CHAPITRE III. CIRCULATION
pratiqué l’injection dans de justes limites, on constate qu’au bout de huit ou dix heures une grande partie du liquide injecté a disparu des vaisseaux l. Après deux ou trois jours la masse sanguine a repris son volume normal.
Il y a donc une différence marquée entre la nocuité et l’innocuité relative de la transfusion, suivant que l’opération est pratiquée à l’aide du sang pris sur une espèce différente ou sur la même espèce.
Cette différence dans la nocuité ou l’innocuité de la transfusion tient très vraisemblablement à la différence de forme et de volume des globules du sang dans les diverses classes et dans les diverses espèces animales. Le diamètre des capillaires est subordonné au volume des globules du sang dans les diverses espèces; il y a, entre les dimensions des canaux et celles des éléments figurés du sang qui circulent dans leur intérieur, une harmonie qui ne peut être détruite sans qu’il survienne plus ou moins promptement un arrêt de circulation. Les expériences de M. Albertoni donnent à cette interprétation un grand caractère de vraisemblance; elles prouvent, en effet, que lorsqu’on injecte dans les vaisseaux d’un animal vivant, non plus le sang dans la totalité de ses éléments, mais seulement le sérum du sang, c’est-à-dire le sang débarrassé de ses éléments figurés, ce sérum peut être emprunté indifféremment aux espèces animales les plus diverses.
De tout ceci, il résulte que le sang qu’on transfusera à l’homme sera toujours du sang humain. Ajoutons, que bien qu’on puisse, sans péril, introduire d’assez grandes quantités de sang dans les vaisseaux de l’homme, il n’est cependant pas nécessaire que la quantité de sang restituée au patient pour le rappeler à la vie, à la suite d’une hémorrhagie, représente la totalité du sang qu’il a perdu. S’il en était ainsi, on ne pourrait racheter une existence qu’aux dépens d’une autre, ou bien il faudrait pratiquer une foule de saignées, qui rendraient le procédé inapplicable. Une hémorrhagie n’est mortelle qu’ autant que la quantité de sang perdu dépasse une certaine limite; tant que l’hémorrhagie se maintient en deçà de cette limite, la quantité de sang contenue dans les vaisseaux, quoique très diminuée, suffit à entretenir la vie, et la masse du sang se reconstitue peu à peu quand la source de l’hémorrhagie est tarie. En injectant donc dans les vaisseaux d’un individu épuisé par une hémorrhagie une certaine proportion de sang, on le place dans les conditions où il se trouverait s’il n’avait pas perdu la proportion de sang qu’on vient de lui restituer. Le temps et une alimentation convenablement dirigée feront le reste.
11 est certain qu’une personne bien portante peut donner une certaine quantité de sang sans en souffrir; il est également certain qu’une autre peut échapper à la mort, grâce à une quantité modérée de sang. 11 suffit donc de prendre à l’un la quantité de sang suffisante à empêcher l’autre de mourir. L’expérience a montré que 200 ou 300 grammes de sang représentent généralement les proportions d’une transfusion suffisante.
L injection du sang doit être faite le plus tôt possible après qu'il a été extrait des vaisseaux. Du sang pris sur un animal vivant et injecté immédiatement dans les vaisseaux d’un animal de même espèce ne détermine généralement pas d’accident. S’il s’est écoulé quelques minutes, une minute et peut-être moins encore, la mort peut être la conséquence de l’opération. Le sang retiré de ses vaisseaux,
1 C’est la partie liquide du sang qui disparaît tout d’abord de l’appareil circulatoire ; ce qu’on peut constater par la numération des globules (V. § 145).
se coagule assez promptement (au bout de 5 à 10 minjutes en général, chez l’homme) ; mais, alors même que le sang ne s’est pas complètement pris en masse, la coagulation commence par un travail intérieur, qui n’est que le prélude de la solidification de la fibrine. Même invisibles à l’œil, les premiers filaments de fibrine solidifiée portés dans la masse du sang, peuvent entraîner, on le conçoit, dans la circulation, et notamment dans les capillaires du poumon, des embolies, c’est-à-dire des arrêts de circulation bientôt suivis d’asphyxie.
La promptitude despremiers phénomènes de la coagulation du sang, au contact des corps ambiants l, voilà le principal obstacle contre lequel il faut se prémunir, car c’est là le véritable danger de la transfusion. Afin que le sang conserve les propriétés du sang vivant, la transfusion doit donc être rapide. Le temps qui s’écoule entre le moment où le sang sort du vaisseau qui le donne et le moment où il entre dans le vaisseau qui le reçoit doit être aussi bref que possible. Supprimer ce temps ou l’abréger autant que faire se peut, tel est le but qu’il faut s’efforcer d’atteindre.
Afin de remplir cette indication, Lower, dans ses expériences sur les animaux se servait d’un tube terminé par deux canules dont l’une était fixée dans le bout cardiaque de l’artère carotide de l’animal qui fournissait le sang, et dont l’autre était fixée dans le bout cardiaque de la veine jugulaire de l’animal qui le recevait. Lorsque le sang transfusé était le sang veineux, l’une des canules était introduite et fixée (sur l’animal que fournissait le sang) dans le bout périphérique d’une grosse veine.
Sur l’homme, on hésite, et cela se conçoit, à pratiquer la transfusion à l’aide de ce procédé simple et expéditif2. Aussi, pendant longtemps a-t-on cherché à tourner la difficulté en supprimant l’élément spontanément coagulable du sang, c’est-à-dire la fibrine, en défibrinantXe, sang parle battage avant de l’introduire dans le vaisseau qui devait le recevoir. Mais bien que le sang ainsi battu et filtré (au travers d’une fine étoffe de mousseline) soit débarrassé de la fibrine coagulée, il n’est pas certain que quelques filaments imperceptibles à l’œil ne puissent traverser le filtre; il n’est pas démontré, non plus, que le temps nécessaire pour le battage, et que le battage lui-même (qui peut briser les globules) n’apportent pas au liquide injecté quelques modifications nuisibles. Aussi la transfusion à l’aide du sang défibriné, qui n’a jamais été qu’un pis-aller, est-elle aujourd’hui à peu près complètement abandonnée, et c’est à l’aide du sang contenant la totalité de ses éléments, c’est-à-dire à l’aide du sang normal que se fait actuellement la transfusion3.
En ce qui concerne la provenance du sang, il n’est pas nécessaire que ce sang soit artériel , et cela simplifie beaucoup l’opération de la transfusion. La transfusion opérée chez les animaux à l’aide du sang veineux, réussit aussi bien que
2 D'une part on n’ouvrira pas une artère sur un homme bien portant pour y prendre du sang ; d’une autre part l’application d’une ligature sur une veine importante peut n’être pas sans inconvénients.
3 La transfusion chez l’homme à l’aide du sang défibriné a été très-souvent pratiquée. M. Neudorfer, à lui seul, l’a pratiquée quatre-vingts fois. Les résultats n’ont pas été encourageants. Divers appareils pour ce mode de transfusion ont été proposés par MM. de Belina, Demme, Uterhart, Eulemburg, Landois, etc. Le sang une fois battu était introduit à la température de 38° centig. dans un cylindre de verre préalablement échauffé à la même température. Le vaisseau veineux était mis en rapport avec le cylindre à l'aide d’un tube de caoutchouc et d’une canule, et la pression sur la surface de la colonne sanguine était obtenue en augmentant la tension de la couche d’air emprisonnée dans le corps de pompe, à l'aide d’une poire en caoutchouc de Richardson.