CHAPITRE VIJ. NUTRITION
lorsqu’il supplée à l’insuffisance des matériaux thermogènes, subit dans le sein des organes des changements analogues à ceux qu’éprouve, par exemple, la fibrine des muscles, laquelle rentre dans le sang sous forme de produits nouveaux (eréatine et créatinine). La décomposition de la graisse fixée dans les organes, à l’état de tissu adipeux, a lieu dans l’épaisseur même des tissus sous l’influence de l’oxygène exhalé hors des vaisseaux, avec le plasma du sang, et en vertu d’une oxydation lente. Les vaisseaux lymphatiques, qui charrient des matériaux de résorption, ne contiennent point, en effet, de matières grasses libi'es.
Les animaux carnivores qui vivent exclusivement de chair sont remarquables par la faible quantité de graisse que renferment leurs tissus. Les interstices musculaires en sont presque complètement dépourvus. Les masses charnues se dessinent nettement sous la peau, et le tissu conjonctif est presque partout réduit à l état lamelleux et filamenteux. Les carnivores trouvent dans la chair des herbivores une quantité de graisse généralement suffisante aux besoins de la nutrition, et le foie, qui peut former de la matière glycogène aux dépens des matières albuminoïdes de l’alimentation, concourt aussi à leur fournir des matériaux de même nature.
Le sang reçoit du dehors les matériaux divers qui, sous l’influence de l’oxygène inspiré, deviendront dans l’économie la source de toutes les activités fonctionnelles. Le sang reçoit et la malière oxydable et l’agent oxydant, le combustible et le comburant : l’un et l'autre peuvent être emmagasinés et mis en réserve au sein de nos tissus. Ce qui est vrai pour les hydrates de carbone l’est aussi, nous l avons vu, pour l’oxygène inspiré (voy. page 396). C’est en parlant du produit de la digestion des féculents porté par la veine porte dans le tissu du foie que M. Cl. Bernard a dit : « Le foie est une sorte de grenier d’abondance où vient s’accumuler l’excès de la matière sucrée fournie par l’alimentation : le sucre se déshydrate et s’accumule dans le foie à l’état de matière glycogène. » A ce dépôt, à cet emmagasinement-succède d’une manière continue et successive un acte de réduction. Ces deux actes étudiés dans le foie, et en ce qui touche le sucre, avec une sagacité si persévérante par M. Cl. Bernard, peut-être se produisent-ils dans d’autres organes et dans d’autres tissus en ce qui touche aux autres hydrates de carbone, les graisses par exemple.
Parmi les substances hydrocarbonées de l’alimentation, l’alcool (soit en nature, soit sous forme de boisson fermentée, à l’état de plus ou moins grande dilution, vin, bière, cidre, etc.) mérite de nous arrêter un instant. Déjà nous avons fait remarquer que l’ingestion de l’alcool ou des boissons alcooliques avait pour effet de diminuer temporairement la quantité d’acide carbonique exhalé par la respiration et signalé les résultats des expériences de MM. Duchek, Lallemand, Perrin et Duroy (voy. page 398). La question de savoir si l’alcool peut être considéré comme un véritable aliment a été depuis cette époque l’objet d’un grand nombre de travaux de la part de MM. Obernier, Cuny-Bouvier, Zimmerberg, Ruge, Albertoni et Lussana, Anstie, Binz, A. Schmidt, Heubach, etc. Il résulte de ces nombreuses recherches: 1° que l’alcool est en partie éliminé en nature, et en partie transformé dans l’organisme ; que par conséquent il est à la fois un excitant, et à la fois un aliment ; 2° que le rapport entre la proportion de l’alcool éliminé en nature et la proportion de l’alcool utilisé
au point de vue de la nutrition paraît dépendre beaucoup moins de la quantité ingérée en un temps donné que de l’état de dilution ou de concentration de l’alcool.
L’alcool très étendu d’eau est le mieux utilisé. L'alcool qui s’échappe en nature par les urines à l’état liquide, et par l’exhalation pulmonaire et cutanée à l’état de vapeur, augmente avec la concentration delà liqueur. Ce qui résulte encore de ces recherches, c’est que l’alcool ne se borne pas à circuler avec le sang pendant le temps qu’il met à disparaître. L’alcool, pendant les heures qui suivent son ingestion, pénètre au sein des organes et peut être retrouvé non seulement dans le sang, mais dans le cerveau, dans les muscles, dans le foie, dans les poumons. Les transformations intermédiaires peu connues qu’il subit pour aboutir en résumé à de l’eau et à de l’acide carbonique s’accomplissent donc au sein même des tissus à la manière de tous les actes nutritifs.
Lorsque l’économie est sous l’influence de l’alcool, et surtout lorsque les quantités ingérées sont un peu considérables, en même temps que la quantité d’acide carbonique exhalé s’abaisse au-dessous de la normale, la température (mesurée dans le rectum) s’abaisse également d’une fraction de degré (voy. page 560). Quelques physiologistes pensent que la diminution de l’acide carbonique, dans un organisme soumis à l’influence de l’alcool, pourrait tenir à ce que l’oxygène rencontrant dans les tissus un corps (l’alcool), qui pour un même poids de carbone est plus riche en hydrogène que les matières albuminoïdes, produit en s’oxydant plus d’eau et moins d’acide carbonique. Mais l’abaissement de température qui accompagne la diminution de l’acide carbonique ne permet guère de s’arrêter à cette supposition, attendu que l’hydrogène qui brûle engendre une bien plus grande quantité de chaleur que la combustion d’un poids égal de charbon. Il y a donc lieu de supposer que le phénomène tient à une autre cause, soit à une modification dans le jeu des métamorphoses organiques, soit à un ralentissement dans l’activité des phénomènes de la nutrition. La prétendue force que donnerait l’alcool pourrait bien n’être qu’une énergie factice due à une excitation passagère qui, n’étant pas accompagnée d’une consommation organique corrélative, serait inévitablement suivie d’une prostration proportionnelle.
Cette diminution de la production de l’acide carbonique, après l’usage de l’alcool, envisagée comme une sorte d’arrêt dans le jeu des actions nutritives, a fait considérer ce liquide, ainsi que d’autres qu’on a regardés comme agissant dans le même sens, comme des alimen ts d'épargne ou antidéperditeurs. Tels seraient avec l’alcool, le café, le thé, le maté du Brésil, la coca du Pérou, etc. On leur a aussi donné le nom d’aliments dynamophores, c’est-à-dire de substances qui auraient cette singulière propriété d’engendrer de la force, tout en diminuant ou en enrayant le travail de désassimilation. Cette conception, nous avons à peine besoin de le faire remarquer, est absolument inacceptable.
D’abord, les substances comparées à l’alcool et comprises, avec l’alcool, sous la dénomination générale d’aliments antidéperditeurs ou dynamophores , ne méritent pas le premier de ces deux noms. Sila mastication des feuilles de la coca permet, comme on l’affirme, de marcher toute une journée sans prendre aucune nourriture et sans succomber à la fatigue, on n’a pas démontré qu’il y eut une diminution dans la proportion de l’acide carbonique exhalé par la respiration. De plus, quand on a été au fond des choses et qu’on a examiné expérimentalement