CHAPITRE IV. RESPIRATION
M. Valentin n’est pas d’une constitution athlétique ; il ne pesait que 54 kilogrammes à l’époque de ses recherches. Des expériences du même genre, faites sur des individus plus robustes et plus pesants, ont fourni des résultats en rapport avec la force des sujets. On peut établir, en moyenne, que l’homme perd, en vingt-quatre heures, par ses poumons, une quantité d’eau comprise entre 400 et 500 grammes. 11 est remarquable que les chiffres auxquels Séguin est arrivé par une voie différente sont tout à fait concordants avec ceux-ci. Séguin, en défalquant la respiration pulmonaire des produits de la perspiration totale, faite, en un temps donné, par la peau et les poumons, évalue la dernière à 15 onces, c’est-à-dire à 488 grammes par vingt-quatre heures.
M. Dalton est arrivé, par le procédé signalé plus haut, à un résultat analogue. En mesurant le volume d’air expiré en un temps donné, en calculant la proportion de vapeur d’eau que ce volume de gaz pouvait contenir en le supposant saturé, et en tenant compte de l’état hygrométrique de l’atmosphère, il évalue la quantité d’eau exhalée par le poumon en vingt-quatre heures à 560 grammes.
Les expériences récentes de M. Gréhant sont tout à fait concordantes. L’air expiré était saturé, et à une température moyenne de 35°. A 17 mouvements respiratoires par minute, il y avait dans le même temps 0gr,38 de vapeur d’eau exhalée, c’est-à-dire 540 grammes en vingt-quatre heures.
Lorsque la température extérieure est très basse, la température de l’air expiré s’abaissant un peu, et par conséquent aussi son point de saturation, il en résulte que la quantité d’eau rendue par le poumon diminue. M. Valentin a constaté directement le fait par expérience. Il a aussi trouvé que le nombre des inspirations et des expirations, qui a une certaine influence sur la quantité d’acide carbonique exhalé, n’en a presque aucune sur celle de la vapeur d’eau expirée en un temps donné. Pour 4, ou pour 40 respirations par minute, les résultats ont été sensiblement les mêmes. Dans les respirations précipitées, en effet, l’air s’échauffe moins dans les poumons; le point de saturation s’élève moins : chaque mouvement précipité d’expiration entraîne moins d’eau ; de sorte qu’en définitive la moyenne reste à peu près la même pour un même espace de temps.
La vapeur d’eau qui s’exhale à la surface du poumon, et que l’air expiré entraîne incessamment, enlève donc, en moyenne, au corps environ un demikilogramme d’eau par vingt-quatre heures. Mais, si nous songeons combien l’état hygrométrique de l’atmosphère est variable; si nous réfléchissons que l’air atmosphérique est quelquefois saturé, et que, dans ce dernier cas, l’air expiré ne se charge que de la quantité de vapeur d’eau correspondante à son élévation de température pendant son passage dans les poumons, il est aisé de se convaincre que l’évaporation pulmonaire estsoumise à des fluctuations nombreuses, et que les conditions météorologiques ont sur l’économie une influence énorme. Quand l’air extérieur est saturé, et qu’il possède une température égale ou supérieure à -f- 37° (centigr.), la fonction d’exhalation du poumon peut même être complètement suspendue, et transportée à la peau et dans le système urinaire.
L’eau entraînée, à chaque expiration, par le courant d’air qui traverse les ramifications humides des bronches, provient du sang, comme l’eau de toutes les sécrétions, comme l’eau de tous les liquides de l’économie. L’air s’en charge en passant à la surfacede la muqueuse pulmonaire, etelle y est sans cesse remplacée.
Nous avons vu précédemment (Yoy. §§ 136 et 139) que la proportion d’oxygène absorbé l’emportait sur la proportion d’acide carbonique exhalé. L’excès d’oxygène introduit dans l’organisme est évidemment destiné, en partie au moins, à brûler l’hydrogène des éléments organiques combustibles, et à former de l’eau. Mais il serait tout à fait inexact de regarder l’eau qui s’échappe par le poumon comme le produit de cette combustion en particulier. Il entre dans l’économie avec les boissons, et même avec les aliments solides 1, une grande quantité d’eau; cette eau s’échappe par des voies nombreuses,, et aussi bien par les poumons que par la peau, par les reins, et d’autres glandes encore. Il est d’ailleurs impossible de distinguer l’eau de combustion engendrée parles réactions chimiques dont l’oxygène absorbé dans la respiration est l’agent, de l’eau universellement répandue dans l’économie et qui vient toute formée de l’extérieur; cette eau, mélangée avec celle de tous les liquides et de tous les tissus de l’organisme, s’échappe par des voies d’élimination diverses. Ajoutons que la quantité d’eau qui correspondrait aux combinaisons hydrogénées de l’oxygène absorbé dans la respiration est loin de correspondre à celle qui est éliminée dans les vingt-quatre heures, par le poumon, et elle n’en formerait qu’une minime partie.
De quelques autres principes éliminés avec l’air expiré. — Les gaz de
l’expiration contiennent une très petite proportion de matière organique. Cette matière (analogue à celle que la vapeur d’eau qui s’élève d’un sol humide, couvert de débris organiques, entraîne avec elle, sous le nom de miasmes ) s’échappe avec la vapeur aqueuse de l’expiration. La matière organique dont nous parlons donne à l’air expiré une odeur particulière, odeur qui devient assez désagréable lorsque les produits de l’expiration sont recueillis et abandonnés pendant quelque temps dans un réservoir fermé. Cette matière contribue, avec les substances organiques contenues dans les produits de la transpiration cutanée, à vicier l’air dans les espaces clos habités par l’homme, et entraîne, au même titre que les autres altérations de l’air, la nécessité d’une ventilation convenable. Il est probable, d’ailleurs, que, dans un certain nombre de maladies contagieuses ou infectieuses, cette matière suspendue dans l’air expiré constitue l’une des voies de transmission du mal.
Cette matière colore en jaune l’acide sulfurique au travers duquel l’homme expire pendant longtemps. C’est elle également qui colore en rose une solution concentrée de nitrate d’argent, dans les mêmes conditions.
Lorsque certains liquides ou principes volatils sont introduits dans le sang, par absorption ou autrement, le sang qui passe dans les poumons laisse échapper, avec la vapeur d’eau dont se charge l’air, une partie de ces principes. Cette élimination a lieu tant que les substances ne sont pas modifiées ou transformées par le travail de la nutrition. Lorsqu’on a pris de l’alcool, l’air expiré contient pendant assez longtemps des vapeurs d’alcool reconnaissables à leur odeur. Le principe volatil et odorant de l’ail s’échappe aussi en partie par la voie pulmonaire. Il en est de même pour l’éther, le chloroforme, le camphre,
1 La plupart des aliments solides : viandes, pain, pommes de terre, légumes de toute espèce, renferment une grande quantité d’eau. Lorsqu’on les dessèche, ils perdent en effet plus de la moitié, et souvent les trois quarts de leur poids, en eau qui se vaporise.