CHAPITRE VI. SÉCRÉTIONS
Apparence vers 1848 par M. Bernard, l’action glycogénique du foie a été publiée pour la première fois en 1833, et a donné lieu depuis cette époque à un nombre considérable de recherches. Les limites de cet ouvrage ne nous permettent pas d’entrer ici dans l’exposition détaillée de cette découverte toute française; nous lui donnerons cependant une étendue suffisante pour mettre le lecteur à même de suivre l’histoire de ses évolutions successives.
Nous rappellerons d’abord qu’il y a du sucre ou glycose dans le sang. Il y en a dans le sang des carnivores; il y en a dans le sang des herbivores. 11 y en a dans le sang artériel, dans le sang veineux, et dans tous les départements du système vasculaire. Rappelons encore que cette proportion est d’environ 1 gramme pour 1000, et qu’il y en a un peu plus dans le sang artériel que dans le sangveineux (sauf le sang veineux de la veine cave inférieure, pris au-dessus des veines sus-hépatiques). Ajoutons enfin, que le sucre étant une substance très altérable, surtout dans un pareil milieu, a une grande tendance à disparaître du sang, alors même que le sang est extrait hors des vaisseaux; si bien qu’au bout de quatre ou cinq heures on n’en trouve plus guère que la moitié, et que si on attendait davantage on pourrait n’en plus trouver du tout (voyez pages 421 et 422). Cette particularité suffit à expliquer les controverses qui se sont élevées à cet égard, et les différences que présentent beaucoup d’analyses du sang au point de vue de la proportion du sucre.
L’analyse chimique du foie des mammifères, des oiseaux, des reptiles, des poissons, des mollusques donne du sucre, à moins cependant que les animaux n’aient succombé dans certaines conditions, que nous examinerons plus loin. L’analyse chimique du foie de l’homme, examiné dans nos amphithéâtres de dissection, présente ou ne présente pas de sucre pour les mêmes raisons. Mais le foie des suppliciés ou des suicidés, c’est-à-dire des individus morts en pleine santé, de mort violente, contient du sucre.
Voici les proportions trouvées dans les premières recherches qui ont été faites. Le foie de veau contient, d’après M. Bernard, 2 à 4 grammes de sucre pour 100, c’est-à-dire 20 à 40 grammes pour 1000 1 ; le foie du lapin de 22 à 27 pour 1000; le foie du chien de 10 à 13 pour 1000, d’après M. Stokvis ; le foie des oiseaux 22 pour 1000 en moyenne, d’après MM. Poiseuille et Lefort; les poissons de mer et d’eau douce de 5 à 15 pour 1000, d’après MM. Poiseuille et Lefort; le foie de 1 homme supplicié ou mort subitement en état de santé de 10 à 15 pour 1000, d’après MM. Bernard et Stokvis. Enfin, on avait dès le principe reconnu qu’il y a généralement, dans le foie desherbivores, plus de sucre que dans le foie des carnivores. M. de Vries qui a, des premiers, publié des résultats d’analyses, donne les chiffres suivants : tandis qu’il y a 28 pour 1000 de sucre dans le foie du chien et 20 pour 1000 dans le foie du lapin, il y a 40 pour 1000 dans le foie du veau et 50 pour 1000 dans le foie de la brebis.
Tous ces résultats sont d’une exactitude absolue, et ils ont été vérifiés souvent. Mais il faut dire de suite qu’ils répondent à un moment déterminé, c’està-dire à une certaine période de temps écoulé entre l’instant où l’animal a cessé de vivre, et l’instant où l’analyse a été faite.
Lorsqu’on enlève rapidement le foie sur l'animal vivant , qu’on le jette immédiatement dans l'eau bouillante pour arrêter les actions nutritives qui conti-
1 Nous rapportons non à 10% mais à 1000, afin que toutes les comparaisons aient un terme commun.
nuent à s’accomplir après la mort dans son tissu, on n’y trouve généralement que des quantités de sucre beaucoup plus faibles, si faibles même que l’analyse a été parfois impuissante à les révéler.
C’est qu’en effet il se forme bien du sucre dans le foie, mais ce sucre incessamment formé (par transformation successive d’une substance engendrée dans le foie) est aussi incessamment entraîné par les veines sus-hépatiques dans la masse du sang, de sorte qu’à un moment donné il n’y a dans le tissu du foie, sur l’animal vivant, que le sucre qui va s’échapper au moment même où il vient de se former.
Quand au contraire le foie est extrait hors de l’animal, et qu’on l’abandonne à lui-même, la circulation n’entraîne plus le sucre au fur et à mesure de sa formation (formation qui continue encore pendant quelque temps), et alors il s’accumule dans le foie. C’est ce qu’ont prouvé tout d’abord les expériences de M. Bernard, suivies de près par celles de MM. Harley, Scbiff, Pavy et Finckheimer.
On prend le foie d’un animal qu’on vient de mettre à mort et on le soumet à un courant d’eau froide par la veine porte. On essaie l’eau qui s’échappe par les veines sus-hépatiques et on s’arrête quand cette eau qui a lavé le foie ne contient plus de sucre. Au bout de quelques heures, et à l’aide du même procédé, on recommence le lavage de ce foie qui ne contenait plus de sucre : les eaux de lavage s’en chargent de nouveau. Ce phénomène dure plus ou moins longtemps, généralement de vingt-quatre à trente-six heures. On peut, au lieu de laver le foie par les vaisseaux, le couper en tranches, le jeter sur un filtre et l’épuiser périodiquement par l’eau froide, on arrive aux mêmes résultats. M. Finkheimer a répété cette expérience sur le foie d’un supplicié et obtenu des effets identiques.
M. Schiff a démontré le même fait par une autre méthode, qui a été généralement adoptée depuis. On ne lave pas le foie ; on se borne à analyser une petite portion du foie à un certain moment après la mort et une autre portion du même foie, un certain nombre d’heures plus tard. Yoici les résultats de plusieurs expériences: