CHAPITRE VI. SÉCRÉTIONS
Aux animaux ainsi préparés, et pour ainsi dire déglycogénisés, on a fait con- -sommer des matières albuminoïdes diverses, de l’albumine, delà caséine, de la fibrine l, de la légumine,de la gélatine, etc. L’administration de toutes ces substances a engendré du glycogène dans le foie, mais en proportions variables et toujours moins considérables que la consommation des aliments amylacés. De toutes ces substances c’est la fibrine qui paraît la plus propre à la formation du glycogène dans le foie. Dans les expériences toutes récentes de M. Finn (1879) les résultats de l’alimentation avec la fibrine ressemblent beaucoup aux résultats de l’alimentation avec des matières féculentes ; et il convient de remarquer ici que, dans toutes les espèces carnivores ou omnivores, c’est sous formé de viande (c’est-à-dire de fibrine) que sont principalement consommés les aliments dits albuminoïdes.
La proportion de glycogène que les peptones de la digestion qui traversent le foie peuvent engendrer paraît se régler sur la quantité des oxydations organiques de nos tissus; c’est ce que tend à prouver l’expérience suivante que j’emprunte à MM. Bôhm et Hoffmann. Un chat du poids de 2k,9 pesait après quatre jours de jeûne 2k,5. On lui donne alors pour nourriture de la viande à discrétion. Au bout de huit jours il pèse 3k,l et on trouve dans son foie 98r,4 de glycogène et 1 8 r , 8 de sucre. Le chat a donc rapidement augmenté de poids et il s’est formé beaucoup de glycogène dans son foie. D’un autre côté, si on alimente abondamment un chat et qu’on l’ouvre au bout de plusieurs mois, pendant lesquels il a beaucoup augmenté de poids, on trouve à cette époque une grande abondance de graisse sous la peau et dans les épiploons, et seulement igr,8 de glycogène dans le foie.
Quant à la nature précise des métamorphoses que les matières albuminoïdes ou plutôt que les peptones alimentaires subissent dans le foie pour donner naissance au glycogène, on ne les connaît pas encore. Est-il vrai, comme le suppose M. Heynsius, que tandis que la matière glycogène ou ternaire prend naissance dans le tissu hépatique aux dépens des matières albuminoïdes, en même temps, et à côté, une matière plus richement azotée, la sarcine, l’hypoxanthine ou la xanthine prend naissance 2 ? Est-il vrai, comme le suppose M. Küthe, que le glycogène ne soit qu’une transformation du glycocolle, substance azotée à saveur sucrée, pouvant être obtenue par l’oxydation des matières albuminoïdes.
Ces questions d’ordre chimique sont encore douteuses, mais ce qui est acquis c’est que les aliments albuminoïdes et les hydrates de carbone (sauf les matières grasses) contribuent les uns et les autres à la formation du glycogène, c’est-à-dire d’une matière qui paraît identique quelle que soit son origine, et dont la destinée est de se changer en sucre dans le foie et d’être incessamment versée dans le sang.
La transformation progressive du glycogène en glycose dans le tissu du foie paraît s’accomplir sous l’influence d’une substance qui existe à côté du glycogène et qu’on suppose se former comme le glycogène lui-même dans l’inté-
1 Un procédé souvent employé avec les oiseaux (poules et pigeons) consiste, après les avoir fait jeûner aussi longtemps qu’ils le peuvent sans mourir, à les alimenter ensuite avec de la viande desséchée et pulvérisée.
