CHAPITRE I. DIGESTION
Rôle du suc gastrique. - — L’essence de la digestion, nous l’avons dit plusieurs fois déjà, est de transformer les aliments en substances solubles qui puissent être introduites par absorption dans les voies fermées de la circulation. Aussi reconnaîtrons-nous qu’une matière est digérée par le suc gastrique quand, de soluble qu’elle était, elle s’est dissoute dans les liquides de l’estomac. Il est vrai que ce n’est pas une dissolution pure et simple. Les matières alimentaires sur lesquelles agit le 'suc gastrique éprouvent des modifications moléculaires particulières pour passer de l’état solide à l’état liquide, tout en conservant sensiblement leur constitution chimique. La partie active du suc gastrique, qui détermine ce mouvement moléculaire, agit ici à la manière d’un ferment, par action de contact ou par action catalytique . Quand on opère, en effet, des digestions artificielles à l’aide du suc gastrique, la quantité de pepsine employée se retrouve entière dans les liquides au sein desquels on a déterminé la transformation des aliments solides en produits liquides. Il nJy a donc point eu combinaison de la pepsine avec les produits formés.
Ceci posé, on peut dire d’une manière générale que la propriété du suc gastrique est de dissoudre les matières albuminoïdes et de les transformer en une substance propre à être absorbée. Tel est le rôle principal du suc gastrique ; mais l’estomac est encore le théâtre d’autres transformations accessoires. Ces transformations, qui ne paraissent point être aussi directement sous l’influence du suc gastrique, s’opèrent au sein de la masse alimentaire elle-même, pendant les trois ou quatre heures que les aliments séjournent en moyenne dans l’estomac.
Rigestioms artificielles. — L’expérience a appris que l’action du suc gastrique sur les substances alimentaires s’exerce en dehors du corqjs à peu près comme dans l’intérieur de l’estomac, à la condition que la température soit la même que celle de l’animal. La possibilité d’exécuter artificiellement la digestion stomacale dans des vases placés dans des étuves ou des bains-marie a prodigieusement multiplié les recherches sur ce point de physiologie.
Pour procéder à une digestion artificielle , il suffit de recueillir du suc gastrique sur un animal pourvu d’une fistule gastrique, de mettre dans un vase à la fois le suc gastrique et la substance qu’on veut faire digérer, et de placer ce vase dans une étuve ou un bain-marie chauffé de 33 à 40 degrés centigrades. A 50 degrés, Faction du suc gastrique paraît déjà très-ralentie. A la température de 70 à 80 degrés, le suc gastrique (nous l’avons dit) perd toutes ses propriétés L
On peut aussi utiliser pour cet objet le liquide extrait, dans les abattoirs, de la caillette (quatrième estomac) des veaux ; ce liquide, désigné sous le nom de présure, contient le suc gastrique souvent mélangé avec les boissons, et renferme la pepsine.
On peut faire de toutes pièces un suc gastrique artificiel. Il suffit pour cela
1 Spallanzani a exécuté, le premier, des digestions artificielles. Il plaçait sous son aisselle (c’estsVdire à une température de 37°) de petits tubes contenant du suc gastrique et de petits morceaux de chair.
d’ajouter quelques centigrammes de pepsine en poudre du commerce à de l’eau contenant 1 à 2 millièmes d’acide chlorhydrique.
On peut encore faire macérer dans l’eau, pendant vingt-quatre heures, un fragment de membrane de l’estomac d’un animal qui vient d’être mis à mort (on choisit généralement l’estomac du porc). Cette membrane abandonne à l’eau le contenu des glandes à suc gastrique qu’elle renferme dans son épaisseur; on filtre cette eau, et il ne reste plus qu’à l’acidifier légèrement l. On peut aciduler l’eau, non-seulement avec l’acide chlorhydrique, mais encore avec l’acide lactique, l’acide sulfurique, l’acide azotique, l’acide phosphorique. Seulement il faudra faire varier les proportions, suivant qu’on emploiera tel ou tel de ces acides. Ainsi, par exemple, l’acide sulfurique et l’acide phosphorique agissent en quantités plus faibles que l’acide chlorhydrique et que l’acide lactique. 11 faut dire aussi que ces divers acides ont de l'influence sur la coloration du produit de la digestion artificielle : la dissolution finale sera jaunâtre avec l’acide azotique; elle sera brune avec l’acide sulfurique et l’acide phosphorique.
Les digestions artificielles s’accomplissent de la même manière lorsque le contact de l’air est empêché ou lorsqu’elles ont lieu à l’air libre, ce qui prouve que l’air n’intervient point par ses éléments dans la réaction.
L’eau simplement acidulée ne peut pas constituer à elle seule un suc gastrique artificiel. S’il en était ainsi, le rôle de la pepsine serait nul. L’eau acidulée avec 1 ou 2 millièmes d’acide chlorhydrique n’a la propriété de gonfler et de dissoudre qu’une seule matière albuminoïde. Cette matière, c’est la fibrine du sang, lorsqu’elle n’a pas été soumise à la coction; et encore cette dissolution ne s’effectue qu’après un long temps. La viande (fibrine) cuite, l’albumine coagulée, le gluten, peuvent bien être ramollis et divisés, mais ils ne sont point dissous par l’eau acidulée.
Ce n’est donc pas à l’acide libre qu’il contient que le suc gastrique emprunte ses propriétés. Comme, d’un autre côté, la pepsine perd son pouvoir dissolvant lorsqu’on sature l’acidité du suc gastrique par un alcali, on ne peut pas non plus attribuer exclusivement à la pepsine la propriété digestive. Force est de reconnaître que c’est dans l’action simultanée de ces deux agents qu’elle réside. En d’autres termes, le ferment gastrique, ou pepsine, n’exerce son action que dans un milieu acide.
Action «lu suc gastrique sur les divers principes alimentaires. — Les digestions artificielles qui se rapprochent le plus de la digestion naturelle sont sans contredit celles que l’on a opérées à l’aide du suc gastrique lui-même. Mais l’expérience a montré que le suc gastrique artificiel, préparé à l’aide de la pepsine et de l’eau acidulée, a sensiblement les mêmes propriétés 2. Nous pouvons donc indifféremment puiser à ces deux sources d’expérimentation.
1 Le principe actif du suc gastrique est le même chez les herbivores et les carnivores, avec cette différence que la pepsine paraît être, plus abondante dans le suc gastrique des carnivores que dans celui des herbivores.
2 Le suc gastrique préparé artificiellement à l’aide de la pepsine et de l'acide chlorhydrique est même plus actif que le suc gastrique extrait de l’estomac de l’animal vivant (Kœlliker et Müller, Annales de la Société physico-médicale de Wurtzbourg , 1854).
Les expériences de M. Hünefeld et celles de M. Meissner prouvent aussi que, lorsqu’on prépare le suc gastrique en employant le liquide d’infusion des membranes de l’estomac (du cochon, du lapin ou du veau), on lui donne une plus grande puissance digestive en l’acidifiant avec l'acide