CHAPITRE V. CHALEUR ANIMALE
d’autres points, mais seulement sur des points voisins. Si par exemple, ayant placé un thermomètre dans la bouche, on applique extérieurement sur la joue et du même côté un morceau de glace, la température baisse dans la bouche. De la glace maintenue dans la paume de la main fait baisser légèrement la température du dos de la main ; de l’eau glacée introduite dans l’estomac abaisse légèrement la température de la région épigastrique, etc. Dans ces diverses expériences la température du rectum et de l’aisselle n’est en rien modifiée.
Si l’on conçoit comment l’homme peut résister aux abaissements de température, il paraît plus difficile d’expliquer comment sa température reste sensiblement constante dans une atmosphère dont la température est supérieure à la sienne. Dans ce dernier cas, en effet, deux causes devraient puissamment concourir à accumuler en lui de la chaleur et à élever sa température. D’une part, l’air extérieur tend à lui communiquer de la chaleur par contact et par rayonnement, et, d’autre part, l'homme produit incessamment en lui de la chaleur par les combustions intérieures. Aussi, les physiologistes ont-ils pensé pendant longtemps que l’homme et les animaux à sang chaud étaient incapables de vivre dans une atmosphère dont la température est plus élevée que la leur. Mais il est évident qu’il y a des climats où la température s’élève souvent au-dessus de +37°, et les expériences ont montré que les animaux et l’homme lui-même peuvent supporter (pendant quelque temps du moins) des températures artificielles beaucoup plus élevées.
Franklin a le premier donné une explication satisfaisante de ce phénomène. Lorsque la température ambiante s'élève au même degré ou à un degré supérieur à celui du corps, les pertes par contact et par rayonnement ne peuvent plus enlever de la chaleur au corps, et il ne peut plus perdre que par l’évaporation cutanée et pulmonaire. Mais celte évaporation elle-même n’est plus suffisante : les glandes sudoripares entrent en jeu, et le corps se couvre d’une sueur liquide. Le refroidissement produit par l’évaporation prend alors de grandes proportions l.
Les expériences entreprises par MM. Delaroche et Berger viennent à l’appui de cette doctrine : elles démontrent que le froid produit par 1 évaporation de la sueur suffit pour expliquer le maintien de la température de l’animal. En effet, si l’on introduit dans une étuve sèche, chauffée à +30°, des grenouilles, des alcarazas et des éponges mouillées, au bout de dix minutes à un quart d’heure, les éponges, les alcarazas et les grenouilles ont sensiblement la même température : cette température est de 15 degrés inférieure à celle de l’étuve. L’évaporation qui se fait à la surface de l’éponge et à la surface de l’alcarazas leur enlève donc plus de chaleur que la tendance à l’équilibre de température avec le milieu ne leur en communique. Dans l’expérience dont nous parlons, il est remarquable que la température des grenouilles, après s’être élevée, comme celle des éponges et des alcarazas, à 37°, est restée stationnaire en ce point. La grenouille est recouverte d’une peau humide, et l’évaporation qui se fait à la surface du corps a agi sur elle comme sur les éponges dont nous parlons 2.
1 L’eau absorbe une quantité considérable de chaleur pour passer de l’état liquide à l’état gazeux. Un gramme d’eau, déjà échauffée à 100 degrés, absorbe, pour se vaporiser, une quantité de chaleur égale à celle qui serait nécessaire pour élever d’un degré 540 grammes d’eau.
2 L’expérience dont il est question ne peut être faite que dans une étuve sèche. Lorsqu’on
Dans les grandes élévations de la température extérieure, les animaux à sang chaud doivent donc dissiper, par l’évaporation de la sueur, une grande partie de la chaleur accumulée en eux.
Ceci nous explique comment des animaux, comment l’homme lui-même, ont pu supporter, pendant quelques minutes, des températures extrêmement élevées. M. Blagden a vu un homme rester 7 minutes dans une étuve sèche à -f- 93° ; M. Berger en a vu un autre rester à peu près le même espace de temps dans une étuve sèche à -j- 107° et -f- 109° ; M. Tillet a vu une jeune fille rester pendant dix minutes exposée à une température sèche de -j- 140°.
Le pouvoir de résister aux élévations de température extérieuren’este/^cace et durable , du reste, qu’autant que ces élévations se maintiennent dans des limites analogues à celles que nous présentent les climats. Dans les expériences dont nous venons de parler, les pertes par évaporation de la sueur ne s’opposent qu’incomplètement à l’accroissement de la température animale : celle-ci se manifeste sur les individus qui sortent des étuves par des élévations de quelques degrés au-dessus de la température normale, et l’expérience ne pourrait se prolonger même pendant un temps relativement court sans compromettre bientôt la vie (voy. § 168).
Le pouvoir qu’ont les animaux de résister temporairement aux élévations de température diminue singulièrement avec la présence de la vapeur d’eau dans le milieu échauffé. Lorsque l’étuve dans laquelle se place l’homme est saturée de vapeur d’eau, il y peut à peine rester quelques instants dans des températures même très inférieures à celles que nous venons de signaler, et sa température propre monte rapidement jusqu’à ses limites extrêmes. Lorsque l’espace est saturé, en effet, la source de refroidissement due à l’évaporation de l’eau à la surface cutanée est supprimée.
L’influence exercée sur la température animale par l’état hygrométrique de l’air a été bien mise en évidence par M. Delaroche. Si on place un animal dans une étuve saturée de vapeur et à une température même un peu inférieure à celle de l’animal, la température de celui-ci s’élève assez rapidement. Ainsi, un animal dont la température était -f- 40° est introduit dans une boîte contenant de l’air saturé à -f- 38°. Au bout de 40 minutes, on retire l’animal ; sa température a monté à-j-42°,4. Ainsi, quoique la température ambiante fût inférieure à la sienne, la température de l’animal s’est élevée de 2 degrés et demi ; il a, en effet, continué à produire de la chaleur, tandis qu’une des voies de refroidissement (le refroidissement par évaporation) était complètement supprimée.
Nous avons vu (§ 163) que la température des diverses parties n’est pas la même. Cette inégalité dans la répartition de la température est la conséquence de la variabilité des sources de chaleur et des sources de refroidissement. Tandis que les combustions se font dans la profondeur des organes et des tissus, la tendance à l’équilibre de température, ou, en d’autres termes, la perte de chaleur, a lieu à la périphérie. Les membres, dont l’épaisseur est moindre que celle du tronc, sont plus exposés qu’il ne l’est lui-même aux déperditions de chaleur; de là leur température moindre (et d’autant moindre qu’on descend de leurs racines à leurs extrémités). Les combustions s’accomplissant dans la trame de tous les tissus, il n’y a point, nous l’avons dit, de centre unique où se forme
place une grenouille dans une étuve saturée ou dans un bain d’eau échauffée à + 50° et môme à une température bien moins élevée, la grenouille succombe rapidement (voyez § 168).