CHAPITRE III. CIRCULATION
consiste à injecter dans le sang un liquide qui n’ait point d’action nuisible sur l’animal, et qui, circulant avec le sang, puisse être recherché sur un point du système circulatoire. Le liquide employé est le ferrocyanure de potassium, dont les moindres traces peuvent être révélées par un sel de fer.
M. Hering ouvre une veine jugulaire, puis il y introduit et y fixe une canule à robinet, surmontée d’un petit entonnoir, dans lequel il verse environ 30 grammes d’eau contenant en dissolution 4 grammes de ferrocyanure. La solution de ferrocyanure descend par son propre poids dans la veine, dans l’espace de 2 à 5 secondes, après quoi l’opérateur ferme le robinet. Aussitôt que la solution entre dans la veine, un aide, placé du côté opposé de l’animal, reçoit dans des verres, qu’il change de 5 secondes en 5 secondes, le sang qui coule par la veine jugulaire du côté opposé, préalablement ouverte. Le sangest ainsi reçu dans dix ou douze verres d’épreuve, et l’expérience dure par conséquent de 50 à 60 secondes. Les verres contiennent chacun de 13 à 40 grammes de sang. Ils sont numérotés, puis abandonnés à eux-mêmes pendant vingt-quatre heures. Au bout de ce temps, la coagulation du sang est achevée. On prend alors successivement dans chaque verre quelques gouttes de sérum, et on les essaye sur une feuille de papier blanc, à l’aide d’un sel de fer qui décèle la présence du ferro-cyanure, là où il existe, par la formation de bleu de Prusse.
M. Hering a ainsi établi (en 1827, en 1833 et en 1854) que le sang met de 25 à 30 secondes à parcourir le cercle entier de la circulation, c’est-à-dire à passer d’une veine jugulaire dans le cœur droit, du cœur droit dans les poumons, des poumons dans le cœur gauche, du cœur gauche dans les organes, et des capillaires des organes dans la veine jugulaire (ou dans celle du côté opposé, ce qui est la même chose).
On a objecté aux expériences de M. Hering que l’écoulement du sang par un vaisseau ouvert pouvait avoir contribué à accélérer le cours du sang chez les animaux en expérience. Mais, dans des recherches plus récentes, M. Hering a démontré qu’en ouvrant la veine jugulaire du côté opposé à l’injection, 25 secondes seulement après l’injection, le ferrocyanure apparaissait ou dans le premier jet de liquide, ou dans les 5 secondes suivantes. L’influence qu’exerce sur le cours du sang une ouverture de vaisseau est donc sensiblement nulle.
Le procédé mis en usage par M. Vierordt pour mesurer la vitesse d’une révolution sanguine est tout à fait analogue à celui de M. Hering. M. Vierordt a ajouté à ce procédé quelques perfectionnements : ainsi, par exemple, le vaisseau qui doit fournir le sang d’épreuve est pourvu par avance d’un tube de petit calibre qu’on débouche au moment opportun, et le sang s’écoule, d’une manière continue, dans un grand nombre de petits entonnoirs fixés autour d’un disque qui exécute un mouvement de rotation circulaire uniforme. Chaque entonnoir vient ainsi se présenter tour à tour (toutes les demi-secondes) au tube d’écoulement, et le temps se trouve très-exactement mesuré 1.
Les résultats de M. Vierordt sur les chevaux sont tout à fait semblables à ceux de M. Hering. La révolution sanguine a été en moyenne de 28 secondes. Sur le chien et la chèvre, la durée d’une révolution sanguine est un peu plus courte; elle est pour le premier de 15 secondes, et pour la seconde de 13 secondes. Sur le lapin, animal de petit volume, la durée est plus courte encore; elle est d’environ 10 secondes.
i M. Vierordt a opéré sur des chevaux, des chiens, des chèvres, des lapins.
Chez l’homme, la durée d’une révolution circulatoire est probablement intermédiaire à ce qu’elle est chez le cheval et le chien. M. Yierordt évalue approximativement cette durée à 23 secondes L
Les pertes moyennes de sang (4 kilogrammes chez le cheval) ne modifient point la vitesse du sang. Les pertes de sang très-abondantes accélèrent cette vitesse. Il faut ajouter que, dans ce cas, le pouls s’élève rapidement. Ainsi, M. Hering retire brusquement 8 et 12 kilogrammes de sang à des chevaux; aussitôt le pouls s’élève de 40 à 80 pulsations, et le sang parcourt le cercle circulatoire en 20 ou en 1 5 secondes.
A elle seule, l’élévation du pouls ne change pas sensiblement la vitesse moyenne du cours du sang. M. Hering a trouvé, chez un grand nombre de chevaux atteints de maladies aiguës avec fièvre, qu’ri fallait toujours de 23 à 30 secondes pour une révolution sanguine complète.
Enfin, M. Hering a trouvé que la fréquence des mouvements respiratoires ne modifie pas la vitesse générale du sang. Chez des chevaux qui respiraient 60 ou 70 fois par minute, il fallait 1/2 minute au sang pour accomplir sa révolution, tout comme chez des chevaux qui ne faisaient que 6 ou 7 respirations dans le même temps. L’influence qu’exerce l’inspiration sur le cours du sang tend donc à régulariser le cours de ce liquide ; mais elle ne modifie pas d’une manière appréciable la vitesse générale du sang dans l’ensemble du système.
Ainsi, on peut établir qu’il faut en moyenne 1/2 minute chez le cheval pour que le sang exécute une révolution complète; et, en outre, les causes qui peuvent modifier le cours du sang dans l’ensemble général du système sanguin sont très-peu nombreuses et n’agissent que dans des limites restreintes.
Il ne faudrait pas conclure de ce que nous venons de dire sur la vitesse moyenne de la circulation qu’une molécule de sang engagée dans l’aorte et une molécule de sang engagée au même niveau dans l’artère coronaire du cœur emploieront le même temps pour revenir par les veines à l’oreillette droite. Il est évident que la dernière, ayant à parcourir un cercle de peu d’étendue, reviendra à l’oreillette droite avant celle qui se dirigera à la plante du pied, par exemple. Cette inégalité dans le temps que mettront ces deux molécules à revenir vers le cœur ne prouve pas que la vitesse du cours du sang soit différente dans le premier cercle et dans le second. Il est clair, en effet, que, de deux corps animés d'une égale vitesse, celui qui n’aura à parcourir qu’un espace de 1 mètre mettra quatre fois moins de temps pour arriver au terme de sa course que celui qui aura à parcourir un espace de 4 mètres.
Ce que nous disons ici pour les vaisseaux coronaires du cœur et pour les vaisseaux du membre inférieur, on peut l’appliquer à tous les départements du système circulatoire. Ainsi, par exemple, une molécule de sang traverse plus promptement le cercle delà petite circulation que celui de la grande. Pour déterminer rigoureusement le temps qu’il faudrait à une molécule sanguine pour partir du cœur, traverser un organe déterminé et revenir à son point de départ, il faudrait connaître la longueur absolue du chemin parcouru, ce qui est tout à fait impossible, attendu les courbures des artères, la richesse ou la pauvreté du réseau capillaire, etc. Tout ce qu’on peut conclure de là, c’est qu’il y a une certaine diversité dans la circulation des divers organes.
1 En 23 secondes le cœur bat 27 fois (en supposant 72 pulsations par minute); donc, quand le cœur a battu 27 fois, le sang a parcouru une révolution circulatoire entière (Voy. § 108).