CHAPITRE Y I. SÉCRÉTIONS
Des nombreuses expériences faites sur le système nerveux périphérique on peut tirer la conclusion que les nerfs exercent sur les sécrétions une action indirecte par l’intermédiaire des filets nerveux qui vont se répandre sur la tunique musculaire des petits vaisseaux qui circulent dans les glandes. Le système nerveux agit donc sur les sécrétions par l’intermédiaire du système vasculaire, en modifiant l’irrigation sanguine; ou, en d’autres termes, par action vaso-motrice.
Rien ne prouve qu’il y ait dans le système nerveux des nerfs portant aux organes sécréteurs une influence spéciale et directe, qui s’exercerait, comme quelques uns le pensent, sur les éléments épithéliaux des culs-de-sacs glandulaires. Rien ne prouve, en d’autres termes, qu’il y ait des nerfs de sécrétion , non plus d’ailleurs que des nerfs de nutrition , nerfs auxquels on a quelquefois donné le nom de nerfs trophiques. C’est un point sur lequel nous reviendrons, et nous placerons alors sous les yeux du lecteur tous les éléments de la discussion (voy. liv. II., chap. vin).
Nous nous bornerons pour le moment à exposer brièvement les résultats obtenus en ce qui concerne les glandes sur lesquelles les efforts des expérimentateurs se sont à peu près exclusivement concentrés; je veux parler des glandes salivaires sous-maxillaires, glandes d’un accès facile, et d’autant plus intéressantes au point de vue qui nous occupe, qu’elles reçoivent un grand nombre de filets nerveux provenant de sources diverses. Les glandes sousmaxillaires reçoivent en effet des filets nerveux : 1° du nerf lingual, division du maxillaire inférieur branche de la 5° paire ; 2° du nerf nommé corde du tympan, branche de la 7e paire ; 3° des filets du nerf grand sympathique.
Quand on excite convenablement le nerf lingual on détermine dans la glande un travail sécrétoire qui se traduit par l’écoulement de la salive. Le nerf lingual agit non pas dans le sens centrifuge c’est-à-dire du point excité vers la glande, mais dans le sens centripète, par l’intermédiaire du système nerveux central, et à l’aide de l’action réfléchie ou centrifuge de la corde du tympan. Ce qui le prouve, c’est que quand le nerf lingual est coupé, l’excitation du bout périphérique de ce nerf est sans effet, tandis que l’excitation du bout central entraîne les mêmes conséquences que l’excitation du nerf lingual intact. L’excitation du nerf lingual produit sur la sécrétion le même effet que l’excitation de la muqueuse de la bouche ou de la langue (à l’aide du vinaigre, par exemple). L’excitation du nerf, ou l’excitation de la membrane muqueuse, déterminent donc des courants nerveux qui cheminent dans le même sens et entraînent les mêmes résultats c’est-à-dire la sécrétion.
Quand on excite convenablement la corde du tympan on détermine également dans la glande un travail de sécrétion qui se traduit par l’écoulement d’une salive liquide et abondante. La corde du tympan agit dans le sens centrifuge et non dans le sens centripète, car quand on coupe le nerf, l’excitation du bout périphérique entraîne les mêmes effets que l’excitation du nerf intact, tandis que l’excitation du bout central est sans effet.
Quand on excite les filets sympathiques que la glande sous-maxillaire reçoit par l’intermédiaire de l’artère faciale on produit du côté de la glande sousmaxillaire un effet qu’on peut considérer comme l’opposé de celui qu’on obtient par l’excitation de la corde du tympan. La sécrétion est à peu près suspendue et il ne s’écoule, quand l’expérience est suffisamment prolongée, que quelques
gouttes d’un liquide visqueux. Si, d’une autre part, on coupe tous les filets sympathiques qui se rendent à la glande, on constate que celle-ci devient rouge par dilatation des capillaires sanguins. Cette dilatation des vaisseaux de la glande, c’est-à-dire la rougeur, est également la conséquence de l’excitation permanente de la corde du tympan, les filets sympathiques étant intacts.
Il y a donc une sorte d’antagonisme entre l’action qu’exercent sur la glande sous-maxillaire la corde du tympan et le grand sympathique, et cette action ne peut se concevoir que par l’intermédiaire des vaisseaux de la glande. Le grand sympathique anime la couche musculaire des vaisseaux; son excitation amène leur constriction et comme conséquence la pâleur de la glande et la sécrétion peu abondante et visqueuse ; sa paralysie (ou sa section) amène des effets opposés et analogues à l’excitation de la corde du tympan, c’est-à-dire l’injection de la glande, une sécrétion salivaire abondante et aqueuse.
L’action nerveuse sur les glandes peut donc se manifester de deux manières, en quelque sorte opposées, en modifiant, par la contraction ou l’élargissement des vaisseaux sanguins, la masse du sang qui traverse la glande en un temps donné. Les modifications qui surviennent dans la quantité et la nature du sang qui traverse la glande, dans ces deux états opposés, le prouve clairement, ainsi que nous l’allons voir (§ 172 bis). Quant à la question de savoir de quelle manière la corde du tympan peut rendre plus larges, lorsqu’on Lexcite, les petits vaisseaux de la glande, ce n’est pas le moment de rechercher comment on peut se rendre compte de cette action. A côté des nerfs vaso-constricteurs , qui agissent à la manière de tous les nerfs musculaires, convient-il d’admettre des nerfs moteurs d’un nouveau genre qui agiraient d’une manière précisément opposée et qu’on pourrait appeler vaso-dilatateurs? C’est un point que nous examinerons plus tard (§377 bis). Nous nous bornons en ce moment à signaler les faits qui démontrent l’influence qu’exerce sur les glandes le système nerveux, par l’intermédiaire de la circulation l.
Des causes également d’ordre nerveux, mais tout à fait accessoires, peuvent aussi avoir une influence passagère sur la quantité des produits de sécrétion versés au dehors par les glandes. La contraction musculaire, par exemple, peut favoriser l’excrétion salivaire dans le jeu des mâchoires. Mais ces effets de compression purement mécaniques ne s’exercent évidemment que sur les produits de sécrétion déjà accumulés dans les éléments de la glande.
Le système nerveux exerce un effet du même genre lorsqu’il détermine la contraction des parois musculaires des canaux excréteurs des glandes. C’est à cette contraction qu’il faut rapporter le jet de salive qui afflue parfois dans la bouche à la vue ou au souvenir des aliments. C’est à la contraction des voies biliaires (vésicules et canaux biliaires) qu’est dû l’afflux, à un certain moment de la période digestive, de la bile vésiculaire dans le duodénum, contraction sous la dépendance des nerfs de ces conduits. Mais nous franchissons ici les
i L’excitation du lingual intact ou celle du bout central du nerf coupé, entraîne, avons-nous dit, une augmentation dans la sécrétion de la salive. Le nerf lingual n’est pas le seul nerf de sensibilité de la bouche dont l’excitation amène ce résultat. Il y a longtemps que M. Ludwig a constaté que l’excitation du glosso-pliaryngien intact ou du bout central du nerf coupé produit des effets analogues.
Toutes les fois, donc, que l’excitation porte sur un nerf de sensibilité, ce n’est pas par action directe ou centrifuge de ce nerf que l’acte sécrétoire est éveillé. L’excitation chemine jusqu’au centre nerveux par un courant centripète , et il y a retour vers l’organe glandulaire par une autre voie, c’est-à-dire par un nerf moteur.