CHAPITRE VI. SÉCRÉTIONS
A l’aide de ces fistules, on peut directement observer la quantité de bile sécrétée par le foie, dans un espace de temps donné. C’est ainsi que MM. Nasse et Plalner estiment cette quantité à ISO grammes en vingt-quatre heures, pour un chien de 10 kilogrammes. M. Blondlot n’évalue, il est vrai, celte quantité qu’à 40 ou S0 grammes dans le même laps de temps pour le même animal ; mais il ne nous fait pas connaître le poids de son chien, ni, par conséquent, le volume approximatif du foie. Il n’est pas certain non plus que, dans les expériences de M. Blondlot, toute la bile s’écoulât par la fistule. M. Stackmann a fait, sous ce rapport, sur des chats à fistules, une série de recherches qui ne laissent rien à désirer. La quantité de bile sécrétée en un temps donné est rapportée à 1 kilogramme de poids du corps. Il résulte du tableau de ses expériences que chaque kilogramme de poids du corps donne, chez le chat, 0sr,65 de bile par heure, c’est-à-dire, en vingt-quatre heures, environ 15 grammes par kilogramme de poids du corps. Ce résultat est tout à fait concordant avec celui que MM. Nasse et Platner ont obtenu sur le chien, ainsi qu’avec les expériences plus récentes de M. Scott et de M. Ftitter 1.
Cette concordance permet d’appliquer ces données à l’homme, sans crainte de se tromper beaucoup, attendu que le foie est à peu près dans le même rapport avec la masse du corps chez l’homme, le chat et le chien 2. Un homme d’un poids moyen de 65 kilogrammes sécrète donc un peu moins de I kilogramme de bile en vingt-quatre heures.
Les observations faites récemment par M. de Wittich et par M. Westphalen sur deux personnes (le premier sur une femme, le second sur un homme) atteintes de fistule biliaire peuvent d’ailleurs nous fournir à cet égard des renseignements sinon complets, du moins approximatifs. Sur la femme observée par M. de Wittich on pouvait constater que l’écoulement de la bile par la fistule était à peu près continu. On obtenait, en une heure, 22 centimètres cubes, soit en vingt-quatre heures 532 centimètres cubes (un peu plus de 500 grammes) d’une bile claire et alcaline. M. Westphalen estime également à 500 grammes la quantité de bile qui s'écoulait par la fistule en 24 heures. Mais, dans un cas comme dans l’autre, le canal cholédoque était libre, et une partie de la bile sécrétée par le foie s’écoulait dans l’intestin, surtout pendant la période digestive. Les matières fécales étaient colorées d’une manière à peu près normale par la bile. 11 est donc certain que la quantité totale de la bile sécrétée était supérieure à celle qui coulait par la fistule, et il est vraisemblable qu’elle était équivalente à ce qu’elle est chez la plupart des animaux.
MM. Nasse, Platner, Blondlot et Stackmann ne sont pas les seuls qui aient établi des fistules biliaires aux animaux. MM. Bidderet Schmidt ont, plus tard, établi un grand nombre de fistules de ce genre sur des chats ; M. Colin, sur des chevaux et des ânes 3, sur des bœufs, sur des moutons, des porcs et des
1 Un chien qui pèse 10 kilogrammes donne 150 grammes de bile en vingt-quatre heures, il fournit donc 15 grammes de bile par chaque kilogramme du poids du corps (Nasse et Platner). Un chien de 9 kilogrammes donnait, en vingt-quatre heures, en moyenne, 1G0 grammes de bile Scott). Ajoutons que ces expériences étaient contrôlées par l’ouverture des animaux. On constatait que la communication ne s’était pas rétablie entre l’intestin et les canaux biliaires. Les expériences de M. Ritter (sous la direction de M. Nasse) l’ont aussi conduit à la même évaluation, c’est-à-dire à 15 grammes de bile pour 1 kilogramme de poids du corps en vingt-quatre heures.