2 La sarcine, l’hypoxanthine, la xanthine sont très rapprochées de l’acide urique, que quelques chimistes considèrent comme générateur de l’urée et dont on a quelquefois signalé la présence dans le foie.
rieur des cellules hépatiques. Quand on fait cuire le foie, le glycogène n’est point altéré, mais il ne se transforme plus en sucre. Nous avons vu au contraire que dans le foie abandonné à lui-même, et non soumis à la coction, la production du sucre continue après la mort et sa proportion va croissant jusqu’à ce que tout le glycogène ait été transformé. La cuisson a donc anéanti les propriétés du ferment. Quant à la matière glycogène, elle n’a pas perdu ses propriétés, car elle peut toujours se transformer en sucre soit sous l’influence des acides étendus, soit sous l’influence de la diastase de l’orge germé, soit sous l’influence de la diastase salivaire. Le ferment hépatique est donc analogue à celui qu’on trouve dans la salive et dans le suc pancréatique L
Y a-t-il quelque rapport entre ce ferment et la bile renfermée dans le réseau initial de l’appareil glandulaire ? Ce ferment est-il contenu dans la bile? Ce qu’on peut dire, c’est que la ligature du canal cholédoque qui entraîne la rétention et l’imprégnation du tissu hépatique par la bile est accompagnée d’une diminution rapide dans les proportions du glycogène que renferme le foie. D’une autre part, il résulte des recherches récentes de M. G. Bufalini que, quand on extrait la bile fraîche de la vésicule et qu’on la met en présence du glycogène hépatique convenablement préparé, ce glycogène se transforme en sucre comme si on l’avait mis en présence du ferment hépatique ou salivaire. Cette propriété, la bile la perd aussitôt qu’elle se décompose.
Le glycogène formé dans le foie aux dépens des matières amylacées et albuminoïdes de l’alimentation se transforme donc d’une manière continue en glycose et est versé sous cette forme dans la masse du sang. Que devient le sucre versé par le foie dans le sang? Il est certain, tout d’abord, qu'il ne disparaît pas instantanément. On le trouve dans les veines sus-hépatiques, dans la veine cave inférieure, où il est relativement plus abondant que dans les autres départements du système circulatoire ; on le trouve dans les cavités droites du cœur, où il commence à devenir moins abondant parce qu’il se mélange avec le sang veineux qui revient de toutes les parties du corps. Le sang traverse le poumon, revient au cœur gauche, et celui-ci le chasse dans l’arbre artériel : dans ces divers points le sang contient des proportions de sucre qui ne paraissent pas différer sensiblement. Le sucre qui circule avec le sang artériel traverse les organes et on en peut encore constater la présence dansle. sang veineux. Seulement il y est moins abondant que dans le sang artériel (voy. p. 433). L’action continue du foie entretient donc dans la masse du sang de petites proportions de sucre.
C’est ici le lieu de rappeler que la glycose résultant de la digestion intestinale des aliments amylacés ne gagne pas seulement la masse du sang parla voie indirecte de la veine porte, du foie, et des veines sus-hépatiques, mais qu’une partie de la glycose digestive est directement versée dans la veine sous-clavière gauche
1 Voici le procédé à l’aide duquel M. Cl. Bernard prépare cette sorte de diastase hépatique. On prend un foie frais et on le lave par une injection intra-vasculaire. On broie alors le tissu du foie et on délaie cette bouillie hépatique dans 4 ou 5 fois son poids de glycérine pure. On laisse macérer pendant 2 ou 3 jours, puis on filtre. Le filtratum contient le ferment hépatique dissous dans la glycérine et rendu par là inaltérable. Tant qu’il est en dissolution dans la glycérine, ce ferment n’agit pas et ne s'altère pas. Veut-on isoler et extraire de sa dissolution glyccrinée le ferment hépatique, rien de plus facile. Il suffit de le précipiter par l’alcool, de le recueillir sur un filtre, de le purifier par une nouvelle précipitation. Il ne reste plus qu’à le faire dessécher à une douce température et à le préserver de l’humidité. Dès qu’on replace ce ferment hépatique dans un milieu aqueux, à une température de 30 ou 40 degrés centigrades, il reprend et manifeste son activité spéciale qui consiste à transformer l’empois d’amidon en dextrine et en sucre (Cl. Bernard, 1877).