CHAPITRE VI. SÉCRÉTIONS
savonné la peau (du bras ou du visage) et l’avoir ensuite et successivement lavée à l’alcool, à l’éther, et à l’eau distillée, pour la débarrasser des matières grasses qui recouvrent et imprègnent les couches les plus superficielles de l’épiderme, si on pratique une injection hypodermique de 1 ou 2 centigrammes de pilocarpine (principe actif du jaborandi), on détermine en peu de temps sur toute l’enveloppe tégumentaire une sueur abondante. Si on applique du papier de tournesol sur les bras et sur le visage, la sueur est alcaline du côté qui a été débarrassé des matières grasses; elle est acide de l’autre côté.
Ces expériences expliquent pourquoi, lorsqu’on provoque la sécrétion d’une grande quantité de sueur en un court espace de temps, la sueur coule d’abord acide, pour devenir peu à peu alcaline. M. Favre ayant provoqué, dans une de ses expériences, la sécrétion de 2 litres 1/2 de sueur en une heure et demie, trouva le premier tiers acide, le second tiers neutre, le troisième tiers alcalin. On comprend encore pourquoi les matières grasses sont plus abondantes dans les premières parties de la sueur et de moins en moins abondantes à mesure que la sueur continue à couler ; pourquoi, enfin, lorsqu’on chauffe la sueur acide, celle-ci ne tarde pas à devenir alcaline à mesure que les acides gras volatils, qu’elle a empruntés au sébum , s’évaporent.
L’odeur de la sueur tient la plupart du temps aux acides gras qui procèdent des dédoublements de la matière sébacée. Elle peut aussi tenir, surtout dans l’état pathologique, à la transformation ammoniacale de l’urée et des sudorates alcalins qui imprègnent les pièces du vêtement ou de la literie.
La poussière abondante que l’on enlève sur les chevaux avec l’étrille est composée des matières salines de la sueur, unies à des lamelles épithéliales L
M. Funke et deux doses élèves (MM. Brunner et Weber), en recueillant la sueur dans un sac de caoutchouc convenablement appliqué autour du bras, ont appelé l’attention sur quelques particularités de la sécrétion de la sueur. Un des résultats les plus frappants de ces expériences, c’est l’inégalité dans les quantités de sueur sécrétée en un même espace de temps par différentes personnes. Voici l’une des expériences comparatives faites en même temps parles trois observateurs en plein soleil, par une température de 27 degrés centigrades, et pendant un exercice violent. La quantité de sueur accumulée en l’espace d’une heure dans le sac de caoutchouc a été, pour l’un des expérimentateurs, de 15er,7 ; pour le second, de 6Sr,8 ; pour le troisième, de 30er,2; cette différence s’est fait sentir dans toutes les expériences, quoiqu’elle n’ait pas toujours été aussi marquée. Le maximum de la quantité de sueur ainsi recueillie pendant une heure s’est élevé, chez M. Funke, à 48 grammes, un jour que le thermomètre marquait 31 degrés centigrades. La nature de l’alimentation, et surtout la quantité des boissons, influent sur les quantités recueillies.
Des expériences du même genre tentées sur les membres inférieurs ont
1 D’après les recherches de M. Lehmann et celles do M. Schottin, la quinine, la salicine, l’iode, Tiodure de potassium, pris à l'intérieur, ne peuvent pas être retrouvés dans la sueur. Au contraire, l'acide tartrique, l’acide benzoïque, l’acide cinnamiquc et l’acide succinique, passent facilement avec les produits de la sueur. M. Meissner a montré que non seulement on retrouve dans la sueur l'acide benzoïque mélangé aux aliments, mais encore son dérivé, l’acide hippurique, comme cela a lieu pour l’urine.
MM. Bergeron et Lemattre ont constaté pareillement que les médicaments iodés ne se montrent pas dans la sueur, mais seulement dans la salive et l’urine, que l'acide arsénieux s’y montre, tandis que le fer n’apparaît que dans l’urine.
montré que, quoique plus volumineux, les membres inférieurs fournissent de moindres quantités de sueur, dans le même temps et dans les mêmes conditions l.
M. Meissner, qui a plus récemment tenté des expériences du même genre, a constaté aussi que la température extérieure, la quantité des boissons et l’intensité du mouvement, ont une influence déterminante sur les quantités de sueur sécrétées en un temps donné, et que la production des matériaux azotés que contient la sueur diminue avec le repos et avec la diète.
En somme, l’exercice, les milieux à température élevée, les vêtements épais, les boissons, et surtout les boissons chaudes, en un mot tout ce qui est de nature à élever la température du corps, soit en augmentant la production de la chaleur animale, soit en s’opposant à sa déperdition, provoque la sécrétion de la sueur.
Certaines substances exercent par l’intermédiaire du système nerveux une action spéciale sur l’appareil sudoripare : ce sont les sudorifiques, dont le plus puissant de tous est la pilocarpine (principe actif du jaborandi). Il y a aussi des sueurs dites nerveuses qui surviennent soit dans l’état pathologique, soit dans l’état physiologique, dans les émotions morales vives, etc. Il y a aussi, dans l’état pathologique, des sueurs très abondantes qui ne sont plus rég lées par les conditions thermiques ordinaires ; telles sont les sueurs colliquatives de la phthisie pulmonaire, les sueurs visqueuses du choléra et de la fièvre hectique, les sueurs fétides de la suette (cette fétidité est due à l’altération des matières organiques de la sueur et à la formation d’ammoniaque), etc.
L’influence du système nerveux sur la sécrétion de la sueur ressort d’un grand nombre d’observations. Nous rappellerons d’abord des faits, que dans le principe on avait mal interprétés. On a vu (MM. Rouyer, Bérard, Bergounhioux), après l’oblitération du canal de Sténon et au moment de la mastication, la joue et a région parotidienne du même côté se mouiller de liquide. Sans songer à l’invraisemblance, disons mieux à l’étrangeté de l’explication, quelques physiologistes ont envisagé ce liquide comme une sécrétion salivaire qui se serait fait jour par la peau, l’écoulement par les voies naturelles faisant défaut. Ce liquide était évidemment de la sueur, c’est-à-dire le produit des glandes sudoripares de la région; il était acide comme l’est la sueur recueillie à la surface de la peau, et non alcalin comme l’est la salive de la mastication. Cette sécrétion locale de sueur produite sous l’influence de l’excitation des nerfs du goût est d’ordre réflexe et par conséquent d’origine nerveuse. M. Brown-Séquard a remarqué, sur lui-même et sur quelques personnes très excitables, que des aliments de haut goût, longtemps promenés dans la bouche, déterminent l’apparition de la sueur sur le visage, alors même que l’appareil salivaire est absolument intact et dans les conditions normales d’activité.
M. Dupuy d’Alfort avait, il y a longtemps déjà, fait cette remarque que quand on a enlevé le ganglion cervical supérieur du grand sympathique, la
1 M. Funke, en calculant la surface du bras et en la comparant à la surface du corps entier (15 pieds carrés), constate par des mesures directes que la dernière est à la première : : 17:1. Or, en supposant avec lui (ce qui n’est que très approximatif) que la sueur sécrétée est proportionnelle à l’étendue de la surface cutanée, il s’ensuivrait que, dans l’expérience où il a recueilli au bras 48 grammes de liquide, il s’en serait écoulé dans le même temps, c’est-à-dire dans l'espace d'une heure, 8 1 5 grammes par toute la surface de la peau. Il ne faut pas oublier qu’il s’agit ici de sueurs exceptionnelles exagérées par un soleil ardent et par un exercice violent.