2 Le foie est en poids la trentième ou la quarantième partie du poids du corps.
3 Le cheval et l’âne manquent de vésicule biliaire. La fistule s'établit sur le canal hépatique, dans lequel on place et on fixe une sonde dont on maintient l’extrémité libre au dehors.
chiens ; M. Arnold, M. Scott et M. Ritter, sur des chiens ; MM. Friedlandre et Barisch, sur des cochons d’Inde. Depuis cette époque cette opération est journellement pratiquée dans les laboratoires. Quelques faits nouveaux ont été mis en lumière. M. Colin a constaté, par exemple, que la sécrétion biliaire s’élève pour le cheval, en moyenne, à 5 kilogrammes en vingt-quatre heures (chiffre concordant avec les précédents, si on tient compte du poids de l’animal). Il a, de plus, observé que la sécrétion biliaire est à peu près continue, à la manière des sécrétions excrémentitielles. Nous avons vu que, sur l’animal vivant, l’évacuation de la bile dans l’intestin n’a lieu que goutte à goutte entre les repas, et qu’elle ne s’écoule avec abondance que dans la période digestive ; mais il ne faut pas confondre la continuité de la sécrétion avec Y intermittence (ou plutôt la rémittence) de l'excrétion. Pendant la période de jeûne, la bile, qui continue à être sécrétée, s’accumule peu à peu dans la vésicule, et une petite portion seulement s’écoule dans l’intestin. Sur l’animal à fistule (que cette fistule soit pratiquée sur la vésicule, ou sur le conduit hépatique quand la vésicule fait défaut), l’écoulement de la bile au dehors a- lieu au fur et à mesure de sa sécrétion par l’orifice béant de la canule, et elle n’est pas retenue en dépôt.
MM. Bidder et Schmidt ont constaté que le rapport qui existe entre l’eau et les matériaux solides de la bile peut osciller dans des limites assez étendues, quand on fait varier à dessein la durée des périodes de jeûne et d’alimentation, quand on augmente ou qu’on diminue la masse de nourriture ingérée, la proportion des boissons, ou, enfin, quand on modifie la nature de l’alimentation. En un mot, ils ont cherché à reproduire sur les animaux à fistule biliaire des expériences analogues à celles qu’on a faites à cet égard relativement à la sécrétion urinaire1. Yoici, en quelques mots, le résumé de leurs nombreuses recherches.
Lorsqu’on supprime complètement les aliments, la quantité des matériaux solides delà bile diminue assez rapidement, sans cependant être complètement réduite à néant, car on trouve encore des proportions notables de matériaux solides dans la bile des animaux, après dix jours d’abstinence. L’influence du repas se traduit ainsi : quelque temps après l'ingestion des aliments la proportion des matériaux solides de la bile s’élève. Cette élévation dure quelques heures (quelquefois jusqu’à dix ou quatorze heures), après quoi il y a une diminution rapide d’abord et plus lente ensuite. L’élévation des matériaux solides est surbordonnée, dans une certaine mesure, à la quantité de nourriture ingérée. Quant à la nature des aliments, voici ce qu’on observe : une alimentation exclusivement composée de matières grasses n’a aucune influence sur la sécrétion, ou plutôt tout se passe ici comme si l’animal n’avait point mangé, et la diminution des matériaux solides se prononce peu à peu, comme si l’animal était à jeun. L’alimentation féculente (pain et pommes de terre) élève très peu la proportion des matériaux solides de la bile ; l’alimentation animale (viande) élève cette proportion au maximum.
1 MM. Bidder et Schmidt, pour rendre plus concluants les résultats de leurs expériences comparatives, n’ont point établi sur les animaux des fistules biliaires permanentes. On pourrait, en effet, attribuer à la permanence de la fistule et à l’épuisement qui en résulte pour l’animal les changements survenus dans la proportion des matériaux solides de la bile. Ils plaçaient les animaux dans les conditions expérimentales désirées, et ils pratiquaient la fistule au moment précis où ils voulaient examiner la bile.