblables que manifestent, les plantes, et y a-t-il Là autre chose qu'un instinct inconscient, automatique? I^ous n'en savons rien. Mais, en tout cas, dans les animaux supérieurs et dans l'homme on n'a jamais vu aucune trace d'intelligence sans cerveau.

b. Au-dessous d'une certaine limite de masse cérébrale l'intelligence devient impossible. L'idiotisme est causé par l'hydrocéphalie; le crélinisme par un arrêt de développement du cerveau.

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